Haut-Karabakh : que fait la diaspora arménienne ?

«[Les Européens] n’ont que faire de la prévention des massacres. Pendant les massacres d’Arménie, ils s’exhortèrent les uns les autres à endosser un devoir sacré, puis ils se sont satisfaits de cette expression creuse. Leur devoir sacré, ils l’ont laissé aux chiens. Preuve est faite que ce Concert européen, conçu pour empêcher le bain de sang, n’est qu’une agrégation stérile.» Les mots de Stephen Newark Crane, écrivain de la fin du XIXème siècle, nous poussent à nous interroger sur la sincérité de la relation qu’entretiennent les pays européens à l’égard du peuple arménien ainsi que sur leur capacité et leur volonté à garantir la paix.


Ces idées sont d’une cruelle actualité alors que l’Azerbaïdjan, s’estimant spolié, lance une opération militaire de grande envergure le 27 septembre 2020 en vue de reprendre le contrôle du Haut-Karabakh. Ce conflit met face à face, d’une part, l’Arménie et le Haut-Karabakh, un pays de moins de 3 millions d’habitants , à l’Azerbaïdjan, un pays turcophone de plus de 10 millions d’habitants, soutenu par la Turquie, d’autre part.

Ce petit pays de moins de 30 000 kilomètres carrés bénéficie toutefois d’une importante et influente diaspora d’environ 8 millions de personnes réparties à travers le monde . Dans le but de tirer profit de ce réseau tentaculaire, le gouvernement arménien a créé en 2019 “ The Office of the High Commissioner for Diaspora Affairs” (Le Bureau du Haut-Commissaire aux affaires de la diaspora).

Cet organe en charge de développer des liens privilégiés entre l’Arménie, ses habitants et les membres de sa diaspora, affiche le message suivant sur son site internet “During the brutal days of the war, when the world turned a blind eye and Armenia was left alone against Turkey’s and Azerbaijan’s military aggression, the Diaspora remained Armenia’s only window to the world, it’s only connection to humanity, it’s only source of hope and faith.” (Pendant les jours brutaux de la guerre, lorsque le monde fermait les yeux et que l’Arménie était restée seule face à l’agression militaire de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, sa diaspora était la seule fenêtre de l’Arménie sur le monde, son seul lien avec l’humanité, sa seule source d’espoir et de foi).

Les deux apports majeurs de la diaspora dans le conflit étaient, d’une part, l’engagement de volontaires pour défendre leur patrie , et d’autre part, la mobilisation des différentes ressources de la diaspora à travers le monde. C’est à travers et par l’entremise d’organisations et d’initiatives privées de membres de la diaspora, en lien étroit avec leur pays d’origine, que les arméniens ont pu venir en aide aux plus de 100 000 personnes déplacées depuis le Haut-Karabakh tout en alertant l’opinion internationale sur leur situation .

Il convient de mettre en lumière et d’estimer les ressources et l’efficacité des réseaux d’influence de la diaspora arménienne dans les trois pays où elle est principalement présente: la Russie, les Etats-Unis et la France.

I – Une diaspora unie qui se mobilise dans une extraordinaire levée de fonds

Les arméniens et structures de la diaspora arménienne du monde entier se sont unis autour d’un fond opérationnel: le Hayastan All Armenian Fund (Fond Hayastan de tous les arméniens). Moins de 10 jours après le début de la guerre, la plus importante association arménienne du monde — l’Union générale arménienne de bienfaisance (UGAB), lance une levée de fonds au profit de ce premier dans les différents pays où elle est présente. En seulement 4 jours, le défi est relevé et $10 400 000 dollars sont reversés au Hayastan All Armenian Fund .

De même, l’organisation russe «Union des Arméniens de Russie» encourage à verser des dons directement à cette organisation liée au gouvernement arménien . Cette levée de capitaux intervient seulement deux ans après que le précédent directeur de cet organisme ait été reconnu coupable de détournement .

Les membres des communautés arméniennes sont très largement passés outre la mauvaise image que cette condamnation pouvait donner de l’organisation.

Les Etats-Unis, grâce au soutien de prestigieuses organisations telles que “The Manoogian Simone Foundation”,“The Hovnanian Foundation” ou à des personnalités telles que Kim Kardashian, sont les principaux contributeurs. Le 27 novembre, la branche américaine du Hayastan All Armenian Fund annonce avoir levé $102 millions .

Le succès de cette opération permet de venir directement en aide aux victimes du conflit. Le 24 novembre 2020, le Hayastan All-Armenian Fund attribue 52,703,113,395 d’AMD (dram arménien – environ $109 400 000 en décembre 2020) au financement d’infrastructures et aux dépenses nécessaires dans les domaines de la santé et du social. Le gouvernement arménien peut ainsi octroyer 20 millions d’AMD aux populations déplacées et au moins 68 000 AMD a environ 100 000 habitants de la République autoproclamée d’Artsakh .

II – L’exemple états-unien: un lobbying arménien peu puissant au service de l’agenda américain

Les Etats-Unis, où l’on estime entre 500 000 et 2 000 000 les personnes originaires d’Arménie en 2020 , se sont imposés comme le nouveau centre économique et associatif de la diaspora arménienne au cours de la seconde moitié du vingtième siècle.

Cette communauté s’est, entre autres, organisée autour d’activités de lobbying afin d’infléchir la politique américaine à l’égard de l’Arménie et de la République autoproclamée d’Artsakh . En effet, l’ “Armenian National Committee of America” (ANCA) et l’ “Armenian Assembly of America” (AAA) , poussent les membres de la Chambre des représentants et les membres du Sénat à soutenir des résolutions en faveur de leur agenda , notamment à travers le Congressional Armenian Caucus (groupe parlementaire).

Le but premier de ces structures est la reconnaissance du génocide arménien au niveau fédéral. En outre, ces groupes de lobbying ont pour objectifs d’accroitre les financements américains à destination de leur pays d’origine , de limiter ou d’empêcher la délivrance de matériel militaire à destination de l’Azerbaïdjan ou la Turquie , et cherchent à endiguer et faire condamner des initiatives politiques turques et azéris .

Plus récemment, l’octroi d’une aide humanitaire d’urgence pour l’Arménie et le Haut-Karabakh ainsi que la reconnaissance, au niveau fédéral, de la République autoproclamée d’Astrakh, dans la continuité de neuf des cinquante états de l’union , sont devenus des priorités.

L’influence de ces groupes de lobbying est certainement surestimée. En effet, l’objectif principal de ces groupes de pression : la reconnaissance au niveau fédéral du génocide arménien, n’est pas atteint plus de cent ans après les faits . Les résolutions de la Chambre des représentants et du Sénat en ce sens n’ont qu’un caractère déclaratif.

De plus, les ressources économiques de ces structures sont faibles. A titre d’exemple, en 2017 les actifs de l’ANCA étaient de seulement $359 000 et les dépenses en lobbying de l’ AAA en 2019 s’élevaient à $120,000 . Il est important de souligner que bien qu’en forte baisse, les dépenses de lobbying turc lui sont bien supérieures .

Les lobbies arméniens promeuvent les idéaux démocratiques et l’agenda américain en Arménie.

Les sommes versées chaque année à l’Arménie et à la république autoproclamée d’Artsakh, par les State-Foreign Operations Appropriations Bill, sont conséquentes et en hausse. Ces fonds ont pour but d’encourager la transformation démocratique du pays, peu de temps après la révolution de velours. Des réformes constitutionnelles fondamentales, des modifications apportées au code électoral ainsi que le remaniement des institutions gouvernementales sont attendues . En 2020, alors que l’USAID octroie 34 millions de dollars à l’Arménie, 13 millions sont alloués à la “gouvernance” contre seulement 2,7 millions dédiés à la croissance économique .

De plus, l’action de structures telles que l’Open Society Foundation, promouvant les droits de l’homme et les idéaux démocratiques, sont vues par certains comme un cheval de Troie d’une politique américaine opposée aux intérêts arméniens .

Enfin, les lobbies arméniens des Etats-Unis promeuvent une politique hostile à l’égard de la Russie. Les élus proches du “Armenian National Committee of America” et du “Armenian Assembly of America” considèrent que le cessez le feu négocié par la Russie en novembre 2020 n’est pas viable sur le long terme et regrettent que “trois pays autocratiques” se soient imposés dans le sud du Caucase, dans un contexte de passivité des Etats-Unis . Le président de l’ “Armenian Assembly of America”, regrette aussi le manque de leadership américain dans la région et invite Joe Biden à réinvestir le groupe de Minsk pour établir une solution durable à ce conflit .

III – L’exemple français: une communauté qui suscite une forte mobilisation symbolique

Avec ses 600 000 membres , la France est le pays d’Europe de l’ouest où la communauté arménienne est la plus nombreuse et la plus influente.

Cette diaspora s’intègre et adopte le mode de vie à la française, bien qu’elle n’en oublie pas ses origines. Les français d’origine arménienne sont nombreux à s’engager en politique. Leurs mandats leurs permettent d’entretenir les liens entre les deux pays . Ainsi, des associations telles que le Fonds Arménien de France, collaborent étroitement avec des villes, des départements, des régions, ainsi qu’avec des parlementaires français , ce qui leur permet d’obtenir d’importants financements.

Les élus de cette communauté sont présents dans les différents partis politiques. Avec leurs sympathisants, ils créent des groupes d’amitié France-Arménie à l’Assemblée Nationale et au Sénat . En 2001, la France reconnait le génocide arménien, ce qui a pour effet de renforcer l’attachement de la communauté arménienne à son pays d’accueil. Depuis mars 2013, il existe même un Cercle d’Amitié France-Artsakh rassemblant plus de quatre-vingt responsables politiques, qu’ils soient députés, sénateurs, maires… .

Suite aux évènements de 2020, la relation qui unit la communauté arménienne de France à l’Etat français est mise en évidence.

De nombreux responsables politiques font part de leur soutien à l’Arménie. Ainsi, l’adjointe à la Maire de Paris se joint à une délégation en partance pour la république autoproclamée d’Artsakh le 31 octobre et le 25 novembre le Sénat français invite le pouvoir exécutif à reconnaître la république autoproclamée d’Artsakh, ce qui en fait la première instance officielle au monde à se prononcer en ce sens sur ce point.

Emmanuel Macron, met en place un dispositif pour venir en aide aux réfugiés du Haut-Karabakh. En collaboration avec des ONG, des fondations d’entreprises et des établissements hospitaliers, l’Etat français apporte un soutien matériel à l’Arménie , pays membre de plein droit de l’Organisation Internationale de la Francophonie .

Toutefois, les prises de positions et initiatives de l’Etat français ont un impact limité et ne répondent que partiellement aux attentes de la diaspora arménienne.
Tout d’abord, la décision du Sénat, considérée comme étant un acte majeur, n’a en réalité pas d’effet contraignant sur le pouvoir exécutif. Dans ce contexte, le secrétaire d’Etat Jean-Baptiste Lemoyne, rappelle que la reconnaissance de la république autoproclamée d’Artsakh n’est pas envisagée par le pouvoir exécutif dans un contexte où la France privilégie un règlement du conflit dans le cadre du groupe de Minsk .

De plus, l’aide humanitaire fournie par la France reste faible face aux besoins réels suite à la guerre.

Enfin, l’Etat français ne peut ignorer une population turcophone plus nombreuse sur son territoire ainsi que la réalité des échanges commerciaux, dont hydrocarbures, entre la France et l’Azerbaïdjan , alors que l’Arménie privilégie désormais les échanges commerciaux avec les pays membres de l’Union économique eurasiatique au détriment d’une coopération économique avec les pays européens.

IV – Le cas russe: une diaspora peu structurée face à une politique mutlilatérale prudente

La part de la diaspora arménienne la plus importante au monde se trouve en Russie (environ 2,5 millions de personnes). Alors que cette communauté a donné un grand nombre de personnalités marquantes à son pays d’accueil, son actuelle capacité à influer le cours de la politique russe à l’égard de l’Arménie semble limitée.

Comment expliquer que la communauté arménienne de Russie soit moins organisée et engagée en comparaison de celles implantées en France et aux Etats-Unis?

Tout d’abord, la longue domination de l’Empire russe d’une partie des territoires où vivaient les arméniens, puis le rattachement de l’Arménie à l’Union Soviétique, sont des facteurs déterminants. En effet, cette population ne se considère pas comme “étrangère” sur ce territoire, malgré le fait quelle conserve son identité, ses particularismes. Rappelons que les différences culturelles ont toute leur place dans un pays historiquement multi-ethnique. Ainsi, sans avoir à se fondre dans la masse, ce peuple présent depuis le XI ème siècle, n’a pas eu a revendiquer son identité.

De plus, cette “protection” assurée par l’Empire Russe puis l’Union-Soviétique à l’égard de l’Arménie, dans une volonté de contrer la “menace turque”, a rassemblé ces peuples chrétiens autour d’intérêts et de conceptions communes. La Russie étant perçue comme une alliée, la mobilisation et l’organisation des ressources de la diaspora arménienne pour faire valoir ses intérêts n’a pas été nécessaire.

Enfin, l’impossibilité d’entreprendre en Union Soviétique, ne favorisa pas l’émergence de structures promouvant les intérêts de la communautés arméniennes. Alors que des organisations telles que l’AGBU, créées au début du vingtième siècle, prennent une influence considérable après le génocide arménien, on ne rencontre pas le même phénomène en Russie. En effet, ce n’est qu’au XXI ème siècle que des structures comme “Объединение армян России” ou “Союз Армян России” (l’union des arméniens de Russie) voient le jour .

Ces organisations ont des objectifs culturels et défendent les intérêts des arméniens mais affirment aussi leur attachement à un “Etat russe fort .”

Lors de ce conflit, la Russie a veillé à maintenir une stabilité à l’intérieur de ses frontières et à ne pas mener une politique pouvant bouleverser l’ordre régional.

En effet, alors que les communautés arméniennes et azéries sur son territoire représentent toutes les deux environ 2 millions de personnes , la Russie veut éviter les tensions communautaires comme cela a pu se produire en France . On peut également considérer que prendre ouvertement parti pour l’Arménie dans ce conflit aurait pu mener à des remises en cause de la politique fédérale par les peuples d’origines turques tels que les bachkirs et les tatars.

Depuis que la région du Haut-Karabakh a été cédée par Joseph Staline en 1921 à la république socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, la politique soviétique puis russe a été constante: la reconnaissance du Haut-Karabakh comme étant un territoire arménien n’est pas envisagée. En effet, la Russie appelle au respect du droit international et à la reconnaissance de l’intégrité du territoire d’Azerbaïdjan.

Dans le même temps, la Russie veut entretenir une bonne relation avec l’Azerbaïdjan, éviter une collision avec la puissance Turque, ménager les pays turcophones de son étranger proche et maintenir un lien privilégié avec son allié de l’Organisation du traité de sécurité collective.

Ainsi, le cessez le feu négocié par la Russie le 10 octobre 2020 a permis d’arrêter la progression azérie dans le Haut-Karabakh, épargnant ainsi de plus lourdes pertes arméniennes, mais permit également à l’Azerbaïdjan de récupérer les territoires qui lui avaient échappé. En déployant des soldats de maintien de la paix russes mais en s’opposant au déploiement de forces turques de maintien de la paix, la Russie – puissance ayant reconnu le génocide arménien – réaffirme son attachement au droit international et son amitié au peuple arménien.

Pour conclure, les réseaux et la générosité du peuple arménien à l’égard de son pays d’origine permettent à la diaspora de demeurer l’atout principal de l’Arménie. De plus, les degrés d’intégration des communautés arméniennes dans les pays co-présidant le groupe de Minsk révèlent des capacités d’actions inégales et limitées.

Enfin, les facteurs tels que le nombre ou la proximité culturelle ne permettent que peu d’infléchir les politiques des pays où est majoritairement présente la diaspora arménienne. Pour la France, la Russie et les Etats-Unis, les facteurs véritablement déterminants restent la quête de sécurité et la préservation de leurs intérêts économiques.

 

Louis Charles Beyeler