Covid-19 : une gestion de crise en Uruguay saluée internationalement

La région de l’Amérique latine et les Caraïbes, avec le taux de mortalité dû à la Covid-19 le plus élevé au monde, subit de plein fouet la pandémie et ses conséquences1. Cependant, la République orientale d’Uruguay fait figure d’exception régionale dans la gestion de la crise, avec « seulement » 776 décès pour un peu plus de 79 923 cas. Quel est donc le secret de ce petit État qui connaît les plus faibles taux de contamination et de décès du continent proportionnellement à sa population ? Analyse de Bruno Delgado.

Un contexte régional très défavorable

Selon les données collectées par l’Université Johns Hopkins2, parmi les quinze pays les plus meurtris au monde, figurent le Brésil avec ses 277 102 morts (2ème), le Mexique avec ses 194 490 victimes (4ème), la Colombie avec ses 61 046 décès (11ème), l’Argentine avec ses 53 646 (13ème) et le Pérou avec ses  48 664 défunts (13ème).

Dans le détail, le taux de personnes contaminées par million d’habitants est de 54 130 au Brésil, de 17 085 au Mexique, de 46 544 en Colombie, de 48 778 en Argentine et de 43 642 au Pérou.

Force est de constater de prime abord, qu’il n’existe aucune corrélation entre parti politique au pouvoir et efficacité dans la gestion de la crise. En effet, le continent latino-américain, après avoir connu un virage à droite ces 15 dernières années, est aujourd’hui marqué par un retour de la gauche au pouvoir (Mexique, Argentine). L’Uruguay a lui suivi le cheminement inverse car après 15 ans de gouvernance du Frente Amplio (parti d’union des gauches) est depuis le 1er mars 2020 dirigé par le Parti national du Président Luis Alberto Lacalle Pou (union de la droite et du centre).

Dès lors, la principale différence dans la gestion de la crise des Etats latino-américains réside dans l’anticipation.

A la différence de nombreux dirigeants du continent, qui ont certainement trop tardé à prendre conscience de la gravité de la pandémie et à mettre en place les mesures sanitaires adéquates, l’Uruguay a fait le pari de la prudence par l’anticipation du pire scénario. De plus, au-delà de la réactivité conjoncturelle des gouvernements concernés, la pandémie a agi comme « le révélateur des faiblesses » structurelles des sociétés latino-américaines3 : en particulier, ces chiffres précités mettent en lumière les carences de systèmes de santé déstructurés et inégaux.

Mais, alors même que les voisins de l’Uruguay font partie des pays les plus impactés par la crise, quelles raisons expliquent le succès de ce petit pays dans le contrôle de la propagation du virus ?

L’exception uruguayenne

Avec une population de 3,4 millions d’âmes, l’Uruguay compte 23 500 cas de contamination et 228 décès par million d’habitants au 21 mars 2021, ce qui en fait le pays du continent le moins touché par le coronavirus en proportion de sa population.

Ce petit pays apparaît donc comme un bon élève pour l’Organisation mondiale de la santé et conforte son statut de bon gestionnaire de la pandémie4.

Outre la Covid-19, l’Uruguay se distingue aussi habituellement à plus d’un titre dans cette région : stabilité politique, économie dynamique, insécurité bien inférieure à la moyenne régionale, absence de mégapoles et de bidonvilles… La gestion de ce pays de la pandémie de la Covid-19 n’échappe pas à la règle. L’explication se trouve certainement dans la combinaison de plusieurs facteurs.

Premièrement, dès le début de la pandémie, l’existence d’un consensus politique rapide entre les partis de gouvernement et les partis d’opposition sur les mesures sanitaires et de restrictions à apporter, tout comme sur celles d’accompagnement à la population et aux acteurs économiques. Alors même que le nouveau Président, Luis Alberto Lacalle Pou, venait à peine de prendre ses fonctions, il a su instaurer un climat de confiance et d’échanges avec tous les acteurs de la vie publique uruguayenne. Un report des échéances électorales, notamment les élections municipales prévues initialement en mai 2020, est venu conclure ces échanges, permettant ainsi de se consacrer uniquement à la gestion de la crise.

Deuxièmement, tous les observateurs s’accordent sur le fait que l’Uruguay a su réagir très vite, dès le 13 mars 2020, en déclarant l’urgence sanitaire et en fermant les écoles et les frontières, et en en renforcement les contrôles. Ces décisions rapides ont permis d’endiguer la propagation du virus sur le territoire, et de diminuer les risques de contamination extérieure.

Troisièmement, historiquement, en termes d’infrastructures, l’Uruguay se caractérise par une forte couverture du système de santé publique. A titre d’exemple, les laboratoires publics ont réalisé plus de 50 % des tests Covid sur la population, et plus de la moitié de ces tests ont eux-mêmes étaient créés par des scientifiques nationaux.  Ce système de santé publique est complété par des systèmes privés, permettant ainsi de couvrir la totalité de la population.

Quatrièmement, dans la gestion de la crise, le système de santé n’a pas été le seul acteur ; il faut y ajouter le rôle clé de l’université de la République qui a contribué à la mise en œuvre et à l’analyse des mesures publiques prises. La communauté scientifique universitaire a notamment très rapidement développé un test Covid-19 généralisable suivant une technologie locale, afin d’identifier les foyers de contagion et de diffusion.

Cinquièmement, la rapide adaptation du système éducatif public à un enseignement en distanciel dans les deux semaines ayant suivi le début de la pandémie, du primaire à l’université, a permis de maintenir la scolarité des élèves et des étudiants dans l’ensemble du pays. En effet, les gouvernements précédents avaient misé sur la technologie informatique avec le plan CEIBAL pour le primaire et l’universalisation de l’accès à internet et de l’enseignement informatisé ; ce plan visait à diminuer les inégalités sociales en matière d’éducation. Le pays a pu ainsi réduire la fracture numérique et favoriser une culture de l’innovation qui s’est révélée utile pour répondre à la crise5. Le gouvernement actuel a donc pu rapidement s’appuyer sur cet équipement technologique inédit sur le continent, pour garantir la continuité de l’apprentissage des élèves et des étudiants.

Sixièmement, le monde professionnel, quant à lui, a été fortement incité à généraliser le télétravail, sans pour autant que ce dernier ne soit rendu obligatoire.

Septièmement, la faible densité du pays a également permis de contenir la propagation du virus. A aucun moment le gouvernement n’a instauré de confinement à sa population, mais a au contraire fait le choix de la responsabilité collective6.

Alors que la plupart des États ont été amenés à prendre des mesures restrictives de libertés, notamment sur la libre circulation, le gouvernement uruguayen a décidé de ne pas restreindre celle de sa population sur son territoire.

L’État a même appliqué la politique de rapatriement de tous ses ressortissants hors du pays, suivi un protocole strict de quarantaine. Pour leur part, les Uruguayens ont respecté les recommandations sanitaires, et ce d’autant plus facilement que l’État a immédiatement fait le choix de la clarté et de la transparence, et que tous les acteurs de la société civile, comme du monde politique, ont collaboré dans cette gestion de crise.

Une stratégie vaccinale exemplaire ?

Le 1er mars, la République d’Uruguay qui, des mots mêmes de son Président, ne se considère pas « hors de risque », et qui connaît même une recrudescence des cas depuis la fin de l’année dernière, a lancé sa campagne de vaccination.  C’est le dernier pays sud-américain a recevoir les vaccins. L’arrivée de quelque 2 millions de doses doit lui permettre de rapidement freiner les contaminations : le pays attend plus d’un million et demi de vaccin chinois Sinovac et 460 000 doses du vaccin germano-américain Pfizer-BioNTech7.

La stratégie retenue se résume en trois mots :

– d’abord, une campagne massive bien que la vaccination ne soit pas obligatoire ; le gouvernement fait le pari de la persuasion et de la solidarité au sein de la population ; il a donc ouvert 90 centres de vaccination ;

– ensuite, un ciblage des travailleurs essentiels : les 200 000 premières doses du Sinovac (efficace à 50 %) ont été réservées aux militaires, policiers et pompiers et les 460 000 doses du Pfizer-BioNTech (efficace à, 94 %) sont administrées en priorités aux personnels les plus exposés au virus, c’est à-dire aux soignants, médecins, infirmières8 ;

– enfin, l’excédent des 192 000 premiers vaccins reçus le 25 février a été envoyé dans les villes frontalières du nord afin de « boucler et sceller » la frontière terrestre avec le Brésil où la pandémie est hors de contrôle9.

Cette tactique s’avère payante puisque l’Uruguay a vacciné près de 310 482 personnes en trois semaines, soit près de 10 % de la population, et fait partie, au 21 mars, des cinq pays au monde qui ont administré le plus de doses quotidiennes pour 100 personnes sur une période hebdomadaire, selon le site de données publiques Our World in Data10

Le prochain défi réside déjà dans la lutte contre l’envolée des contaminations depuis quelques semaines : malgré ses efforts exemplaire, l’Uruguay subit chaque jour désormais les dommages collatéraux du laxisme de son voisin brésilien : une nouvelle vague du variant brésilien « amazonien »11.

Ensuite, dans l’après crise, il faudra un plan de relance économique adapté. D’un côté, l’Uruguay réussit aujourd’hui à maîtriser à peu près les conséquences de la crise financière et donc à débattre de sujets structurant comme la modernisation de son réseau routier12 ou la réforme des retraites13. Mais d’un autre côté, son économie est fortement dépendante de l’activité touristique et tout le secteur est en grande souffrance. Il est donc urgent que la crise sanitaire se termine pour pouvoir relancer complètement son activité économique et limiter son endettement. Le Président de la République l’a d’ailleurs déclaré récemment :  il espère que son pays sera « parmi les premiers » à rouvrir ses frontières lorsque « l’immunité collective » sera atteinte14.

 

Bruno Delgado
Secrétaire général de LATFRAN
(latfran.fr)

 

  1. P. Drouhaud et G. Asskari, « Covid-19 : l’Amérique latine dans l’œil du cyclone », Revue politique et parlementaire, 5 août 2020.
  2. Tableau de bord mis à jour quotidiennement par le Centre de ressources sur le coronavirus, à l’Université Johns Hopkins (Baltimore, États-Unis).
  3. P. Drouhaud et G. Asskari, « L’Amérique latine : les défis et perspectives en 2021 », Revue politique et parlementaire, 13 janvier 2021.
  4. F. Genoux, « En Uruguay, une gestion exemplaire de la pandémie de coronavirus », Les Echos, 8 juillet 2020.
  5. Brian Fowler et Emiliana Vegas, « How Uruguay implemented its computer science education program », Brookings, 12 mars 2021.
  6. Juan Martinez, « How Uruguay Controlled Coronavirus Without Mandatory Quarantine », The Rio Times, 23 mai 2020.
  7. « Coronavirus : l’Uruguay lance sa campagne de vaccination, dernier pays en Amérique du Sud », RTBE, 1er mars 2021.
  8. « Uruguay starts vaccination campaign, last in South America », France 24 (avec AFP), 1er mars 2021 ;
  9. Juan Martinez, « Uruguay will use surplus vaccines to “seal” border with Brazil », The Rio Times, 10 mars 2021.
  10. Site Our World in Data, consulté le 15 mars 2021 ; « Uruguay suma otros 16 fallecidos por la covid-19 y llega a 776 », El Diario, 21 mars 2021.
  11. Lucia Betancur, « Academia de Medicina advierte que “el país se dirige hacia una situación epidemiológica sin control” », 970 Universal, 21 mars 2021 ; Nicolás Baccaro, « Alerta roja COVID: récords de muertes, confinamientos y desbordes sanitarios en la región », Diagonales, 21 mars 2021.
  12. MJ Woof, « Uruguay is planning road improvements », World Highways, 11 mars 2021..
  13. Grant Thornton, « ¿Por qué reformar el sistema de jubilaciones y pensiones en Uruguay? », El País, 15 mars 2021.
  14. Juan Martinez, « Uruguay’s president hopes his country will be “among the first” to open borders », The Rio Times, 8 mars 2021.