Liban : la tentation d’un retour de la tutelle française est-elle vouée à l’échec ?

Deux jours après la double explosion qui a ravagé la capitale libanaise, Emmanuel Macron s’est rendu à Beyrouth. Réaction de Patrick Martin-Genier, essayiste et chroniqueur, spécialiste de l’Europe, des relations internationales et des affaires publiques.

L’intervention du chef de l’Etat libanais Michel Aoun samedi 15 août sur Bfmtv pourrait être résumée en quelques phrases : oui le pays doit être réformé mais cette réforme sera faite avec lui. Il ne saurait y avoir un vide politique car il ne voit pas qui gouvernerait. Le président libanais feint de ne pas avoir pris les propos très critiques d’Emmanuel Macron contre lui personnellement car « il me connaît bien ». Michel Aoun rappelle enfin qu’on l’appelle le « père du peuple », mais affirme ne pas avoir voulu se mélanger au peuple, sans doute parce qu’il aurait été très malmené comme le fut le convoi de Saad Hariri venu constater si le mausolée de son père Rafik, assassiné en 2005, avait été endommagé.

La ligne rouge de l’ingérence a-t-elle été dépassée ?

Si l’arrivée du président de la République française deux jours après le drame a pris de court les autorités libanaises, cette incursion n’a pas été considérée par Michel Aoun, dans un premier temps, comme une ingérence car il a été exclusivement question d’aide internationale.

Il précise dans la foulée que si cette proposition d’aide financière ne constitue pas une immixtion dans les affaires politique intérieures, une intervention dans la formation d’un gouvernent serait cette fois-ci regardée comme telle.

Enfin, si des « experts » sont présents au Liban, il ne saurait être question d’une enquête internationale qui échapperait au autorités libanaises. Voilà donc tout le monde prévenu et surtout la France d’ailleurs ! Un « juge militaire » (sic !) devrait commencer son enquête cette semaine, dont on doute déjà de l’impartialité.

Des propos qui ont choqué les dirigeants

Si Emmanuel Macron a eu raison de se rendre à Beyrouth pour apporter un soutien aux victimes de la terrible explosion le 4 août dans un hangar du port de Beyrouth où étaient entreposées 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, il apparaît aujourd’hui que ses propos et ses injonctions ont été mal acceptés et manifestement regardés comme une ingérence inacceptable dans les affaires intérieures du Liban, malgré la langue de bois employée par le président libanais feignant de n’y voir aucune forme d’interférence.

On sait que le pays du Cèdre est corrompu, mais qu’un chef d’Etat étranger, profitant du désarroi complet d’une population meurtrie, prenne partie contre le gouvernement a constitué une maladresse qui a suscité l’ire des dirigeants libanais.

Le chef de l’Etat, faisant des accolades aux victimes et aux habitants de Beyrouth, s’accrochant à la portière de sa voiture tel un leader haranguant la foule pour appeler à un changement radical du régime voire à sa chute, a laissé la classe libanaise complètement tétanisée et abasourdie par tant d’audace voire d’insolence au pays du Levant. En convoquant, tel un proconsul en colère, une partie de la classe libanaise à la Résidence des Pins siège de l’ambassade de France (laquelle d’ailleurs puisqu’il n’y avait pas les corps constitués officiels ?), et en parlant du « sexe des anges », Emmanuel Macron a accru la confusion et la consternation.

Quelques heures après, alors que le président français revenait au fort de Brégançon poursuivre ses vacances, les réactions commençaient à se faire entendre à l’autre bout de la Méditerranée. Après la visite du chef de l’Etat, le sous-secrétaire d’Etat américain aux Affaires politiques, David Hale, atterrissait à Beyrouth, y restait quelques jours et annonçait l’arrivée d’une équipe du FBI, façon de dire au président français qu’il ne saurait y avoir de chasse gardée, y compris dans cet ancien protectorat français.

Dans ces conditions, on ne voit pas ce qu’Emmanuel Macron va pouvoir dire en cas de retour à Beyrouth le 1er septembre comme il l’a annoncé au plus fort de son intervention musclée lors de sa visite, sauf à changer complètement de discours.

La prudence des autres dirigeants étrangers

Les hauts responsables qui se sont ensuite succédé à Beyrouth n’ont pas commis le même travers ; ils ont annoncé une aide financière et promis le versement de l’argent directement aux organisations non gouvernementales et humanitaires, mais se sont bien gardés de proférer des ordres politiques.

Il est en effet de la plus grande importance de souvenir que le régime politique libanais résulte d’un système institutionnel éminemment complexe avec un chef de l’Etat chrétien-maronite, un vice-président chrétien orthodoxe, un chef de gouvernement musulman sunnite, un président de l’Assemblée nationale musulman chiite. Il faut aussi compter avec la présence du Hezbollah, organisation terroriste qui n’a guère l’intention de céder du terrain avec en arrière-plan l’Iran et la Syrie pour qui l’Iran représente un intérêt stratégique évident.

Il ne sera donc pas possible de tout renverser d’un coup au Liban sauf à rendre possible par un processus de « dégagisme » politico-confessionnel, l’accession du Hezbollah au pouvoir directement ou par l’intermédiaire de sa vitrine politique au Parlement.

Le Liban est en droit un pays souverain, même si cette souveraineté, dans les faits, n’a jamais véritablement existé.

Précisément, l’Iran et la Syrie ont tous deux un intérêt évident à conserver la mainmise sur ce pays dont la population est d’ailleurs nettement moindre que la diaspora libanaise qui peut aller jusqu’à 15 millions selon le degré de descendance, alors que la population du Liban compte un peu plus de 5 millions d’habitants.

Aucune puissance étrangère ne restera inactive

L’intérêt géostratégique du Liban est tel que l’on voit d’emblée qu’aucun Etat tel que l’Iran, la Syrie mais aussi Israël ne laissera le futur gouvernement mettre en cause ses propres intérêts ou sa sécurité, l’ensemble étant lié évidemment au conflit israélo-palestinien.

A chaque fois que le Liban a voulu croire dans son indépendance ou son intégrité, des assassinats sont intervenus, dont celui de Rafik Hariri, Premier ministre assassiné en 2005 et dont le résultat de l’enquête devrait être rendu public cette semaine par le tribunal international de La Haye. Qu’on veuille balayer en quelques mois des décennies d’histoire politique est tout simplement un vœu pieu. On ne voit pas ce que les élections législatives pourraient apporter de plus.

Le Hezbollah pourrait profiter de cette confusion même si la population ne porte pas cette organisation dans son cœur.

A supposer même que le Hezbollah se voit dans l’obligation de prendre officiellement les rênes du pouvoir, ce qu’il ne souhaite pas au fond de lui-même, cela relancerait inévitablement un conflit régional encore plus déstabilisateur.

Face à une telle incertitude, il est évident que les puissances étrangères doivent faire preuve de la plus grande prudence. Il appartient aux Libanais de prendre en main leur destin et aux partis politiques de prendre conscience de la nécessité de lutter contre la corruption.

Quant aux leçons d’intégrité, la France ferait bien d’être prudente en raison des liens particuliers que des responsables politiques français ont pu entretenir avec les dirigeants du Liban pendant des années.

Patrick Martin-Genier 
Essayiste, chroniqueur presse écrite et spécialiste Europe, relations internationales et affaires publiques

Photo : James Chehab, Shutterstock