« Le plan de soutien ne suffira pas à éviter une grande casse économique et sociale »

Privés de clients pendant près de trois mois, les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration sont touchés de plein fouet par la crise. Rencontre avec Roland Héguy, président confédéral de l’UMIH et président de la confédération des acteurs du tourisme.

Revue Politique et Parlementaire – Avec plus de deux mois de confinement et désormais un retour à un fonctionnement récurrent de la société, quel est l’état du secteur des restaurants, cafés, hôtels et établissements de nuit ?

Roland Héguy – Je n’exagère pas en vous disant que le secteur est sinistré. Les entreprises se sont vu interdire de travailler durant près de trois mois. La priorité absolue, c’était de rouvrir pour profiter de la saison et garder le contact avec nos clients et nos salariés. Pour cela, nous avons apporté les garanties sanitaires. La réouverture des cafés et des restaurants le 2 juin et le 15 à Paris a été un soulagement, pour nous tous et pour nos clients aussi.

Maintenant que nous avons rouvert, la réalité, nous l’avons en face : ce sont des dettes supplémentaires. La reprise est lente et les mesures sanitaires nous obligent à travailler en sous-capacité. Je suis inquiet pour la structure financière des entreprises. D’habitude, à partir d’avril, la profession engrange la trésorerie dont elle a besoin pour passer les mois d’hiver. Cette année, la trésorerie ne sera pas assez suffisante pour tenir l’hiver suivant et rembourser les dettes accumulées durant le confinement. Et cela même si la saison estivale, bien que courte, fût plutôt bonne partout en France, sauf dans les métropoles. La situation des discothèques est complètement à part car elles restent les seuls établissements du secteur marchand encore maintenus fermés administrativement. Avec la saison d’été qui vient de passer, on les a privées de la période où elles réalisent la quasi-totalité de leur chiffre d’affaires ! Un fonds de solidarité spécifique a été décidé par le Gouvernement mais il n’est toujours pas accessible par nos professionnels (attente de décret).

Aujourd’hui, l’enjeu pour les établissements CHR ouverts, c’est d’atteindre le seuil de rentabilité malgré les mesures sanitaires et la timidité de la reprise économique. Certains ont préféré fermer plutôt que de rester ouverts à perte. Pour notre secteur, les mois qui arrivent sont des moments de vérité et rien n’est gagné.

RPP – Les mesures annoncées par l’exécutif vous semblent-elles suffisantes pour remédier aux difficultés de la profession ? D’aucuns demandent un plan Marshall…

Roland Héguy – Un observateur qui ne connaîtrait pas la situation de nos entreprises dirait qu’avec un tel plan de soutien, nous sommes sauvés. Et il est vrai que les moyens mis en œuvre sont colossaux. Pourtant, je le sais, ils ne suffiront pas à empêcher des destructions en masse d’entreprises et d’emplois. Nous estimons que l’État a pris une mesure radicale en interdisant aux cafés, restaurants, traiteurs et discothèques de travailler. Quant aux hôtels, ils ont été désertés par l’interdiction de se déplacer. Encore aujourd’hui, seulement un hôtel sur deux est ouvert. Les aides sont loin de compenser l’ensemble des charges des entreprises fermées.

Bien sûr, le dispositif de chômage partiel finance la masse salariale, tout comme le fonds de solidarité soutient les dépenses quotidiennes de nos chefs d’entreprise. Mais les loyers s’accumulent depuis mars au point de menacer l’équilibre des entreprises sur le long terme. Nous devons aussi faire face au désengagement des assurances qui refusent de prendre en charge une partie de nos pertes d’exploitation ; c’est aussi une cause de la fragilité actuelle des entreprises. Pour le reste, tout ce que nous avons eu en compensation, ce sont des prêts de trésorerie, les fameux « PGE » (prêt garanti par l’État). Ils sont indispensables pour que les entreprises puissent payer leurs charges des prochains mois. Mais à l’arrivée, cela reste des dettes à moyen et long terme qu’il faudra rembourser, sachant que nos chiffres d’affaires auront baissé de près de 50 % par rapport à 2019.

L’annonce du plan « France relance » ne nous a pas rassurés.

Nous évaluons toujours entre 15 % et 20 % d’établissements qui sont menacés de fermeture, faute de trésorerie et de perspectives. Pour rétablir la confiance il faut donner de la visibilité à nos entreprises. Avant que le plan ne commence à produire ses effets en 2021, la soudure à réaliser cet automne sera très difficile. Nous attendons des mesures complémentaires adaptées à notre industrie, le tourisme, qui représente 8 % du PIB, lors du prochain Comité interministériel du tourisme.

Nous demandons très modestement que les pertes dues au confinement soient prises en charge en partie par l’État, par les assurances et par les entreprises. Et pour les mois à venir, il est crucial que nous atteignions notre seuil de rentabilité. Je dis au Gouvernement et à l’administration « accompagnez nous en nous laissant les mains un peu plus libres » avec, notamment, l’exonération des charges sociales patronales jusqu’en mars 2021, l’allègement fiscal sur nos entreprises sur les collectivités territoriales et bien sûr le maintien du chômage partiel aussi longtemps que nécessaire.

RPP – Considérez-vous que la décision de fermeture des établissements prise par l’exécutif, et ce en quelques heures, engage la responsabilité de l’État ? Y aura- t-il des procédures de demande d’indemnisation ?

Roland Héguy – Nous ne plaçons pas la question sous l’aspect de la nécessité ou non qu’il y avait de confiner. Le Gouvernement devait protéger la santé des Français tout en évitant l’effondrement de notre économie. Cette fermeture administrative nous l’avons subie de plein fouet. Aujourd’hui, nous sommes dans un dialogue toujours constructif avec les pouvoirs publics. Cela nous a permis, effectivement, d’obtenir des mesures plus adaptées pour notre secteur. Mais je le répète, le plan de soutien ne suffira pas à éviter une grande casse économique et sociale. Quant à demander une indemnisation à l’État, ce n’est pas notre démarche, ce que nous attendons c’est qu’il nous soutienne plus et dans la durée. Pour l’indemnisation, c’est aux assurances de prendre leur responsabilité. Au lieu de cela, elles se sont retranchées derrière la rédaction ambiguë de leurs contrats pour nous refuser d’indemniser la perte d’exploitation.

RPP – Plus généralement cette crise n’a t-elle pas révélé aussi la faible implication du politique dans le domaine touristique, lequel pèse plus de 8 % du PIB et plus de 2 millions d’emplois ?

Roland Héguy – Je ne dirais pas cela. Par l’ampleur du plan de soutien, l’État montre qu’il prend en considération le poids de la filière. Et qu’il ne peut pas se permettre une casse massive dans ce secteur si important pour l’économie. À plusieurs reprises, il a montré son implication, notamment avec les mesures annoncées lors du Comité interministériel du tourisme le 14 mai. Un des meilleurs signes de l’importance qu’il accorde au tourisme, c’est l’écoute dont nous bénéficions et qui nous permet d’infléchir les décisions et les dispositifs dans un sens plus favorable au secteur. Je ne vous citerai que l’anticipation des dates de réouverture que nous avons obtenue et l’abandon de la règle des quatre mètres carrés par personne dans les cafés-restaurants.

RPP – Le tourisme est un facteur de la mondialisation ; ne craignez-vous pas qu’à terme les demandes de protection qui émanent d’une partie des opinions publiques dans un certain nombre de sociétés, occidentales et ailleurs, suscitent un frein à l’activité ?

Roland Héguy – J’évite les formules du type « rien ne sera plus comme avant ». La société française a pris conscience de la profondeur de la mondialisation et de notre dépendance à certains pays. Mais jusqu’à présent, on ne voit aucune mesure forte qui soit prise pour qu’on régule mieux la circulation des hommes et des marchandises. Pendant la crise sanitaire, les États ont fermé leurs frontières, elles rouvrent petit à petit pour normaliser la vie économique classique.

Maintenant, je peux dire avec certitude que la crise sanitaire a accéléré le rejet du surtourisme. C’était un phénomène qui était déjà en cours avant la crise. Les habitants des villes touristiques sont de plus en plus exaspérés par la concentration des touristes et vont multiplier les séjours à la campagne et les nouvelles habitudes de travail vont favoriser ces déplacements. Je n’y vois pas un frein à l’activité. En France, c’est au contraire une opportunité pour que l’on aille faire du tourisme partout sur le territoire et que l’on puisse s’évader des lieux sur-fréquentés.

RPP – Faut-il face aux grandes plateformes internationales de réservation (Trip advisor, booking.com, etc.) initier une plateforme nationale ?

Roland Héguy – Cette idée nous l’évoquons depuis longtemps. Mais qui a les moyens de se frotter à ces plateformes ? Ce sont des géants de l’économie financière, installés dans des paradis fiscaux, qui dépensent des milliards dans des achats de mots-clés et sans respecter la fiscalité française. Cette position dominante d’une ou deux d’entre elles transforme le marché en oligopole et dicte leurs conditions aux hôteliers. Inacceptable ! Cela se traduit notamment par des taux de commission qui montent jusqu’à 25 %, à l’insu d’ailleurs des clients.

La période actuelle doit être une opportunité pour remettre à plat nos relations avec toutes ces plateformes.

On va se souvenir qu’elles n’ont fait aucun effort pour baisser leurs taux en pleine crise. À l’UMIH, on a redit pendant la crise de réserver sa chambre en direct auprès des hôtels pour avoir la meilleure offre.

Et enfin, c’est le moment de faire jouer la concurrence entre plateformes pour négocier de nouvelles conditions. Nous privilégions l’arrivée du BonCoin et de la centrale Pilgo sur la réservation en ligne. Cette plateforme devrait devenir un poids lourd de la réservation avantageuse pour l’hôtellerie avec des taux de commission très modérés. Cela obligera, je l’espère, les plateformes rentières à revoir leurs pratiques.

Roland Héguy
Président confédéral de l’UMIH
Président de la Confédération des acteurs du tourisme (CAT)
Propos recueillis par Arnaud Benedetti