Ascèse, ou le cri de la recherche et de la terreur

Comment regarder le chaos autour de nous et ne pas trembler de terreur ?

La Terre s’est tue. La terre se tait. Elle se meurt. Elle est morte. Des pans entiers de sa nature la plus profonde – la Vie – de son âme entière, sont silencieux.

La Terre, notre Terre, celle des Hommes a, une fois de plus, été attaquée, agressée, violentée, meurtrie, déchiquetée, brûlée, est devenue cendres. Par les Hommes. À cause des Hommes.

Pourquoi ? 

Quelle question ! Pour rien !

Son silence, après les incendies criminels de ces derniers jours, pendant cet été 2021, perpétrés contre Elle, est en réalité un cri profond, son cri le plus profond dans son silence funèbre, dans son repos sépulcral.

Son cri sorti de son tombeau retentit déjà puissant, impitoyable.

Des animaux, des insectes, des plantes et des fleurs, des arbres sont morts à cause des flammes balancées par les Hommes. Mais les arbres sont morts debout. Et debout ils reviendront à la vie, pour atteindre le Ciel, celui de Dieu et celui des Hommes.

Ce ciel unique à tous, partagé par tous, vers lequel tous les bras du monde, de tout le monde, se tendent, un jour, lors d’un moment de joie, de gloire, de reconnaissance comme pour le remercier de ses semences et de ses plaisirs, de ses bienfaits et de sa générosité, cette générosité qui nous est accordée, offerte, donnée  sans attendre de retour, sans intérêt aucun, à part celui de nous aider à vivre en nous élevant, un peu, chaque jour, pour essayer d’atteindre, un peu chaque jour, la grandeur qui est en nous.

Mais ce ciel qui nous recouvre de son manteau, qui nous réchauffe par ses rayons de soleil, qui nous éclaire par la lumière de l’astre de la nuit, par ses milliards d’étoiles nées il y a des milliards d’années, ce ciel qui rafraîchit la Terre et l’aide à renaître lors des cycles et ses saisons, le ciel du monde et de la Terre, aujourd’hui, n’a plus de larmes. Les flammes des Hommes sont montées trop haut et ont asséché sa pitié.

L’hubris des Hommes est allé trop loin.

Aujourd’hui, en ce mois d’août 2021, les bras des hommes s’élèvent vers le Ciel pour l’implorer, le supplier, le prier même, dans des prières lui demandant un peu de pitié, une pluie, quitte à ce qu’elle soit diluvienne.

Mais les Hommes ont poussé leur arrogance à l’extrême. Le Ciel ne veut pas lui répondre en lui envoyant ses mots de consolation, en versant ses larmes salvatrices.

Pourquoi ?

Parce que, justement, légitimement, à juste titre et …naturellement, le Ciel est fatigué de l’hubris des Hommes.

Dans l’une de ses œuvre majeures, œuvre philosophique, œuvre mystique, Nikos Kazantzakis nous dit ceci : Tu as la responsabilité. Tu ne gouvernes pas seulement ta petite existence insignifiante. Tu es un coup de dés où se joue en un instant le destin de ton lignage.
Chacun de tes actes rejaillit sur des milliers de destins. Quand tu marches, tu ouvres, tu creuses le lit où va couler le fleuve de tes descendants.
Lorsque tu as peur, la peur se ramifie dans d’innombrables générations et tu fais honte à d’innombrables âmes, devant et derrière toi.
Lorsque tu t’élèves par un acte de courage, ta race entière s’élève et s’emplit de vaillance. Je ne suis pas seul ! Je ne suis pas seul ! Cette vision va te consumer à chaque instant.

Le cri des arbres morts vivants et silencieux est l’image de notre petitesse face à eux. Le cri de la Nature qui nous nourrit et nous porte – aussi sauvage et dure soit-elle cette Nature, est l’écho de sa grandeur.

[…] Le temps contemporain, qui est temps d’instants dissociés du passé et du futur, temps mort qui ne procède d’aucune mémoire et ne prépare aucun avenir, temps nihiliste fait de lambeaux de moments arrachés au chaos, temps reconstruit par les machine à produire de la virtualité et à nous la présenter comme la seule réalité, temps dématérialisé des écrans qui se substituent au monde, temps des villes contre temps des champs, temps sans vie, sans sève, sans saveur… n’est pas le temps de la terre, de l’air, du ciel et de la mer.

Le temps du Cosmos et de la Nature est inextinguible, audacieux, mémorable, homérique.

Le pays d’Homère est mort dans et par les flammes des Hommes. Prométhée est enchaîné sur son rocher non par Zeus, mais par les Hommes d’aujourd’hui. Son don fait aux Hommes – même si le Titan a volé le feu aux dieux de l’Olympe – se retourne contre eux ; ce qui devait être un souffle de vie, le symbole même de la lumière et de la connaissance est devenu le souffle de la mort.

La Terre brûle. Prométhée est enchaîné. Le feu n’éclaire plus les Hommes. Il les tue.

Et le silence de Terre brûlée devient alors le cri le plus menaçant, le plus redoutable, le plus dantesque cri de la Vie.

Vasso Loukou