Fabrication d’un collabo – Le cas de Joseph Laporte (1892-1944)

Cette biographie repose sur la découverte  d’archives privées inédites permettant de suivre les traces d’un « homme ordinaire », né à la fin du XIXe siècle, fasciné par le nazisme. Pour comprendre comment ce modeste cultivateur en est arrivé là, Philippe Secondy replonge dans une époque déchirée par  les guerres mondiales et coloniales. Recension par Jean-Louis Clément, maître de conférence en histoire contemporaine, IEP de Strasbourg, de Fabrication d’un collabo – Le cas de Joseph Laporte.

Comment Philippe Secondy perçoit-il le héros de son livre ? Joseph Laporte est-il, à ses yeux, un infini ou un zéro ? Politiste cohérent, l’auteur estime que son personnage a été enfanté par l’armée et la guerre. La personnalité de Laporte s’efface derrière l’explication socio-politique dont les arêtes ont été empruntées aux travaux d’Alain Corbin (p. 13), de George L. Mosse et de Johann Chapoutot (p. 15). L’expérience intime de la guerre a été analysée par les Allemands après les œuvres littéraires de Möller van den Brücke, Ernst von Salomon ou encore Ernst Jünger. Secondy ne fait d’ailleurs mention que de l’auteur des Orages d’Acier. Le rapprochement avec le cas allemand n’est pas sot puisque le capitaine Nangès, le héros de L’Appel des armes d’Ernest Psichari (1913), attend la guerre régénératrice. Quant à l’écrivain militaire Claude Farrère, il ne cesse d’exalter les vertus du soldat et de la guerre. Toutefois, une question se pose : Joseph Laporte a-t-il eu connaissance, de manière directe ou indirecte, de ces œuvres susceptibles d’avoir influencé le jugement de sa conscience ? Dans la mesure où cet homme est considéré comme un infini, c’est la question nécessaire pour se mettre en empathie avec la personne qui a posé en conscience des actes qui ont tissé l’histoire méridionale de la Seconde Guerre mondiale. Le sarcophage de Laporte possède la côte « Archives départementales de l’Hérault, 796 W 97 ». Les embaumeurs furent les gendarmes de la brigade territoriale de Monclar (Aveyron). Toutefois, durant la perquisition au domicile de Laporte à Plaisance, village de leur juridiction, les pandores n’ont pas jugé utile de saisir ou d’établir l’inventaire de sa bibliothèque dans la mesure où notre personnage a été un lecteur. Son portrait intellectuel eût été plus précis.

Les documents saisis permettent de dire que Laporte n’eut pas une enfance heureuse en raison de son statut d’enfant de l’Assistance publique après la mort de ses deux parents qu’il a connus. Cet enfant est intelligent. Il écrit correctement le français comme le prouve une lettre envoyée à son tuteur en 1909 (p. 27). La poésie qu’il écrit du front russe à sa fille, pendant l’hiver 1941-1942, montre un intérêt certain pour l’écriture (p. 163). Ce n’est pas rien de relever ce fait dans une région rurale où le languedocien était encore la langue vernaculaire au début du XXe siècle. L’ascension sociale par l’armée a affiné les goûts de la pupille placée comme garçon de ferme. Outre le recours fréquent et naturel à l’écrit, il y a développé des qualités de meneur d’hommes et d’organisateur. La faiblesse de cette formation semble être liée au caractère très étroitement technique de celle-ci.

Lieutenant ayant acquis ses galons au front en raison de sa capacité à entrainer les hommes à l’assaut, Laporte confirme son grade dans l’armée coloniale. Il sert en Oubangui-Chari dans la région de Moundou. Sa formation d’officier des Affaires indigènes est d’autant plus bâclée que l’État, jusqu’en 1930, n’a pas une politique coloniale cohérente. Secondy ne pose pas cette question d’autant plus essentielle que les cadres saint-cyriens toisent de haut ces officiers sortis du rang « d’une culture généralement faible » (p. 116). En effet, les difficultés de carrière de Laporte commencent en 1929 au moment où arrive le terme des concessions accordées aux sociétés privées exploitant l’Afrique équatoriale française (AEF) depuis 18991. L’État prend le contrôle direct des colonies et, sous la pression du groupe colonial sous l’autorité morale du maréchal Lyautey et sous l’influence effective d’André-Jean Godin, un ancien directeur-adjoint des Finances au Maroc devenu membre du cabinet d’André Tardieu, il entreprend la mise en valeur de l’AEF par l’entremise du « Plan Outillage » qui a un chapitre colonial d’expansion économique. À la même époque, des intellectuels français dénoncent les abus réels de l’administration coloniale dans le cadre des concessions. Dès 1904, Paul Viollet, fondateur du Comité de protection et de défense des indigènes, avait dénoncé les conditions du portage en Afrique noire.

Dans un tel contexte, comment un officier isolé et mal formé peut-il agir de façon humaniste alors que les sorciers et autres marabouts qui fomentent des séditions usent de méthodes barbares pour contraindre les populations locales à les suivre ?

Secondy mentionne ces faits, au détour d’une phrase (p. 79), en minorant ces aspects cruels qui vont à l’encontre de la thèse du « sanglot de l’homme blanc ». Dans le même ordre d’a priori, les missions sanitaires de Laporte qui eut mission de lutter contre la maladie du sommeil ne sont pas mises clairement au bilan positif de la colonisation. Ce contexte devait être décrit méticuleusement et il aurait permis à l’auteur d’éviter certains jugements excessifs formulés (p. 125-126). Muté au 16e régiment de tirailleurs sénégalais en garnison à Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne) en 1932, Laporte, officier des brousses africaines, ne peut pas s’adapter à la vie de garnison provinciale où il ne possède plus la liberté d’initiative liée à l’isolement des grands espaces.

Ce demi-solde éprouve la difficulté de réinsertion à la vie civile après vingt ans de carrière militaire répartis en quatre années de tranchées et seize années de pacification coloniale. Son réflexe de garçon de ferme est de revenir au travail agricole mais la mévente de la période fait échouer l’entreprise. Comme il a acquis une habitude de l’administration, il peut se reconvertir dans le courtage d’assurances qui lui donne un revenu honorable. Le portrait d’un futur collaborateur – car la biographie est orientée vers ce but inéluctable que notre héros lui-même ne pouvait pas anticiper – manque de documentation primaire : la saisie des gendarmes est médiocre pour la période 1932-1941. Secondy écrit une biographie théorique au lieu de s’efforcer de constituer un fonds d’archive. Comme Laporte est recruté comme correspondant du journal royaliste de Montpellier L’Éclair pour la région de Saint-Affrique, il eût été pertinent de fouiller la collection de ce journal pour collationner ses contributions pour la circonscription de Saint-Affrique où s’affrontent le conservatisme catholique de la famille Curières de Castelnau et le radicalisme d’Émile Borel, le mathématicien. L’analyse des engagements politiques de notre héros manque de nuances. Secondy porte un jugement anachronique sur les Croix de Feu et le Parti populaire français qui, en 1936, ne peuvent pas anticiper les choix à faire après le 17 juin 1940. L’amitié qui lie Laporte avec Emmanuel Temple – qui eut une carrière politique honorable sous la IVe République – ne peut pas s’expliquer par une dérive fasciste inéluctable (p. 144). Le montpelliérain élu député de Saint-Affrique en avril 1936 a un parcours politique similaire à celui de Philippe Lamour qui fut un non conformiste des années 19302. L’historien a la lourde tâche d’opérer la distinction entre le déterminé et l’aléatoire dans l’attitude des personnes dont il décrit le parcours intellectuel et politique. Il sait de longue date que le non conformisme des années 1930 a engendré tout autant des Résistants que des Collaborateurs.

Les premiers ont vu en de Gaulle l’homme du destin qui ouvre les portes de l’Avenir (Emmanuel Temple) ; les seconds ont attribué cette fonction messianique à Pétain (Laporte, Jean Barthet ou le chef régional de la Milice de Montpellier).

L’enquête de Secondy pour comprendre les engagements de Laporte a été bâclée. Il aurait fallu consulter les archives, à la bibliothèque du Saulchoir, du dominicain Mathieu-Maxime Gorce qui fut un fondateur de la revue Esprit et qui effectua, en 1941, le choix de la collaboration. Le religieux a entretenu des liens avec le monde toulousain et montpelliérain de la collaboration pendant l’Occupation et il a confirmé les positions extrémistes de certains.

Ce livre est fautif à cause du péché originel de l’historien : l’anachronisme doublé de l’esprit de système. Dès lors qu’est posé l’axiome selon lequel tout personnage historique est un infini, l’historien se doit de restituer le caractère unique de cette destinée. La mise en valeur du héros met en exergue plus facilement les lieux communs et les influences extérieures probables d’une époque.

Philippe Secondy
Fabrication d’un collabo Le cas de Joseph Laporte (1892-1944)
Paris, CNRS Éditions, 2019, 275 p.

  1. Jean Ganiage, Hubert Deschamps, Odette Guitard, L’histoire du XXe – L’Afrique, Paris, Sirey, 1966, 908 p., p. 437.
  2. Jean-Louis Clément, « Les catholiques non conformistes de Toulouse (1925-1945) », Annales du Midi, t. 123, n° 274, avril-juin 2011, p. 247-270.