Covid 19 : sortie de tunnel ou simple répit en Amérique latine ?

Alors que la crainte d’une éventuelle deuxième vague agite le paysage politique européen, l’Amérique latine est cœur de la crise, avec le plus grand nombre de cas dans le monde. Pascal Drouhaud nus éclaire sur la crise économique que traverse la région, crise accentuée par la pandémie.

Lorsqu’en mars 2020, la plupart des pays d’Amérique latine commençaient à appliquer des mesures, contre le virus de la Covid 19 qui dévastait l’Europe, il s’agissait de mesures de prévention. Le virus était loin géographiquement. Les océans semblaient être la meilleure protection contre une épidémie qui touchait l’Asie et les pays européens.

Historique et constat

D’ailleurs, les chiffres très faibles de cas, ne portaient-ils pas témoignage de cette réalité qui semblait épargner le continent latino-américain ? Sans doute, une mauvaise connaissance du phénomène, partagée par tous et dans l’ensemble du monde, la crainte peut-être d’une épidémie dans des économies fragilisées par les évènements sociaux et politiques de 2019, une approche très nationale plutôt que concertée au niveau régional, peuvent expliquer cette première approche. Hélas, la situation s’est dégradée à partir du mois d’avril, la tendance étant renforcée au mois de mai, alors même que les économies européennes, au premier chef desquelles la France, l’Italie et l’Espagne sortaient d’un confinement de deux mois. Le virus s’était déjà propagé aux Etats-Unis : les liens migratoires, les échanges commerciaux notamment aériens et maritimes ont fait le reste. En quelques semaines, le virus s’est propagé comme dans un feu de brousse.

Les alertes ont été lancées : la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) en avril, affirmait que le continent allait connaître en 2020,  «  la pire récession de son histoire, avec une chute attendue de 5,3% du PIB à cause des conséquences de la pandémie sur les économies de la région ».

Il faut remonter 100 ans en arrière pour retrouver des chiffres pareils : à la sortie de la première guerre mondiale, – 4% et dans les années 1930 (-5%). Même les années 1980, considérée comme « la décennie perdue », marquée par une hyperinflation et une instabilité politique, n’avait pas traversé une période de récession de ce niveau. 

L’absence de coordination régionale, les failles d’une structure économique en trompe l’œil, alliant secteurs d’hyper développement et des pans entiers vivant dans l’informel, les inégalités structurelles ont constitué le terreau d’une pandémie qui ne demandait qu’à bénéficier de fondements d’un « mal développement » pour se déployer. Très vite, une classification par pays et problèmes était établie : les principales économies, le Brésil, le Mexique, l’Argentine, le Chili, le Pérou, l’Equateur et la Colombie étaient les plus touchées, avec une chute de leur PIB comprise entre 5 et 7%. Le Venezuela connaît une chute de son économie de 18%.

Rivalités entre pouvoir central et les Etats comme au Brésil, incompréhension dans un premier temps, devant la nécessité d’adopter un mode de vie inédit, marqué par les gestes barrières et la « distanciation sociale » alors que les sociétés latino-américaines restent marquées par la structure familiale qui offre la meilleure protection sociale, mise en évidence du fossé entre ceux qui vivent dans un cadre formel et ceux qui survivent dans un environnement informel, poids culturel de certains préjugés rappelant les difficultés d’intégration dans un schéma national parachevé par un contrat social au service de l’intérêt général, autant de réalités économiques, psychologiques, culturelles et politiques qui expliquent la situation actuelle.

Si à cela, vous rajoutez le coup d’arrêt sur le commerce international, la chute des prix des matières premières, le durcissement des conditions financières sur la place internationale se traduisant par un accès plus difficile aux financements, la chute du tourisme, la baisse des flux d’argent, les fameuses « remesas » envoyés par les communautés établies aux Etats-Unis et dans une moindre mesure, en Europe, la situation n’est plus celle d’une simple crise.

Elle se transforme en désastre, social, économique mais également en terme d’unité nationale. Les inégalités se renforcent, la marginalisation des plus faibles et démunis s’aggrave, l’enfermement national se durcit.

Le continent le plus touché au monde

Désormais, l’Amérique latine est devenue la région la plus touchée dans le monde. 10 millions de cas de contamination sur un total mondial de 37 millions et plus de 350.000 morts. La Banque mondiale estime qu’à cette réalité humaine et sanitaire, se rajoute « les pires conséquences économiques et sanitaires », avec une projection de chute du PIB de 7.9% en 2020.

Les chiffres hélas, font clairement apparaître cette tendance : les exportations vont connaître une réduction de 15%, tandis que le taux de pauvreté augmente : désormais ce sont près de 40% de la population du continent qui vit dans la pauvreté ou l’extrême pauvreté. Ce sont près de 235 millions de personnes qui sont concernées sur un total de 626 millions d’habitants. La tendance est lourde car la pandémie de Covid-19 touche des économies qui affichaient une croissance du PIB d’à peine 0,1% à la fin de l’année 2019.

Avec 54% de sa population active vivant dans l’économie informelle, et des poches sectorielles ou géographiques pouvant conduire à des niveaux plus élevés encore. Le taux de chômage augmente à 13,5 %, 5.5% de plus qu’en 2019. 44,1 millions de personnes n’ont plus de travail (+18 millions). Les classes moyennes, dont l’élargissement dans les années 1980-2000 étaient un des grands succès de l’émergence économique, sont désormais vulnérables.

La Covid 19 n’est pas l’élément le déclencheur d’une crise historique. La pandémie n’est que le révélateur et l’accélérateur d’une structure qui avait intégré les fractures sociales et de développement dans son schéma.

Mais naturellement, en situation extrême, cette réalité ne pouvait pas perdurer. Plusieurs Etats, par exemple, vivaient avec la vision fictive, de l’unité nationale, sans être présent sur l’ensemble du territoire : une armée insuffisante pour pouvoir se déployer partout, des zones de non droit, parfois comme en Amérique centrale, des ententes secrètes et décriées avec des gangs qui contrôlent certains quartiers, la Covid 19 ne peut que renforcer les inégalités.

Un début de sortie de crise d’urgence

Depuis le mois de Septembre, certains pays allègent les mesures de confinement. Certes les règles de distanciation sociale, restent, idéalement, en vigueur. Mais les commerces sont ouverts, les couvres feux appliqués par endroits, comme au Pérou ou au Guatémala, sont levés depuis plusieurs semaines. Le temps de la relance est encore bien lointain mais la population peut enfin, constater un adoucissement des mesures.

Cette tendance contribue dans certains pays, à renforcer un autoritarisme bien connu : le Nicaragua, El Salvador par exemple, s’inscrivent dans cette lignée avec des incursions de plus en plus fréquentes du pouvoir exécutif dans l’exercice du législatif, sans parler du judiciaire. La Covid 19 peut avoir un double effet :

·         devenir un accélérateur du démantèlement de l’unité nationale au profit de la « loi du plus fort ». La faiblesse des rentrées fiscales et la politique économique par l’endettement imposent des limites obligeant l’Etat à se recentrer sur les axes vitaux pour lui.

 

·         La profondeur de la crise peut conduire à un sursaut dans certaines économies dont la reprise peut offrir un modèle ou un exemple à d’autres.

Il faut bien saisir la diversité d’un continent qui compte, avec les pays de l’Amérique latine, 33 pays. Certains pays, notamment dans l’arc caraïbes, ont été peu touchés par l’aspect sanitaire et médical de la pandémie.

Mais ils sont touchés par la crise qui a conduit, inexorablement à une paralysie et parfois déstructuration de secteurs économiques essentiels pour eux : le tourisme, l’hôtellerie, la restauration. A partir du moment où les limitations de vols et à fortiori de navires pour les croisières, sont la règle, les effets sur l’économie sont immédiats. C’est toute la filière qui est touchée : non seulement les services, mais également l’artisanat et dont les emplois qui en découlent. Au Panama, par exemple, les indiens kunas ne peuvent plus écouler leur artisanat typique, multicolore et en matière végétale si caractéristique, la demande n’existant pour l’heure, plus.

Même si le Pérou a décidé d’ouvrir depuis le 15 Octobre 2020, les sites archéologiques dans les Andes comme à Cuzco (Sacsayhuaman, Písac, Ollantaytambo, Chinchero, Moray, Pikillacta et Tipon), il faut pour faire revenir les touristes, remettre sur pied, les moyens de transport internationaux, internes, les structures d’accueil, l’offre incitative pour conduire les personnes concernées à consommer en se sentant en toute sécurité. Cet exemple, tandis que le Macchu Picchu sera ouvert à partir de Novembre, montre l’étendue du défi pour tous.

Au Brésil, depuis le mois d’août, le nombre de décès quotidiens et de cas de contaminations baisse. La reprise des activités économiques est engagée tandis que, à l’instar de Sao Paulo, la réouverture des cinémas et des théâtres, sous couvert de protocoles sanitaires stricts, est effective. La reprise, ce sont aussi des aides et des soutiens à ces entreprises emblématiques. Par exemple, l’Etat colombien a soutenu dans le pic de la crise, la compagnie aérienne nationale « Avianca », sur le modèle du soutien apporté par l’Etat français à Air France. Mais il manque des plans de relance et une vision régionale. Celle-ci est sans nul doute la grande absente pour ne pas dire, victime de la Covid 19.

Les systèmes d’intégration, sur l’ensemble du continent, n’ont pas joué leur rôle de dialogue et d’appui régional.

Sans doute, les structures de fonctionnement, ne leur permettent elles pas d’avoir une action unilatérale. Les Etats nationaux ont clairement pris le dessus sur le régional mais tous pâtissent, à l’heure où les mesures commencent à être levées, de cette situation. Peut-on envisager la mise en place de plan de relance de dimension régionale, à l’instar de celui qui a été adopté par l’Union européenne et appliqué dans le cadre d’aides graduant en fonction du niveau de crise ? Cela paraît difficile compte tenu du manque de coordination budgétaire mais aussi, en raison d’un fond politique sinon idéologique, qui continue à animer les relations entre les Etats latino-américains. Peut-on envisager une aide coordonnée entre le Brésil et le Venezuela par exemple ? Dernièrement, le Guatemala a refoulé vers le Honduras, une colonne de 3000 migrants qui souhaitaient rejoindre le Mexique et la frontière avec les Etats-Unis.

Dans les faits, plus que jamais, la relance du continent latino-américain reste dépendante de la reprise internationale. L’Amérique latine est riche de ses matières premières. Elle était ancrée dans une émergence qui est la grande victime des effets de la Covid 19.  Celle-ci avait favorisé le renforcement des classes moyennes et engagé malgré tout une baisse du taux de pauvreté, tout en conservant un niveau d’inégalités élevé.

Des pôles de développement de pointe côtoyaient des poches de pauvreté, fractures qui sont revenues au premier plan avec la Covid 19. Crise économique et sociale, mais également vie politique : les élections en Bolivie le 18 Octobre prochain, pratiquement un an après le départ dans la confusion, d’Evo Morales, la prochaine organisation du référendum constitutionnel au Chili, les prochaines élections législatives au Venezuela le 6 décembre prochain, au Salvador en mars 2021, au Pérou rappellent malgré tout, le fait que les Etats essaient de reprendre le cours d’une logique cristallisée pendant la période d’un confinement particulièrement long. La priorité est économique : accès aux financements internationaux, mise en place de plans, crédibles, au service de la relance.

Dans la plupart des pays, une occasion se présente désormais, de mettre sur pied un nouveau contrat social au service d’une unité nationale posant le problème des moyens des Etats (quelle fiscalité), la reconnaissance de la diversité de population dans le cadre d’un schéma d’unité nationale, et de la redistribution.

La Covid 19 a révélé les failles et fractures qui ne demandaient qu’à l’être pour démontrer la fragilité des économies pourtant émergentes.

Sortie de tunnel ou sursis avant l’arrivée d’une deuxième vague, plus que jamais l’Amérique latine se doit de penser et mettre sur pied un schéma de développement qui offre aux économies nationales, les moyens de s’inscrire dans la durée. Plus que jamais, la dimension régionale est essentielle pour un continent à la croisée des chemins.

 

Pascal Drouhaud, spécialiste de l’Amérique latine
Président de l’Association France-Amérique latine, LATFRAN ( 
www.latfran.fr)
Vice-Président de l’institut en relations internationales Choiseul.

 

Illustration : FABIO PHOTOS – Shutterstock