Parole Publique – Episode 3

Chaque vendredi tout au long de l’été, la Revue Politique et Parlementaire publie « Parole publique », une fiction de la fabrique de la présidentielle 2022, adaptée du roman à paraître de Pierre Larrouy Et un jour, il monta les marches jusqu’à demain.  Aujourd’hui le troisième épisode.

Retrouvez le précédent épisode et la liste des personnages principaux

 

La stratégie du « ticket » femme/homme, l’ambition du Conseil National de la Résistance, l’expérience et la fraîcheur de la nouveauté…

 

Il règne ce matin, à Parole Publique, les signes d’une extrême concentration sur les visages de l’équipe. Pas de tension, une émotion déterminée.

Borde se lance à l’abordage :

– Il nous faut une ou deux idées structurantes. Pas plus. Et ensuite, suivre de manière quasi paranoïaque les plis de l’actualité. On en était là, hier soir. A toi Paul ! Tu as trouvé quoi dans tes fioles ?

Paul délivre le contenu d’un paperboard en retournant la feuille cache :

– Ben, justement ce que tu viens de suggérer. Un, l’idée dominante c’est qu’on ne sait plus où on va. La démocratie n’est plus une évidence. La défiance est générale. Deux, toutes les tendances socle que l’on pensait appeler à dominer l’élection sont là, mais remisées à l’humus général. Deux exemples, l’importance des femmes et l’écologie. Encore que je mette un bémol sur la question féminine qui réapparaît beaucoup plus sous l’angle de l’accompagnement et de la réparation. Trois, prégnance absolue des questions d’autorité et d’identité. Sauf que, lorsqu’on gratte, on ne sait pas trop ce que ça recouvre. C’est très éclaté !

Je ne peux m’empêcher :

– Quelle entrée en matière !

Paul reprend et délivre la deuxième feuille du paperboard :

– On navigue entre la peur et la colère. Mais c’est la crainte qui domine. La dictature du déprimariat face aux emportements de la révolte. Deux grands axes : une dynamique « éthique » qui progresse. C’est un chemin de la pureté qui engage sur des pistes culpabilisantes. Ceux-là, de toute manière, finiront par rejoindre les tenants du besoin d’autorité. Ils sont très clivants, tiennent des discours sur l’ensauvagement. Le deuxième axe est le repli frileux, la demande d’autorité et l’acceptation d’une certaine perte de liberté. La quête d’un soulagement en phase avec des signes dépressifs.

Paul garde le meilleur pour la fin :

– L’extrême-droite traditionnelle, celle qui donne juste le frisson mais ne transforme pas l’essai, c’est fini ! Depuis quelques mois, je vois venir, sous l’égide de capitaines d’industrie et des médias, un arc de l’ouest autour de la montée en puissance d’un général et des acteurs les plus extrémistes de la droite traditionnelle. Ça rappelle les chouans et vue la période, j’ai nommé cette opération « le chouan des cerises » ! Oui je sais, mais bon, faut détendre !

Ça rappelle les chouans et vue la période, j’ai nommé cette opération « le chouan des cerises » !

– Et le reste ? demande Borde. Pour l’instant, c’est du marshmallow. A droite comme à gauche. Les écolos sont décimés, par leur arrogance après les municipales mais, aussi et paradoxalement, par la pandémie. L’extrême-gauche s’est fourvoyé stratégiquement. Notre cheval n’est pas encore dans les radars. Quant au Président, la crise sanitaire ne lui laissera qu’une très étroite fenêtre de tir.

Borde, à la serpe, comme d’habitude :

– On affronte un képi, il nous faut de Gaulle sans képi et l’unité nationale. Pour ça, il faut une rupture institutionnelle qui dramatise, une incarnation qui défrise. Il faut dépasser les clivages habituels. Il faut le Conseil National de la Résistance face à la glaciation autoritaire. On s’arrête un moment puis je vous ouvre une perspective.

il nous faut De Gaulle sans képi et l’unité nationale

Virginie profite du temps mort :

– Oui, Bertrand ! On doit tout surveiller. L’opinion est sensible et la société fragile. Tout peut prendre de l’ampleur, sortir du lit du torrent et charrier de curieux rapprochements. Par exemple, il faut suivre cette sale affaire d’inceste avec un grand professeur de droit. Il y a la chose en elle-même et les associations faites, avec ce qu’il en serait du comportement des élites et, plus particulièrement, la dénonciation des dérives de 68.

Borde a son œil traversant des grands jours, il balaie la pièce, les bras écartés, les mains semblent aller chercher, sur la grande table noire, l’espace à embrasser, à embraser, sans doute aussi. Sa petite taille et cette position laissent une impression d’un large crâne dégarni, un crâne sans corps.

Il dégaine. Sa diction travaillée dit tout d’une volonté de nous terrasser de surprise : « Donc, on veut de Gaulle, mais on ne l’a plus sur étagère. On veut le Conseil National de la Résistance sans la guerre. On n’a pas de temps pour expliquer. Il faut que tout parle immédiatement. Il faut que ça incarne sans justifier.

Notre coup, c’est une photo. Notre candidat client et la dynastie gaulliste. Le dernier nom qui l’incarne, l’ancien président qu’on a bien connu… Aujourd’hui, ce nom c’est sa fille. Il nous faut Claire. Claire Caland. Pour elle, on va changer la Constitution, créer une vice-présidence. Il faut donner une importance symbolique décisive. Un référendum pour modifier la Constitution, une photo de Claire et notre poulain, un lieu, le musée des Arts Premiers. La France retrouvée ! Son histoire universaliste et son nouveau démarrage avec la même ambition. ».

Borde a réussi son effet. Je le pousse plus avant. « Claire » m’a renvoyé à cette série télé, à grand succès, House of cards. La charismatique Claire Underwood ! Elle permet à son mari Président de continuer à l’être mais elle prépare le terrain à son propre envol. C’est subliminal, mais ce casting est aussi l’élection de la première femme Présidente, en France. Un programme et un casting pour deux mandats qui recousent la France.

– Tu me bluffes, là, Bertrand ! Mais elle a dit « oui » ?

– Elle ne sait rien. Mais maintenant ce projet a un nom grâce à toi : le scénario Claire Underwood.

Virginie, sur un ton inhabituel chez elle :

– Je suis sur le cul.

Paul, grincheux :

– Ouais, va falloir regarder. C’est vrai que ça parle. Ça ne fait pas com’. Son père et notre candidat ont affiché leur complicité. Il va falloir descendre dans la soute, sonder, soupeser, vérifier… Mais c’est vrai que ça a de la gueule. Et puis, on va se marrer.

Paul ne pouvait pas faire plus plaisir à Bertrand.

Je l’observe, admiratif. Quelle capacité à se libérer et à penser hors des cordes ! J’ai envie de le taquiner :

– Et le PS, tu leur en as parlé. Ils sont d’accord ?

– Le PS, je m’en fous ! La mangeoire sera là où on va, et ils viendront. Les types bien, une bonne partie sera convaincue par les risques de l’enjeu. Ce truc est vrai, fort, il va créer une dynamique. On va chercher l’affrontement, décrire les amis du Général, les intégristes, les homophobes. Merde, on est dos au mur et on va pas se pisser dessus.

Éclats de rire…

Je lui fais remarquer qu’il y a un absent, le Président actuel.

– Je ne suis ni sondeur, ni journaliste. Ici, on ne fait pas de la com’, on fait de la politique. Je l’ai effacé du casting pour une raison simple : il n’est plus maître de son destin et, donc, nous-mêmes ne pourrons avoir d’influence. Il ne sera pas candidat ou pas en position d’être au second tour. Pour cela il faudrait que l’effet pandémie se soit retourné. Si c’était le cas, la droite ne pourrait pas proposer un candidat dur, la gauche serait inexistante et lui l’emporterait une seconde fois, par dépit, face à l’extrême-droite. Dans les deux hypothèses, il ne peut être dans notre film.

C’est lapidaire, mais il a raison.

– Bon, au boulot, il me faut des portraits, un récit, une dramaturgie. Le désir, le désir… il ne faut pas lâcher sur son désir !

Le désir, le désir… il ne faut pas lâcher sur son désir !

 

Pierre Larrouy
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Toute ressemblance avec des personnages réels ne pourrait être que fortuite.

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