Contrôle et prévention des épidémies. Le modèle chinois est-il reproductible ?

Alors que les mesures prises contre le Covid-19 commencent à peine à s’assouplir en Europe et aux États-Unis, la Chine – elle – a déjà annoncé sa victoire sur l’épidémie. Ainsi, dès le 8 avril 2020, la quarantaine totale s’est achevée à Wuhan et dès le 1er mai, la Cité interdite, le site touristique fermé le plus populaire du pays, a de nouveau ouvert ses portes aux visiteurs. Polina Gennadievna Krupnina fait le point pour la RPP.

Tout d’abord un constat s’impose : l’une des raisons d’un tel résultat est à rechercher dans la nécessité pour les autorités chinoises de reprendre – au plus vite – une vie normale à Wuhan, septième ville du pays (11 millions d’habitants en 2018). En outre Wuhan est traversée par des flux énormes d’une population à forte mobilité. Aujourd’hui, cette ville centrale pour le commerce international chinois, a vu chuter son PIB de 40,5 % (en prix constant) par rapport au premier trimestre de l’année précédente1.

Néanmoins, pour des esprits européens, les méthodes utilisées pour parvenir à un tel résultat peuvent paraitre inacceptables.

Tradition millénaire…

En Chine, la lutte contre les risques épidémiques est de la responsabilité d’un Département du Bureau de contrôle et de prévention des maladies au sein de la Commission nationale pour la santé2. Au niveau régional, bien qu’il existe des commissions pour la santé, il serait toutefois erroné de parler d’une verticale stricte de gestion de ce risque. Alors que la politique de santé d’État s’inscrit dans la ligne du Parti communiste, les méthodes choisies pour sa mise en œuvre restent du ressort des autorités locales à un niveau aussi infime que celui des rues ou des blocs d’immeubles3. La structure étatique étant doublée à tous les niveaux par le maillage du parti.

Un tel système n’est pas nouveau et remonte à la Chine impériale où les unités administratives les plus petites étaient les « puits-champ »4 – des communautés premières d’assistance mutuelle et de gestion commune regroupant traditionnellement huit fermes. Ce quadrillage du territoire et de la population est repris sous la dynastie des Qin dans le cadre des « quintes » et des « dizaines »5, réunissant cinq ou dix unités de production. Puis se retrouve dans le système de responsabilité villageoise collective mis en place dans le cadre des milices paysannes (baojia6), lui-même encore utilisé au XXè siècle par Jiang Jieshi lors de l’instauration de la conscription universelle dans le pays.

Aujourd’hui encore ce système « d’entraide et de  responsabilité collective au niveau d’un même structure d’habitation » est la clef de voûte de la lutte contre l’épidémie.

En effet, dans la « zone d’alerte au risque épidémique », sous quarantaine, ce sont des volontaires locaux, « les gardiens », qui sont entrés dans la « bataille » : les étudiants, les représentants des entreprises de construction et de gestion des immeubles et les propriétaires. Ceux-ci ont été intégrés dans le « Réseau » (grid managment)7, concept et structure mis en place en 2013 à la suite du IIIè plénum du Comité central de la 18è législature dans le cadre d’une politique visant au retour du contrôle de l’État et du parti dans la vie privée des personnes. Tendance encore renforcée par la mise en place d’une numérisation de la vie quotidienne au niveau premier des divisions administratives du pays8.

Ces groupes de volontaires sont enregistrés officiellement dans WeChat, le Facebook chinois, et sont utilisés « pour l’éducation à la santé » et « l’assistance opérationnelle aux personnes ». Organisés au préalable, ces bénévoles ont pu répondre aux demandes des habitants lors du confinement : soutien en ligne pour faciliter les commandes sur Internet, livraison de nourriture, exhortations des personnes à ne pas sortir de chez eux. Dans le même temps, selon l’une des volontaires, leurs fonctions comprenaient aussi le relevé des températures corporelles des habitants dans les appartements de la cité, la tenue du relevé de ces mesures, tout comme la dénonciation aux autorités des personnes violant la quarantaine en revenant à Wuhan9.

En outre, les autorités ont fait appel aux chefs d’entreprises en vue de former des « groupes d’action pour prévenir et combattre l’épidémie », désigner des responsables pour le contrôle de la température des employés ou pour la diffusion des circulaires administratives et la distribution de masques gratuits.

Enfin, ce système civil de surveillance de la population est complété par une structure relevant des milices populaires des Forces armées. Ces réservistes10 – conservant officiellement leur emploi civil – sont utilisés pour le maintien de l’ordre public dans les lieux les plus sensibles, le soutien aux équipes médicales et le contrôle du QR-code de santé dans les gares. Bien que les documents officiels restent évasifs sur les spécificités et la structure de cette milice populaire, il est possible de supposer que son emploi constitue « l’introduction de mécanismes du temps de guerre »11, comme recommandé par les quartiers-généraux de lutte et de prévention contre l’épidémie.

Complément final de cette politique de mobilisation des masses, tous ces volontaires ont vu leurs efforts récompensés par des certificats d’honneur, des articles élogieux sur les sites d’État12 ou encore par l’obtention de soins médicaux gratuits13.

En effet, il convient de rappeler qu’en Chine les soins médicaux sont payants. Cependant dès le 22 janvier 2020, le Bureau national d’assurance maladie a mis en place un programme public de remboursement des médicaments et d’un prix d’hospitalisation uniforme pour tous les patients souffrant d’une « nouvelle pneumonie causée par une infection à coronavirus ».

Dans ce domaine aussi, la gestion de la crise repose sur le niveau local. Ainsi, début avril, un prix coutant est fixé pour les tests Covid-19, mais uniquement dans la province du Henan (65 yuans pour le test aux acides nucléiques, 25 yuans pour le test chimio-luminescent d’anticorps et 5 yuans pour celui à l’or colloïdal). Ces prix ont été bloqués « jusqu’à la fin de l’épidémie » par le Comité provincial pour la Santé qui a toutefois précisé qu’ils ne concernaient que les patients réellement contaminés. Pour les autres, le prix est celui du marché et se monte à 260 yuans, contre 65, pour le test aux acides nucléiques14.

…et système de surveillance contemporain

Outre le recours à un maillage ancestral de la population, l’épidémie a été l’occasion de mettre en œuvre des applications numériques permettant de collecter des données sur l’état de santé des individus et de générer divers QR-codes de santé. Loin d’être uniquement centralisées et verticales, ces initiatives étaient territoriales (villes, districts) ou en provenance du milieu des affaires (entreprises, sociétés).

Initiée dès le 7 février 2020 à Hangzhou et le 9 février 2020 à Shenzhen, ces applications se répandent sur l’ensemble des territoires concernés.

Rapidement regroupés sur une base territoriale, ces systèmes élargissent le recueil d’information au dossier médical des individus ou aux rendez-vous médicaux des patients.

Selon les représentants du Département du Cyberespace de la République populaire de Chine un tel système de surveillance, voire de contrôle de la population au moyen de QR-codes, initié dans le cadre de l’épidémie, peut et doit être poursuivi15. Ainsi, comme le souligne le professeur Yu Jianxing, directeur de l’Institut d’administration publique de l’université du Zhejiang (Hangzhou), « pour ceux qui déforment ou dissimulent les informations concernant leur QR-code, les données enregistrées antérieurement peuvent être efficacement suivies en permanence, le système du QR-code est donc également un très bon outil de gestion sociale ».

Peu regardant sur les méthodes utilisées, mais fiers de leurs résultats, certains Chinois s’interrogent sur le fait de savoir si l’Europe pourra tirer des leçons de leur expérience et introduire, elle aussi, des « QR-code de santé »16. Ainsi, dans un article écrit pour Baidu, l’équivalent chinois de Wikipédia, un Chinois vivant à Düsseldorf, souligne « la grande lenteur de la mise en place de la solution allemande de traçage numérique des individus ». Il explique un tel retard par le fait que les développeurs informatiques se trouvent confrontés « au problème traditionnel pour eux… de bavardages sur la sécurité des données personnelles ». En outre, même en Allemagne, « contrairement à l’Asie, le système de vidéo-surveillance n’est pas largement répandu, ni la vente de billets de train sur présentation d’une pièce d’identité ».

Dernier développement en date, sur décret de l’Administration de l’aviation civile et de l’Administration générale des douanes de la République populaire de Chine, les Chinois présents au États-Unis doivent désormais, dans les 14 jours précédant la date prévue de leur retour, transférer numériquement en Chine des informations sur leur état de santé et recevoir un QR-code avant leur arrivée sur le territoire national.

Attention toutefois, car il est clair que de nouvelles formes de contrôle nous attendent – et le modèle chinois pourrait bien servir d’exemple.

Polina Gennadievna Krupnina
Mastère d’Études asiatiques et africaines, Université d’État de Saint-Pétersbourg

  1. Nouvelles du Covid-19. Le Conseil des Affaires de l’État de la RPC organise de nouveau un groupe pour visiter Wuhan, 05.05.2020. https://www.dwnews.com/中国/60177526/新冠肺炎最新中国国务院再设小组赴武汉
  2. Ministère de la Santé jusqu’en 2013, puis Commission pour la santé et le planning familial jusqu’en 2018.
  3. Comité de rue (jiedao banshichu) — unité territoriale administrative de niveau initiale (4ème niveau) de la République populaire de Chine. En fait, il s’agit du quartier d’un arrondissement d’une grande ville, leur nombre est de 6152 sur tout le territoire chinois.
  4. « Puits-champ » (jingtian) voir : https://www.britannica.com/topic/well-field-system.
  5. Réforme initié par Shang Yang, membre de l’école des légistes, durant la période des Royaumes combattants sous la dynastie des Qin.
  6. Système communautaire paysan d’application des lois. Proposé par Wang Anshi au XIè siècle ce système est mis en place dans toute la Chine au XVIè siècle durant la dynastie Ming et perdure sous diverses formes jusqu’au XXè siècle.
  7. Voir le site du groupe de prévention et de lutte contre les épidémies du quartier-général de la province de Guangdong. http://wsjkw.gd.gov.cn/gkmlpt/content/2/2884/post_2884857.html#2532.
  8. La gestion en réseau est basé sur des données numériques, sur l’appréciation faite par la population du travail des services administratifs, par le recueil de données statistiques et «l’union des cinq » : les gens, les lieux, les événements, les structures et les organisations. Les instructions émises par le plénum indiquent que les données GPS permettent, une fois intégrées dans le système, d’obtenir la position exacte de chacun des volontaires en temps réel. Ce système inclus aussi le secrétaire de la cellule locale du parti. Voir : Les nouvelles du PCC : la gestion en réseau doit servir d’étaie à la prévention et à la lutte contre les épidémies, 10.02.2020 ; http://theory.people.com.cn/n1/2020/0210/c40531-31578754.html; Recommandations pour améliorer la gestion des réseaux urbains : http://www.ccpc.cq.cn/home/index/more/u/jygk/id/202326.html
  9. La «gardienne » du quartier : Zhang Manli, la volontaire de la classe 2000, 15.03.2020. http://www.shiyan.gov.cn/2020ztzl/zzcc/pfxy/202003/t20200315_2012256.shtml.
  10. La gare – ligne du front contre le virus. Les « gardiens de Huangzhou », 23.04.2020. http://www.huangzhou.gov.cn/doc/2020/04/23/88066.shtml.
  11. Annonce de la seconde liste de « zones d’alerte au risque d’épidémie » dans la circonscription urbaine de Danjiangkou, 07.02.2020. https://www.sohu.com/a/371347253_217963.
  12. La direction hydro-technique de Heshan : Le « gardien » éminent dans la lutte contre l’épidémie, le camarade Ou Jiefang, 02.04.2020. http://www.jiangmen.gov.cn/bmpd/jmsslj/slzx/zsdw/content/post_2022792.html
  13. Les 400 « gardiens » anti-épidémie de Zhengzhou bénéficient d’un contrôle médical gratuit, 02.05.2020. https://m.chinanews.com/wap/detail/sp/sp/shipin/cns/2020/05-02/news9174367.shtml
  14. Combien coûte un test d’acide nucléique pour détecter le Covid-19 ? De fortes variations de prix d’une région à l’autre endroit à l’autre, 14.04.2020. https://www.yicai.com/news/100592680.html.
  15. Le « code de la santé » peut contribuer à améliorer la gouvernance sociale, 08.04.2020. http://www.zqrb.com.cn/shehui/219577.html
  16. Est-il possible d’appliquer un « code sanitaire » à l’étranger ? 15.04.2020. https://mp.weixin.qq.com/s/1h_xfdTE4WNMFCAuC1VS2g