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dans Libre opinion, Politique

La tentation totalitaire… ou l’éternel retour

Alain MeiningerParAlain Meininger
20 avril 2021
La tentation totalitaire… ou l’éternel retour

Face à la montée en puissance des idées « déconstructivistes » dans les universités américaines et à l’influence croissante qu’elles semblent acquérir en France, Alain Meininger, membre du Comité éditorial de la RPP, estime nécessaire de s’interroger sur les risques de dérives totalitaires qu’elles recèlent.

La forme n’est que le fond qui remonte à la surface. En politique probablement plus qu’ailleurs. Face aux théories déconstructivistes et leurs succédanés, dont les outrances commencent à inquiéter outre-Atlantique et qui rappellent aux Américains les plus placides l’époque du maccarthysme triomphant, il n’est pas inutile de revenir vers un peu de conceptualisation et de méthodologie pour remettre en perspective un phénomène qui est tout sauf anodin et inoffensif.

Les régimes autocratiques mettent en œuvre des procédés liberticides au service de leur propre perpétuation ou, ce qui revient à peu près au même, à celle du maintien au pouvoir des dirigeants en place. En passant du politique à l’anthropologique, le totalitarisme vise, lui, à imposer une représentation indépassable du monde – une weltanschauung – accompagnée d’une utopie volontariste de création d’un homme nouveau, en s’appuyant sur une violence coercitive et terrorisante.

La France inventa le terrorisme d’Etat, la Terreur – le mot et le concept – comme mode de gouvernement des hommes, au point d’en donner le nom à la période 1793-1794 de notre histoire. On peut certes disserter sur ce qui a été et sur ce qu’il eut été préférable qu’il fut ; la mauvaise et la bonne révolution ; 1793 et 1789 ; l’occasion – peut-être ? – manquée d’une transition maîtrisée, vers la mise en place d’une monarchie constitutionnelle évolutive à la britannique. Pour éviter les regrets ou les remords et l’introspection collective, toujours douloureuse, de l’ethos national, de son génie et de ses failles, les Français ont préféré se réfugier derrière le jugement absolutoire d’un de leurs hommes incontestables, Clemenceau, pour qui la Révolution fut un bloc. Le fait que la terreur ait été exercée au service de la République et de l’émancipation humaine, en situation de fièvre obsidionale avec les armées ennemies aux frontières, permet de passer outre aux réserves émises. L’intention estampillée progressiste, bénéficie d’un a priori positif en dépit du caractère indéfendable du procédé. Pour le meilleur et le pire.

Reste que le pire, plus pudiquement évoqué, ne s’oublie pas pour autant. Il y eut les guerres de Vendée et les prurits exterminateurs – génocidaires selon certains – des républicains à l’encontre des chouans, les colonnes infernales de Turreau massacrant et dévastant à qui mieux mieux, les noyades collectives incluant femmes et enfants – « la déportation verticale » – organisées par Carrier dans la Loire, les exécutions au canon – la décapitation étant trop lente – de prisonniers par centaines sur ordre de Fouché, surnommé « le mitrailleur de Lyon », ou la soif inextinguible de sang frais d’un Fouquier-Tinville. On ne peut s’empêcher de penser à ce que ces absolutistes de la vertu auraient pu commettre s’ils avaient disposé de moyens modernes. Du nazisme au Goulag en passant par la révolution culturelle chinoise ou le régime des Khmers rouges, le XXe siècle nous en a donné une idée.

Les philosophes des Lumières inspirèrent donc la révolution américaine de 1776-1787 et la révolution française de 1789. Mais la matrice des idéologies apparues il y a quelques années aux Etats-Unis, sous l’appellation générique de « politiquement correct » avant de se transformer en « déconstructivisme » généralisé puis en idéologie dite « woke » et nous revenir en « indigénisme décolonial » par effet boomerang, est aussi française. Elle prend naissance dans l’intellectualisme germanopratin d’après-guerre avec Sartre et Beauvoir, et se poursuit jusqu’aux années 80 avec Althusser, Bourdieu, Derrida, Deleuze, Lyotard, Foucault, Lacan et tant d’autres dans ce que les universitaires américains dénomment la « French Theory ». La trame commune est celle d’une nécessaire déconstruction des sociétés occidentales – genre, identité sexuelle, race, science, histoire, littérature, arts, patriarcat blanc etc.. – où tous les fondamentaux sont accusés de n’être en fait que des impensés et des constructions culturelles, relatives et contingentes, susceptibles d’être renversées ou inversées. Le mot magique est « systémisme ». A partir du moment où une société blanche – les seules visées – le serait-elle depuis ses origines immémoriales comme le sont les nations européennes, peut être estampillée patriarcale ou raciste systémique par des procureurs autodésignés, souvent issus d’une immigration récente, sa déconstruction anthropologique ou mieux, son éradication, devient légitime.

La violence physique n’est heureusement pas – ou pas encore – au rendez-vous mais la guillotine sociale a remplacé les bois de justice.

Lui est substituée une violence symbolique qui n’en est pas moins destructrice des individualités, évincées de toute visibilité professionnelle et intellectuelle. Aux Etats-Unis le nombre de journalistes ou de professeurs licenciés – pour avoir « offensé » telle ou telle minorité par des peccadilles, parfois même sur des présupposés ou des malentendus, s’accroît chaque jour. La journaliste Bari Weiss fut virée du New-York Times pour ses dénonciations d’accusations sans preuves, ses articles en défense d’Israël ou ses critiques de l’« appropriation culturelle » ; Donald McNeil a été écarté du même journal pour avoir en 2019 prononcé le mot « nègre » alors qu’il ne faisait que reprendre le terme d’un élève pour répondre à sa question ; l’universitaire démocrate, Bret Weinstein, fut, lui, obligé de démissionner pour avoir refusé la journée « sans blancs » sur la campus d’Evergreen où il enseigne la biologie. Cette « cancel culture », culture de l’annulation ou de l’évincement, oxymore s’il en est tant la culture est par essence dialogue, partage et ouverture à l’autre, occasionne chaque jour plus de ravages.

« Les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes » a-t-on souvent prêté à Churchill d’avoir dit ; l’attribution est sans doute inexacte mais l’aphorisme a le mérite de rappeler que se déclarer antifasciste n’a de sens que si l’on est aussi antitotalitaire.

Or, dans la pleine conscience du sens des mots et du danger qui peut découler de leur usage abusif, on ne voit guère comment on pourrait faire l’économie, s’agissant de ces situations et de ces agissements, de les qualifier de résurgence d’une tentation totalitaire.

A l’automne 2020, Humza Yusaf, ministre de la Justice écossais avait, avant de devoir largement reculer, concocté un projet de loi réprimant de peines de prison les propos politiquement incorrects tenus au sein des foyers, autour de la table du salon. Comment ne pas penser aux mots prêtés à Fouché par Jean-Claude Brisville dans sa pièce « Le Souper »1: « Le vrai pouvoir sera aux subalternes, aux espions, aux délateurs et personne ne saura jamais s’il est en règle car la règle sera équivoque et redoutable. C’est ainsi que je vois la police : indéfinie… protéiforme. Invisible et toute puissante. Elle sera dans chaque conscience. Alors, monsieur ce sera l’Ordre », lance-t-il à Talleyrand.

On se trouve face à des méthodes qui tendent à nous immerger dans une atmosphère à la croisée du maccarthisme, de la révolution culturelle chinoise, des procès staliniens ou de « L’aveu » d’Arthur London ;

on aurait tort de s’imaginer n’être qu’en présence d’un inoffensif happening situationniste de « millénials » immatures, grisés de leur toute nouvelle puissance générationnelle. Comme s’en réjouit l’essayiste libéral québécois Mathieu Bock-Côté et comme le déplore le New-York Times désormais acquis à ces théories diversitaires, la France résiste pour l’instant à ces délires de culpabilité blanche transgénérationnelle, de substitution d’identités fantasmées aux réalités biologiques, de flagellation publique, d’auto- accusations de délits imaginaires et de privilège blanc. A moins que ne s’y produise une nouvelle trahison des clercs, toujours possible, l’infrastructure intellectuelle héritière de 25 siècles d’humanités, d’histoire et de culture y tient mieux qu’aux Etats-Unis ; pour combien de temps ?

Alain Meininger
Membre du Comité éditorial de la Revue Politique et Parlementaire

Illustration : Wikipédia

1 Actes Sud -Papiers, 1989, page 37

Alain Meininger

Administrateur hors classe, directeur de projet au ministère de la Défense. Détaché́ au début des années 2000 auprès du Secrétariat général du Conseil de l'Union européenne. Auteur de nombreux articles de questions internationales et de défense. Ancien maître de conférences à l'ENA et à l'EOGN, enseignant à l'IRIS, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica et du Comité éditorial de la Revue Politique et Parlementaire où il anime la rubrique Culture.

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