Interview du général Jean-Philippe Wirth

Comment le général Jean-Philippe Wirth, représentant militaire de la France et responsable des affaires civilo-militaires au sein de la force interalliée de l’OTAN au Kosovo en 2000, évalue-t-il le risque croissant d’une balkanisation des États-Unis d’Amérique ? Basile Marin lui a posé la question.

Basile Marin – La politique américaine a atteint des niveaux de polarisation jamais observés depuis la guerre de Sécession, selon le politologue James Lo de l’université USC.  Seulement 21 % des Américains croient à une amélioration des relations entre républicains et démocrates lors de l’année à venir, alors que 37 % s’attendent à ce que les relations se détériorent. 89 % des républicains américains contre 7 % des démocrates se disent satisfaits du travail du président Trump. Or, nous savons de l’expérience yougoslave que dès que le sectarisme atteint une masse critique, les personnes qui avaient déjà secrètement des opinions sectaires, ainsi que celles qui se sentent désormais obligées d’en avoir par conformisme, révèlent publiquement leurs opinions, créant un effet boule de neige. Le communautarisme devient ainsi la norme, et il devient inapproprié, voire blasphématoire, de défendre le métissage et la tolérance. Pensez-vous que nous avons atteint cette masse critique aux Etats-Unis en 2021 ?

Général Wirth – Le fait est que le clivage va en s’accentuant, bien que sa substance soit politique davantage qu’ethnique. Je n’irai pas jusqu’à parler de sectarisme, terme fort qui convient à l’ex-Yougoslavie, mais plutôt de préférence partisane marquée, ou de communautarisme partisan, dont le développement aux Etats-Unis me semble indubitable, considérant qu’il existait déjà sous les mandatures précédentes. Le mouvement des droits civils des années 1960 a considérablement transformé la société américaine, et ce processus de transformation, qui avait certainement des objectifs vertueux, n’a pas été accepté ni assimilé par une partie de la population, ce qui a mené progressivement à la contradiction présente.

La masse critique est un terme que vous avez employé mais que je réserverais au rapprochement détonant de deux entités contradictoires. Or, il ne me semble pas qu’on assiste à un tel phénomène, mais plutôt au délitement d’une cohésion sociale de plus en plus malmenée.

Il faut dès lors différencier les États-Unis qui sont un « melting pot » toujours en train de se construire, des Balkans qui se caractérisent par un enchaînement historique d’affrontements ethniques non encore définitivement résorbés.

Ces derniers sont récurrents depuis l’époque ottomane, bien qu’ils aient connu une période de stabilisation superficielle sous le régime de Tito. Les Balkans et le nationalisme serbe sont d’ailleurs la cause qui a déclenché la Première Guerre mondiale. Leur  histoire s’est réduite à contenir la violence des affrontements ethniques qui y ont toujours existé, et qui y existent encore sous une forme plus larvée. L’époque titiste n’a fait qu’enfermer les tensions sous la chape de plomb d’une dictature idéologique. Celle-ci a sauté en Yougoslavie avec la mort du maréchal Tito, comme elle a sauté aussi en Libye avec la mort du colonel Kadhafi. Alors qu’aux États-Unis, on constate l’émergence de tensions qui s’expriment librement dans le cadre d’une démocratie. Nous ne sommes donc pas dans la situation d’une explosion de tensions séculaires qui auraient été temporairement mises sous l’étouffoir par un régime autoritaire.

Aux  États-Unis je ne discerne pas de contestation du système politique global (il n’y a pas de mouvement sécessionniste), mais plutôt la contestation de politiques particulières. Certes les événements du Capitole, première intrusion dans le Parlement américain depuis 1814, donnent à réfléchir. Mais n’est-ce pas là plutôt un mouvement de vive contestation comparable à celui des Gilets jaunes en France ? Les manifestants pro-Trump ont forcé l’entrée du Capitole, mais ils n’ont pas vraiment pillé le monument. J’ai bien sûr été choqué par ces événements, mais je n’y ai pas vu de tentative foncièrement révolutionnaire. Encouragés par le Pouvoir exécutif, les assaillants ont exprimé leur violent mécontentement en pénétrant illégalement dans cette enceinte protégée, mais ils n’ont pas cherché pour autant à y renverser le Parlement. Ils ont surtout infligé des dégâts psychiques à la démocratie. Quelqu’un, en l’occurrence le président américain, a craqué une allumette qui a mis le feu. Mais ce feu politique me semble foncièrement moins nourri que le feu ethnique qui couve durablement dans les Balkans.

Basile Marin – La géographie politique américaine est très clivée entre les États républicains groupés au Centre et au Sud des États-Unis et les États démocrates concentrés au Nord-est et sur la côte Ouest. Le clivage politique est encore plus net entre les campagnes et les villes. Cette dernière fracture affecte tous les États, républicains et démocrates. En Yougoslavie, les inégalités régionales sont progressivement devenues une source de tensions interethniques. En 1988, le PNB par habitant était de 5 918 dollars en Slovénie et de 3 230 dollars en Croatie. Il était de 662 dollars au Kosovo, de 1499 dollars en Macédoine et de 2 238 dollars en Serbie. Les régions prospères, en particulier la Slovénie, ont réclamé plus d’autonomie, et finalement l’indépendance, afin de réduire leur contribution aux régions arriérées par les transferts du gouvernement central. Aux États-Unis, le problème se pose en termes de protection sociale. Les États républicains, plus ruraux et à l’économie moins diversifiée, ont des niveaux d’inégalités économiques naturellement bas. Les États démocrates, à l’économie plus diversifiée et plus industrialisée, ont des niveaux d’inégalités plus élevés. L’électorat républicain voit dans les réformes sociales voulues par la gauche comme une restriction inutile des libertés individuelles. Pensez-vous, comme Robert Reich, ancien ministre américain du Travail, que les inégalités américaines et la polarisation politique constituent désormais un enjeu de sécurité intérieure aux USA ?

Général Wirth – Enjeu de sécurité intérieure est un terme très lourd. En ex-Yougoslavie, on était dans un contexte de guerre civile territoriale motivée par la purification ethnique. Dès lors j’inverserais plutôt les termes de l’affirmation. Dans les Balkans, ce ne sont pas les déséquilibres économiques qui ont été la cause des tensions interethniques. Ce sont plutôt les tensions interethniques qui ont rendu les inégalités économiques régionales insupportables. Les tensions politiques aux États-Unis pourraient-elles justifier le même sentiment d’intransigeance ? Ce n’est pas certain.

Je pense à la réunification allemande. Les Allemands de l’Ouest étaient très contents que leurs « cousins » de l’Est recouvrent la liberté. Ils n’étaient cependant pas tous pressés de se réunir avec eux, car ils craignaient – non sans raison  –  que cela ne leur coûte très cher (cela coûtera finalement 2 000 milliards d’euros). Cependant le sentiment d’être allemand était encore suffisamment présent dans les esprits, ce qui n’aurait probablement plus été le cas à la génération suivante (au point que la réunification serait devenue hypothétique). Et la réunification allemande a été un succès.

Je veux croire qu’il y a encore un vrai sentiment d’être américain : de nos jours, il y a toujours des soldats américains qui meurent pour leur pays, quel que soit le parti qui le gouverne. Bien que le sentiment d’appartenance à la nation américaine fasse l’objet de blessures, il est sous-jacent jusque dans le slogan « America First ». Il ne faut donc pas faire coïncider exagérément la personnalité du président et son imprévisibilité (qui est sans doute son pire trait de caractère), avec le fond du pays. De plus, dans l’affrontement politique, l’élément ethnique ne constitue que l’un des éléments responsables de la polarisation.

Pour parler d’enjeu de sécurité intérieure, il faudra sans doute attendre au moins deux années, pour voir comment un autre homme parvient ou non à rétablir l’unité nationale.

S’il échoue, on pourra alors vraiment parler d’enjeu de sécurité intérieure.

Basile Marin – Il existe aujourd’hui aux États-Unis des clivages sociétaux encore plus intimes, comme des sites de rencontre uniquement pour républicains (comme Donald Daters), des réseaux sociaux pour républicains (comme Parler). Cette émergence montre une séparation de la société américaine à tous les niveaux, même les plus privés.  En 2018, 80 % des mariages étaient alignés sur l’appartenance à un parti.  La reproduction des opinions politiques des parents chez les enfants était de 75 %.  Les niveaux de polarisation étaient inférieurs en Yougoslavie, où 13 % des mariages en ex-Yougoslavie étaient interethniques, alors que moins de 1 % des mariages aux USA sont entre Blancs et Noirs. Est-ce que l’absence de melting pot dans ces deux pays laisse présager des destins similaires ?

Général Wirth – Le melting pot est un concept éminemment américain, sur lequel les Etats-Unis se sont construits. Les Balkans n’ont pas de tel équivalent : une histoire très complexe, une imbrication de peuples, des dominations successives, une dimension territoriale forte au fil des siècles, une chape idéologique temporaire avec le maréchal Tito, et aujourd’hui des questions d’intégration dans l’Union européenne. Il est plus objectif de parler de cohabitation que de melting pot dans les Balkans. Au Kosovo, par exemple, les Serbes étaient chez eux puisque cette province était un cœur historique de la Serbie. Mais sous la pression démographique, avec l’appui des Occidentaux, elle s’est séparée de la Serbie, à l’amertume de cette dernière.

On ne doit donc pas comparer le melting pot américain, même en crise, avec l’organisation autoritaire d’une cohabitation paisible entre des communautés antagonistes qui existent depuis des siècles.

Rappelons que la démographie du Kosovo s’est inversée en une quarantaine d’années (1950-1990), à l’issue desquelles les Serbes sont devenus minoritaires tout en y conservant le pouvoir. C’est ce qui a généré ce conflit qui n’était pas foncièrement religieux, contrairement à une opinion répandue dans les médias. Les églises catholiques n’étaient pas attaquées par les Albanais. Ces derniers n’attaquaient que les églises orthodoxes, car orthodoxe était synonyme de Serbe. La dimension religieuse n’avait de pertinence réelle que comme corrélat de l’ethnie. Or, on ne se trouve pas aux États-Unis dans une dichotomie entre deux ethnies insolubles : il y a des blancs, des noirs, des métisses, des latinos. Tous acceptent une règle commune, et témoignent d’une certaine volonté de vivre ensemble, contrairement aux habitants des Balkans. Mentionnons que les pays balkaniques renoncent même aux avantages économiques de l’intégration européenne quand les contreparties exigées sont l’ouverture des frontières et la condamnation des luttes interethniques. Cela prouve bien que l’on ne règle pas des conflits ethniques uniquement à coup de dollars et d’euros, et qu’ils n’émergent pas pour des raisons principalement financières.

Basile Marin – Il existe également un clivage institutionnel entre les forces armées qui soutiennent les républicains et les médias qui soutiennent les démocrates. Dix anciens secrétaires à la Défense américains ont co-écrit une lettre dans laquelle ils mettent en garde contre toute tentative de faire appel à l’armée américaine pour résoudre la crise de succession entre Trump et Biden. Nous avons observé des événements alarmants ces quatre dernières années, avec des sécessions au plus haut niveau, comme l’ancien patron du FBI James Comey qui refusait d’obéir à Trump pendant sa présidence, ou les dizaines de parlementaires américains qui refusent toujours de reconnaître l’élection de Joe Biden. Est-on en train d’assister à une fracturation partisane de la bureaucratie américaine ?

Général Wirth – C’est une question grave, car on voit bien que le comportement du président des Etats-Unis a fait travailler, au sens de faire travailler une charnière, la cohésion de l’administration américaine. Je préfère donc voir dans ces événements un témoignage du souci de neutralité de la part des Armées et de l’Administration. Bien entendu, l’appareil d’État est tenu d’obéir au politique. Mais la question est de savoir où passent les limites de cette obéissance. Il est frappant de voir le nombre de démissions parmi les responsables. On peut comprendre leurs cas de conscience. Nombre d’entre eux sont sans doute déchirés entre le devoir d’obéissance et la conviction que ce qu’il leur a été ordonné de faire est illégitime voire illégal. A titre de référence, on peut rappeler que depuis plus de 50 ans, le règlement des armées françaises stipule que le subordonné « doit refuser d’exécuter un ordre prescrivant d’accomplir un acte manifestement illégal ». Non seulement il n’est pas tenu d’y obéir, mais il lui est défendu de le faire.

Or plusieurs responsables américains se sont trouvés confrontés à des décisions venant du président lui-même, qui sont d’abord apparues erratiques, puis incompréhensibles, et qui vont beaucoup plus loin aujourd’hui. Je vois donc dans l’attitude de ces responsables civils ou militaires un gage de leur neutralité politique. Pour moi, la loyauté des administrations américaines, non à un parti mais au système démocratique tout entier, n’est dès lors pas mise en cause.

C’est un handicap sévère pour une administration de ne pas disposer d’une vision claire et stable.

L’inconstance d’un dirigeant politique est génératrice d’une vraie perte de confiance qui peut conduire bon nombre de responsables à la démission.

C’est pourquoi je considère qu’il est tout à l’honneur du haut commandement de l’armée américaine d’avoir fait savoir publiquement qu’il serait très inapproprié que l’Armée reçoive des ordres pour résoudre les troubles générés par la contestation des résultats de l’élection présidentielle. Dans une démocratie qui se respecte, ce problème de politique intérieure du pays ne saurait en effet comporter de solution militaire.

Basile Marin – En Yougoslavie, les élites ont utilisé les médias, en particulier la télévision, comme un outil de propagande pour fomenter des tensions interethniques. Les guerres ont été lancées par des forces armées dirigées d’en haut et non par des civils ordinaires. Est-ce que la promotion par les élites démocrates de l’identité noire, par les élites républicaines de l’identité blanche, au détriment de l’identité universelle d’être humain, ressemble-t-elle à ce qui s’est passé un Yougoslavie dans les années 1980, où chacun avait abandonné l’identité yougoslave pour favoriser le communautarisme de sa propre ethnie ?

Général Wirth – Nous devons en effet nous questionner sur le rôle de l’information dans nos sociétés.

La diffusion incontrôlée d’un flux hétéroclite permanent d’informations vraies et fausses réduit la politique à une dimension instantanée et la soumet à la pression de l’imprévisible.

L’importance d’un événement peut facilement être surévaluée parce que la quantité d’informations qui lui est dédiée n’est pas régulée. L’un des problèmes majeurs de la gouvernance politique aujourd’hui est ce flux d’informations accessibles semper et ubique, qui ne permet plus à l’opinion publique de nourrir la réflexion individuelle avec le recul nécessaire, mais qui procure à chacun l’illusion de pouvoir émettre un avis éclairé sur tout type de question, en utilisant notamment la caisse de résonance des réseaux sociaux.

Il n’y a pas lieu pour autant de tomber dans la nostalgie de l’État centralisé de la seconde moitié du XXe siècle, dont les mécanismes d’information non seulement n’ont pas empêché les guerres, mais les ont souvent attisées. Durant le conflit des Balkans, la guerre de l’information faisait d’ailleurs partie intégrante de la guerre. Et les moyens d’intoxication des opinions et de fabrique du fanatisme se sont aussi développés sur d’autres théâtres d’affrontement comme au Rwanda à la même époque ou en Roumanie quelques années plus tôt.

Toutefois, s’agissant d’une comparaison avec la situation actuelle aux Etats-Unis, si la forme de la guerre de l’information peut être comparable, le fond ne l’est vraiment pas. Dans le cas américain, nous assistons à une guerre de l’information ayant pour but de fracturer la cohésion d’une grande nation existante, alors que dans celui des Balkans, la guerre de l’information avait pour but de déclencher des violences entre des communautés ethniques n’ayant jamais éprouvé de sentiment d’appartenance à  une même nation. On peut à mon sens, continuer à parler d’une identité américaine. On ne peut en revanche pas considérer qu’il y ait eu à quelque moment de l’Histoire, une véritable identité yougoslave. Je ne l’ai pas rencontrée sur place. A contrario, lorsque je suis allé plus tard en Afghanistan, j’y ai perçu l’existence d’un certain sentiment national qui coexiste au demeurant avec les luttes tribales.  Il existe indéniablement un sentiment national serbe, un autre slovène, un autre croate, voire un autre bosniaque, mais il n’y a jamais eu de nation yougoslave. Il n’y a eu qu’un épisode régi par la structure idéologique contraignante du communisme dans une version singulière. En définitive, la Yougoslavie n’aura guère été qu’un mythe politique et non une réalité humaine. Par analogie, si l’on pense à la Tchécoslovaquie voisine, dont on parlait comme un modèle d’intégration, force est de constater que la Tchéquie et la Slovaquie ont rapidement repris leurs consistances respectives.

Basile Marin – Si l’on compare la personnalité de Slobodan Milošević et Donald Trump, on observe le même jusque-boutisme, la même détermination à gagner à tout prix. Le dirigeant serbe Milosevic a lui aussi accédé au pouvoir en grande partie en manipulant le nationalisme serbe. Son exploitation stratégique de la question sensible de la minorité serbe au Kosovo a joué un rôle crucial. De la même façon, la question de l’immigration mexicaine a été cruciale pour l’élection de Trump en 2016. En Yougoslavie, la chute de l’identité de la classe ouvrière socialiste a conduit à un vide pour les identités ethniques. En Amérique, la crise de la démocratie pourrait-elle jouer le même rôle, quand on voit des républicains porter des t-shirts avec la mention « mieux vaut un russe qu’un démocrate », quand le journal britannique le Guardian résume la vision républicaine des démocrates comme « une nation anti-Trump » ? Assistons-nous à la chute de l’identité américaine inclusive, qui avait permis deux siècles de melting pot ? 

Général Wirth – La comparaison entre M. Milosevic et M. Trump est audacieuse mais pas inintéressante. Je soulignerais toutefois une différence notable : M. Milosevic était beaucoup moins imprévisible que M. Trump. Je m’abstiendrai d’autres commentaires, sauf à estimer que la question identitaire a joué un rôle crucial pour Milosevic, et seulement important pour Trump. Je crois cependant qu’il faut faire la part des choses entre l’affrontement politique relativement normal dans une démocratie, et le parti pris de la purification ethnique. Les deux siècles de « melting pot » américain ont toujours été un processus dynamique, une sorte de construction permanente, même si jusque dans les années 1960, il y avait eu peu d’intégration entre les communautés, y compris entre les communautés blanches. Je n’irai donc pas jusqu’à parler de chute de l’identité américaine inclusive, mais plutôt de difficultés dans la poursuite de sa promotion, difficultés qui pourraient peut-être aller jusqu’à entraîner le ralentissement ou l’arrêt temporaire du processus de melting pot. Ce concept a été véhiculé pendant près d’un demi-siècle par le fameux « I had a dream ». Or c’est ce rêve sous-jacent sur lequel les Américains ne sont peut-être plus d’accord à présent. Je ne parlerais donc pas de chute mais de crise de l’identité américaine. Car oui, à l’évidence, les Etats-Unis sont aujourd’hui dans une situation où de grosses difficultés se sont révélées avec une brutalité indéniable. Et ces dernières ne sont pas seulement de nature économique et politique, mais aussi de nature sociale et même ethnoculturelle. Or c’est bien tout cet ensemble qui façonne le fragile équilibre d’une société.

Basile Marin – Selon le politologue Murat Somer, spécialiste de la Yougoslavie, avant la polarisation, plusieurs consciences ethniques coexistaient au sein de l’opinion publique et du discours public. Certaines de ces images décrivaient les identités ethniques comme inclusives et compatibles, et d’autres comme exclusives et incompatibles. À un certain moment, pendant la polarisation, ces derniers deviennent dominants. Ces dynamiques sont donc réversibles. Quelles seront les options possibles pour le président Biden afin de réconcilier les deux Amériques ?

Général Wirth – Si la situation est aussi grave que de pouvoir évoquer deux Amériques, le nouveau président doit absolument tout faire pour acquérir la confiance de ses concitoyens dans le but de refaire l’unité nationale. Le meilleur moyen est de résoudre au plus vite la grave crise sanitaire actuelle, en donnant la priorité à la vaccination de masse. M. Biden doit se démarquer des tergiversations de son prédécesseur et de son déni d’une situation très compromise. Être le président qui aura permis de sortir les Etats-Unis de l’ornière du coronavirus, lui confèrera très probablement de la légitimité et devrait conforter sa popularité. Dans son comportement, le nouveau président devra éviter toute inconstance. Il hérite d’un pays traumatisé par les coups de barre surprenants et provocateurs de son prédécesseur.

Il devra par conséquent restaurer l’art de la nuance et de la modération, tout en décidant clairement et fermement du cap qui lui semble être le bon pour son grand Pays.

Cela passera par la réaffirmation des fondamentaux, comme le respect de la Constitution et des principes démocratiques, ainsi que la préservation des libertés individuelles et de la sécurité collective. Dans une perspective durable, il pourrait être amené à revisiter ces principes s’il s’avérait qu’il existait un consensus suffisant pour les faire évoluer. Après tout, une Constitution n’est jamais figée. Mais il devra aussi s’accorder avec une Cour suprême à majorité républicaine, très vigilante. Il devra donc agir avec beaucoup de doigté. Cependant, il ne pourra pas ne rien faire. Cela ne pourrait qu’aggraver la situation. Il conviendra par conséquent qu’il adopte une ligne politique claire, lucide, constante ; rien n’étant pire pour l’opinion publique que l’incertitude, comme la crise du coronavirus le montre tous les jours. On sait effectivement qu’un individu est capable de supporter des efforts s’il connaît les raisons de ces efforts et les objectifs qu’ils doivent servir, et s’il existe un calendrier qui lui permette de se projeter. Suivre la voie étroite d’une gouvernance juste et ferme devrait permettre aux concitoyens du président de retrouver une certaine paix et le goût de vivre ensemble. C’est ce qu’il faut souhaiter pour les Etats-Unis, puisqu’il apparait qu’aujourd’hui une partie de cette Amérique ne se retrouve plus dans l’autre.

Une planification organisée selon le principe de subsidiarité devrait offrir un remède à la gouvernance et à la diplomatie par Twitter, qui ont révélé une incompatibilité foncière avec le fonctionnement interne d’un État et avec le fonctionnement des Etats entre eux. Cette pratique du tweet est en effet très démotivante pour les subordonnés, et peu crédible voire inquiétante pour les interlocuteurs étrangers. La politique ainsi menée vis-à-vis de la Corée du Nord s’est montrée fanfaronne mais n’a pas produit de résultats probants.

Il faudra donc que le nouveau président restaure la crédibilité des États-Unis dans le monde, car elle est gravement abîmée. Or dans le jeu des relations internationales, quand un grand acteur s’affaiblit, les autres poussent spontanément leur avantage. La difficulté viendra que les USA vivent une crise quasiment culturelle.

Les États Unis sont en réalité un empire qui n’a pas fait de conquêtes territoriales mais qui ne cesse de rechercher des conquêtes idéologiques en diffusant voire en tentant d’imposer son modèle de société.

Cependant ce modèle qui vaut peut-être pour les États-Unis, ne vaut manifestement pas pour le reste du monde. Les vingt dernières années marquées par des interventions intempestives, ont montré l’incapacité de ce modèle à s’enraciner dans d’autres pays, comme en Irak ou en Afghanistan. L’ironie est évidemment que M. Trump est le président de l’histoire récente des États-Unis qui a adopté l’attitude la plus isolationniste.

Cependant, il existe un substrat qui dépasse M. Trump lui-même et qui est présent dans toutes les structures économiques et administratives américaines. Cela va du concept de village numérique mondial, dont le centre serait les États-Unis, à un universalisme largement utopique de la religion des droits de l’Homme. Cela va aussi du principe de précaution mal conçu et mal appliqué qui crée surtout de l’inhibition, comme on le voit avec le coronavirus, à la judiciarisation systématique qui fait perdre le bon sens et fausse celui des responsabilités. Cela va encore de la financiarisation galopante qui fait confondre la fin et les moyens, à la primauté du plaisir qui fait passer les devoirs de l’homme après tous ses droits.

Cet impérium idéologique américain, est assez foncièrement partagé au sein des deux partis politiques. Mais des modèles de société alternatifs émergent dans le monde et y affirment progressivement leur concurrence. Le nouveau président des États-Unis devra donc tenir un rôle de modérateur adroit, tout en acceptant lucidement de faire évoluer ce modèle s’il veut rompre avec la politique isolationniste qui caractérise trop spontanément la Grande Nation qu’il va diriger.

Jean-Philippe Wirth, Général d’Armée
Propos recueillis par Basile Marin