Entre tensions internationales, inflation persistante et polarisation politique, les États-Unis traversent une période d’incertitude profonde. Un an après le retour de Donald Trump au pouvoir, l’état de l’Union apparaît plus fragmenté que jamais, entre défiance croissante de l’opinion et recompositions politiques à haut risque.
C’est sans doute ainsi que répondraient la plupart des Américains si, à l’instar du président lors de son discours annuel à la nation, ils devaient qualifier l’état d’esprit qui prévaut aujourd’hui dans le pays. Depuis quinze mois, ils sont confrontés à une succession de chocs, tant sur le plan intérieur que sur la scène internationale.
Le plus récent est ce conflit larvé avec l’Iran, une guerre qui ne dit pas son nom. Elle n’a pas été officiellement déclarée, ce qui, malgré les critiques de l’opposition, n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire américaine : les présidents ont souvent placé leurs concitoyens devant le fait accompli. À titre d’exemple, la guerre de Corée, qui coûta la vie à plus de 36 000 soldats américains, fut qualifiée par le président Harry S. Truman d’« action de police », lui permettant ainsi de contourner le Congrès.
La situation actuelle n’en est pas à ce stade. L’opinion publique apparaît partagée entre le malaise suscité par les premières pertes humaines et un sentiment de fierté nationale, nourri notamment par l’exploit remarquable qu’a constitué le sauvetage d’un pilote abattu en territoire iranien.
INFLATION ET POUVOIR D’ACHAT : L’ÉCONOMIE AU CŒUR DU DÉSENCHANTEMENT
Une majorité d’Américains sont, par principe, opposés aux conflits extérieurs – une constante qui remonte à George Washington. La conséquence la plus immédiate pour l’opinion tient aujourd’hui à la hausse du prix des carburants. Cela peut paraître paradoxal dans un pays qui est le premier producteur mondial d’hydrocarbures, comme ne cesse de le rappeler Donald Trump, en omettant toutefois de préciser que les États-Unis restent, comme les autres, soumis aux fluctuations du marché mondial.
Cette hausse est d’autant plus sensible que, contrairement à l’Europe, le prix à la pompe reflète principalement le coût du carburant lui-même, et non celui des taxes. Celles-ci sont en grande partie prélevées par les États fédérés, ce qui explique les écarts importants observés : le gallon (3,78 litres) approche ainsi les 6 dollars en Californie, contre moins de 4 dollars au Texas. Une situation qui pourrait peser sur les ambitions présidentielles du gouverneur californien Gavin Newsom.
Toute variation du prix du pétrole se répercute directement sur le moral des ménages. Les distances sont vastes, les véhicules souvent imposants, et près des trois quarts des Américains dépendent entièrement de leur voiture pour se déplacer. Les compagnies aériennes ont d’ailleurs réagi immédiatement à la hausse du coût du carburant, certaines augmentant les frais annexes – notamment sur les bagages – et annonçant des hausses tarifaires pouvant atteindre 20 % pour l’été.
Or, le coût du transport influe directement sur celui des marchandises, accentuant une préoccupation devenue centrale depuis la pandémie de Covid-19 : l’inflation. Celle-ci a atteint le seuil critique de 3,3 % dans le mois suivant le début du conflit, tandis que le coût du panier moyen a déjà augmenté de près de 30 % au cours des six dernières années.
Le ressentiment est à la fois économique et psychologique, les électeurs ne savent plus vers qui se tourner pour remédier à ce qui est devenu l’alpha et l’oméga du débat public : l’« affordability », autrement dit le coût de la vie.
BLOCAGES POLITIQUES ET TENSIONS INSTITUTIONNELLES
La Virginie, où je réside, illustre ce décalage. En novembre dernier, la démocrate Abigail Spanberger a été élue gouverneure avec quinze points d’avance sur son adversaire républicaine. Les démocrates bénéficiaient alors d’une dynamique favorable, d’autant que le nord de la Virginie – banlieue directe de la capitale fédérale – avait été durement touché par les réductions drastiques d’effectifs dans la fonction publique fédérale, impulsées par Elon Musk. Mais cinq mois plus tard, cet avantage s’est considérablement érodé. Les promesses sur le pouvoir d’achat semblent avoir été reléguées au second plan au profit d’une vaste campagne en faveur d’un référendum visant à redessiner la carte électorale de l’État, dans l’espoir d’assurer aux démocrates une majorité à la Chambre des représentants lors des élections de novembre prochain. Les électeurs virginiens, qui s’étaient prononcés en novembre 2025 pour un programme centriste, ne comprennent pas pourquoi ils sont à nouveau appelés aux urnes à peine six mois plus tard. Dans ce contexte, les chaînes de télévision locales sont saturées de messages de campagne particulièrement virulents, largement focalisés sur la figure de Donald Trump.
Ce décalage entre les priorités affichées par les élus et les préoccupations de l’Américain moyen affecte le Parti démocrate et le Parti républicain. Ainsi, parmi les électeurs de Donald Trump, nombreux sont ceux qui peinent à comprendre comment le slogan « America First » a pu évoluer vers une forme « d’America First sur tous les fronts ». Les interventions extérieures suscitent d’autant plus d’inquiétude que nombre des 15 000 soldats déployés sont issus de leurs communautés.
La cote de popularité du président est tombée autour de 41 % – un niveau qui pourrait sembler enviable ailleurs, mais qui est perçu comme préoccupant aux États-Unis. Le Congrès suscite une défiance encore plus marquée : selon Gallup, seuls 16 % des personnes interrogées se déclarent satisfaites de son fonctionnement en 2026 ; 29 % approuvent l’action des Républicains, contre 24 % pour les Démocrates. Les deux partis n’ont fait que conforter les électeurs dans leurs convictions. Après la vague républicaine ayant suivi la réélection de Donald Trump, la notion de compromis semble avoir disparu du paysage politique. Or, au Sénat, l’adoption du budget requiert 60 voix sur 100 – un seuil que la majorité républicaine ne peut atteindre sans l’appui de l’opposition. À défaut d’accord, le financement de l’administration fédérale est suspendu : c’est le « shutdown », une situation que le pays a déjà connue à deux reprises en moins de six mois. Les conséquences sont immédiates : les fonctionnaires ne sont plus rémunérés, certains services administratifs sont paralysés, et des aides essentielles, comme les bons alimentaires, peuvent être interrompues. Entre octobre et novembre 2025, le pays a déjà traversé un blocage de 43 jours, les Démocrates ayant conditionné leur soutien budgétaire à l’abandon d’une réforme de l’assurance maladie. Neuf d’entre eux ont finalement cédé lorsqu’à l’approche des fêtes les perturbations n’étaient plus tenables. Mais ce n’était que partie remise. Aujourd’hui, un nouveau shutdown partiel affecte le budget de la sécurité, sur fond de désaccord concernant le fonctionnement de la police de l’immigration (ICE). Fin mars, dans certains aéroports, les files d’attente s’étendaient jusqu’aux parkings, faute d’agents de sécurité présents après plusieurs semaines sans salaire. Si la situation a été provisoirement réglée par le déblocage de fonds spéciaux, elle demeure fragile et pourrait se reproduire à tout moment.
IMMIGRATION : UNE POLITIQUE QUI DIVISE ET FRAGILISE
Le dernier point de fracture concerne l’immigration, qui devrait pourtant constituer l’un des atouts majeurs de la politique de Donald Trump. L’une des raisons de son élection tient en effet à l’incompréhension suscitée par la politique menée sous Joe Biden, qui permettait de déterminer le droit à rester dans le pays une fois qu’on y était déjà entré. Les arrivants disparaissaient alors dans la nature ou se concentraient dans les « sanctuary cities », ces villes où la police locale n’a pas le droit de collaborer avec celle de l’immigration. Des métropoles comme New York, Chicago ou Los Angeles ont ainsi été confrontées à des arrivées massives de migrants, venus non seulement des pays voisins mais du monde entier. On estime qu’environ 8 millions de personnes seraient entrées illégalement dans le pays sur cette période.
La réaction de l’administration Trump a été brutale, avec des arrestations massives et des déportations qui ont parfois concerné des résidents en situation régulière, voire des citoyens américains. L’opinion publique a été profondément choquée lorsque deux Américains, qui manifestaient contre ces opérations, ont été tués par la police. Ces événements ont relégué au second plan les résultats revendiqués à la frontière : selon les autorités, les entrées illégales auraient diminué de 93 %, tandis que 2,5 millions de personnes auraient quitté le territoire. Les États-Unis n’en demeurent pas moins un pays d’immigration : 79 % de la population y est favorable, à condition qu’elle soit maîtrisée.
Face à cette situation, les Démocrates peinent à formuler une alternative claire, au-delà de la dénonciation des excès du pouvoir en place. Leur chef de file à la Chambre des représentants, Hakeem Jeffries, a récemment déclaré que les expulsions devraient se limiter aux immigrants en situation irrégulière ayant un casier judiciaire. Une telle position s’apparenterait de facto à une forme d’amnistie – une option déjà mise en œuvre en 1986 sous Ronald Reagan – mais que les Démocrates hésitent à assumer explicitement, malgré une opinion publique qui semble y être de plus en plus favorable.
TRUMP AU CENTRE DU JEU POLITIQUE
Proposer une alternative crédible demeure, dans tous les domaines, le principal défi des Démocrates, qui semblent avoir concentré l’essentiel de leur énergie sur leur opposition à Donald Trump. Une hostilité qu’ils chercheront vraisemblablement à concrétiser par une procédure d’impeachment s’ils reprennent le contrôle de la Chambre des représentants l’an prochain. Une telle démarche resterait toutefois vouée à l’échec sans majorité des deux tiers au Sénat, condition indispensable pour contraindre le président à démissionner. Par ailleurs, l’aile la plus radicale du parti évoque à nouveau le recours au 25e amendement de la Constitution, qui permet de déclarer un président inapte à exercer ses fonctions. Si cette perspective mobilise la base militante, elle illustre surtout le fait que, d’une manière ou d’une autre, Donald Trump demeure au centre du jeu politique américain. À l’approche de la phase crépusculaire de son mandat – qui pourrait également marquer, compte tenu de son âge, la fin de sa carrière politique – il conserve néanmoins une capacité d’influence considérable au sein de son camp. Il reste en mesure de faire et défaire les carrières, y compris celles de ses successeurs potentiels, comme en témoigne la manière dont il entretient l’incertitude autour de deux héritiers présomptifs, J. D. Vance et Marco Rubio.
En quinze mois, Donald Trump a étendu l’exercice du pouvoir présidentiel à un niveau rarement observé depuis Franklin D. Roosevelt, qui gouverna par plus de 3 700 décrets au cours de ses quatre mandats, interrompus seulement par sa mort. Une longévité à laquelle Donald Trump a un temps semblé aspirer, avant de se heurter au 22e amendement de la Constitution des États-Unis, adopté en 1951 pour limiter le nombre de mandats présidentiels. À son arrivée au pouvoir, il a bénéficié d’un alignement politique rare avec une majorité dans les deux chambres du Congrès ainsi qu’à la Cour suprême. Mais cet équilibre commence à se fissurer, avec la possibilité réelle d’un basculement de la Chambre des représentants lors des élections de novembre. La Cour suprême a d’ailleurs envoyé un premier signal en refusant au président la possibilité de contourner le Congrès pour imposer des droits de douane.
Tous les présidents ont cherché à infléchir à leur avantage le fameux principe des « checks and balances », qui organise, selon la Constitution, l’équilibre entre les trois pouvoirs. Mais aucun ne l’a fait avec autant d’ostentation que Donald Trump, jusque dans les moindres détails. Or, ce sont souvent les symboles qui cristallisent le mécontentement. La décision de transformer une aile de la Maison-Blanche pour y aménager un vaste espace de réception – certes nécessaire, mais conçu dans un style évoquant davantage les halls de casinos que les lieux traditionnels du pouvoir – en offre une illustration frappante.
Alors que le pays s’apprête à célébrer le 250e anniversaire de sa déclaration d’indépendance vis-à-vis de la monarchie britannique, on voit régulièrement défiler dans les rues américaines des manifestants brandissant des pancartes « No King » (« pas de roi »). Si ces mobilisations rassemblent des millions de personnes, elles doivent toutefois être rapportées à une population de 340 millions d’habitants, dont la majorité aspire avant tout à perpétuer l’idéal formulé par Thomas Jefferson dans le texte fondateur des États-Unis : la vie, la liberté et la recherche du bonheur.
Même si Donald Trump tend à personnaliser ces célébrations – d’autant qu’elles coïncident avec son 80e anniversaire –, on peut espérer que s’opérera la magie propre aux 4 juillet ordinaires, lorsque le pays suspend momentanément ses divisions pour se rassembler dans un patriotisme toujours vivace. On en voit déjà une illustration dans la fierté quasi unanime suscitée par la mission Artemis II autour de la Lune.
Le miracle américain tient sans doute à ceci : dans ses phases de dysfonctionnement les plus aiguës, le pays, depuis 250 ans, continue de fonctionner. Comme le rappelait récemment un éditorial du Wall Street Journal, citant Bismarck : « Il y a une providence pour les enfants, les idiots, les ivrognes et les États-Unis d’Amérique »
Anne TOULOUSE,
Ancienne correspondante de RFI en Amérique du Nord. Dernier ouvrage paru L’art de trumper (Éditions du Rocher, 2024)
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