Parole Publique – Episode 4

Chaque vendredi tout au long de l’été, la Revue Politique et Parlementaire publie « Parole publique », une fiction de la fabrique de la présidentielle 2022, adaptée du roman à paraître de Pierre Larrouy Et un jour, il monta les marches jusqu’à demain.  Aujourd’hui le quatrième épisode.

Retrouvez le précédent épisode et la liste des personnages principaux

 

Rencontre avec l’ancien Président et accord sur la stratégie…

 

Le taxi dépose Borde devant le bureau de Constant.

L’ascenseur s’arrête au quatrième étage. A cette heure, plus de protection extérieure aux bureaux. L’entresol et les escaliers sont déserts. Le couvre-feu doit diluer ces missions face à la multiplicité des tâches.

C’est Constant lui-même qui accueille Borde, accompagné de son labrador qui ne le quitte plus depuis son passage à l’Elysée.

– Bonsoir Bertrand ! alors on se retrouve pour les grandes occasions ?

– Je l’espère, mais on doit être parfaitement en phase.

Ils entrent dans le bureau de Constant où la table est dressée. Borde admire la vue sur la Seine, en proximité des grands lieux de pouvoir.

– Formidable, la situation de ton bureau !

– C’est vrai ! Mais… peut-on gagner ? Qu’en penses-tu ?

L’expression immédiate de cette inquiétude de Constant sert Borde. Il a besoin de saisir ce tourment intime des politiques, pour les aider à concentrer toute leur énergie sur la stratégie, pour les recentrer.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, concrètement, ils s’installent dans deux canapés en cuir noir qui se font face autour d’une ‘brancusienne’ table en verre qui fuit la saisie malgré son volume.

Constant, dans un sourire, propose un verre de Barolo à Borde qui apprécie le sens du détail et du souvenir :

– C’est vrai chaque campagne a son slogan, son parfum, son meeting fétiche et son vin de référence. Merci pour cette attention.

– Tu pourrais rajouter ses boules puantes !

Constant exprime sa volonté de proposer un programme de réhumanisation. Il se laisse aller sur les dérives actuelles de la mondialisation mais tout autant du risque de fracture profonde de la société française. Au fur et à mesure, je l’observe, il s’avance un peu plus à chaque phrase, jusqu’à ne plus avoir qu’une fesse sur le cuir, comme s’il allait bondir. Il projette une impatience :

– Toute parole est couverte par le tumulte du virus. Ce virus dépolitise tout. Le besoin de sécurité et d’ordre doit être accompagné d’un espoir de multiples partages.

Borde sent l’instant, il vient de renifler le fauve politique, il vaut enfoncer le clou :

– Je voudrais te poser une question. Est-ce que tu veux vraiment y aller ? Ne cherches-tu pas à te faire plaisir un peu plus longtemps, en restant virtuellement dans la course ?

Constant ne se défile pas. Mais, ce qui n’est pas coutume, sa réponse ne jaillit pas. Venant de Borde, il prend la question dans toute sa force :

– J’y ai déjà été. Je sais ce que c’est. La dureté, les déceptions, les trahisons, l’épuisement, les laps de temps de renoncement et les moments qui transportent. Ce sera pire demain, avec ce contexte.

– Et donc ?

– C’est une souffrance à l’idée d’y retourner. Mais, voilà ! Il y a quelque chose qui s’impose à moi et dans moi. La première fois, on vient pour la victoire, la seconde pour le pouvoir.

La première fois, on vient pour la victoire, la seconde pour le pouvoir

Borde est interloqué par cette phrase : La première fois, on vient pour la victoire, la seconde pour le pouvoir. Il nous racontera, plus tard, qu’il avait eu la sensation de verser du miel sur un oursin et qu’il ne savait plus ce qui l’emporterait, entre l’iode sans rémission et le nectar de l’addiction.

Comme si ça ne suffisait pas, Constant fait un geste dont il est familier, même s’il est rare. Il glisse un index sur l’extérieur de son œil gauche comme pour effacer une larme. Borde l’avait déjà observé, en remarquant que c’était toujours en lien avec une intense émotion. Il venait de se faire prendre à nouveau et il jurerait avoir perçu la larme dans un éclair et le doigt, comme une lame, qui serait venu la subtiliser.

Borde connaît les hommes, surtout ceux-là, les candidats. Il les sait capables de développer des gestuelles stratégiques. Ils ne sont pas, en général, assez forts pour les fabriquer, mais suffisamment, pour les exploiter. Mitterrand avait un tic. Il clignait des yeux. Ses interlocuteurs sortaient avec l’approbation ou avec le tic, sans savoir, livrés à leur interprétation. Il en jouait.

Borde a vu l’essentiel, ce qu’il cherchait, l’émotion profonde, la détermination, les violences qui se bousculent : la vengeance et les autres, qui lui restent, intimes, mais qu’on ressent. Constant est, définitivement, attachant et « sur-vitaminé » pour cette campagne. Il n’y a pas de doute sur ses aptitudes intellectuelles ou techniques mais il vient de révéler la puissance qu’il doit laisser jaillir d’une faille sans doute lointaine.

Avec son cynisme, Borde est ravi. Il les aime comme ça, ses « clients ».

– Et notre scénario du duo candidat, Claire Caland et toi ?

– C’est assez osé mais pas si « abracadabrantesque », comme aurait dit Jacques Chirac.

C’est assez osé mais pas si « abracadabrantesque »

C’était d’autant plus vrai que fausseté et vérité disposaient, sur les réseaux sociaux, et, immédiatement, de caisses de résonance de force comparable. Tout énoncé martelé avec une puissance équivalente rendait indéterminé le partage entre fausseté et vérité, au plus grand bonheur des charlatans de « l’enfumage ».

En riant, Paul résuma : « En fait, ce qui gêne dans ces élections, c’est qu’il y ait des candidats. A quoi ça sert, de nos jours ? ».

L’humour sert aussi à ça. Le bureau fut traversé d’une violente « décharge de soleil ». On en fit notre miel. Borde appela ça une manifestation de la « grâce ». Une Epiphanie. En plaisantant ! Enfin, à moitié.

En fait, ce qui gêne dans ces élections, c’est qu’il y ait des candidats

– Tu as raison, gardons le meilleur. On peut avancer. Avant l’attelage, il faut tester les principes. Une vice-présidence, une femme, l’unité nationale. Est-ce que ça matche avec l’état de l’opinion. Avec cette pandémie, les psychologies sont éruptives. On peut assister à des déplacements en quasi-temps réel. Vous avez bossé les futurologues ?

Avec Paul on avait anticipé l’odeur du grill. On était prêts. Si l’on peut dire.

Il connaît l’incroyable exigence de Bertrand Borde dans ces situations. Ça se déclenche toujours de la même manière. S’enfoncer dans sa chaise, lever un peu la tête, prendre le bout de son nez entre ses doigts, attendre que sa voix lui paraisse assez traînante, comme si elle traduisait une victoire définitive sur l’impatience :

– Vous croyez ?

Deux mots, des secondes de suspension, tout le temps d’une volonté presque paranoïaque de comprendre, vérifier, douter, se convaincre. On n’en sortait jamais indemne. C’était soit une explosion d’enthousiasme soit une colère froide qui le faisait se lever, arpenter la pièce puis se rasseoir et ajuster le tir :

– Ça ne suffit pas. On peut encore aller plus profond. Ça ne marche pas. Je ne veux pas qu’on se contente.

On n’en était pas encore là. De toute manière, comme disait toujours Paul, il fallait le répéter : « On ne va pas se pisser dessus ». Cette phrase était importante à Parole Publique, parce que face à l’exigence et à la violence du travail, il y avait toujours le respect et l’empathie. Aucun de nous n’était petit joueur, on le savait. On y mettait le corps. On ne se défilait pas. C’était une belle équipe, avec le charme de l’artisanat d’art. Borde n’était jamais de l’eau tiède. Ni pour les intuitions, ni pour les moyens, sur ce plan, il était même plutôt flambeur. Des restes des tables de poker. On ne se refait pas. Souvent il replongeait dans le dialecte des tapis verts : « On n’affranchit pas le cave » était une de ses expressions préférées, qu’il prononçait d’un air entendu.

On n’affranchit pas le cave 

Paul se lance, l’air renfrogné. Il y a de quoi. On a beaucoup bossé mais ce n’est pas fluide. Est-ce la période et le contexte trop mouvants ?

Mes infos sont bonnes, précises mais y’a un truc qui merde… Tous les groupes qu’on a fait sont parfaitement cohérents, mais je ne les sens pas, ce n’est même pas qu’ils nous enfument, mais y’a un truc. Ça peut paraître anecdotique, mais, même les plus marrants, ça les fait plus rire, même quand ils racontent des conneries vraiment bien saignantes. C’est comme s’ils se projetaient dans un monde d’où ils seraient absents, une fiction où ils ne seraient pas concernés. Pourtant ils nous disent tous la même chose sur les basiques pour établir notre strat. Y’a un hiatus ! Fais chier !

Je prends le relais et confirme :

– Les électeurs n’ont plus d’appétence pour le politique. On travaille sur des anguilles. Ils nous glissent entre les doigts. Sont-ils mithridatisés ? Nous voient-ils venir ? Je crois plutôt qu’ils sont paumés, en déshérence. Ils donnent l’impression d’une chute molle, comme tu disais. Une chute pas nette mais progressive, tout fuit, on ne peut se raccrocher. C’est inéluctable. L’avenir se dérobe. Tout sera moins bien pour les gosses d’aujourd’hui. Pourtant, parfois, il y a des étincelles, des bons sentiments. Pendant le premier confinement, ça s’est vu. De la créativité, ils se sont serré les coudes. Mais ils ont la trouille et ont perdu l’estime de soi. Ça va être compliqué. Ils se raccrochent tous à l’autorité, d’une manière ou d’une autre.

Borde nous tempère :

– De vrais Cassandre !

Il a raison. La campagne n’a pas commencé. Rien ne les fixe. Il faut être patients.

Paul veut revenir sur une note optimiste :

– En tous cas, on a le nom de code. Ce sera Papa-Maman. Un seul truc revient qui les sort du nombril et de la plainte, le climat. Et, tout de suite, le mot responsabilité. On est sûrs qu’on peut faire quelque chose autour de ça.

Borde rééquilibre à sa manière :

– Pour l’instant, on n’est pas dans le contexte. Une élection ce n’est pas la dînette avec la poupée pour reprendre votre univers papa-maman. C’est un duel, sa violence. Il faut que le sang attire les requins que les électeurs deviennent surtout quand ils ont peur et jouent leur survie ou qu’ils sont en rogne. Nous allons associer le Général à ses amis et soutiens. On va prendre le pire de chacun. Il y a de la matière. Il faut que les électeurs proches de nous, frappent au sol comme le judoka étouffé par une clé, pour que ça cesse. Bon, j’ai une « visio » avec Constant. On rebosse après.

Une élection ce n’est pas la dînette avec la poupée

Paul me glisse :

– J’ai été idiot. J’ai tout centré sur le noir du tableau mais il y a aussi des plus.

– L’unité nationale et le ticket femme-homme, ça marche. Non ?

– Oui, oui, sans doute.

Pierre Larrouy
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Toute ressemblance avec des personnages réels ne pourrait être que fortuite.

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