Plaidoyer pour l’universalisme

Pour Jean-François Cervel, ce moment de temps suspendu que nous donne l’épidémie doit être mis à profit pour réfléchir sur le fonctionnement du monde et les orientations globales que nous souhaitons lui donner.

La crise sanitaire que traverse le monde depuis quelque quatre mois avec le développement de la pandémie de coronavirus COVID-19 et ses brutales conséquences économiques et sociales entraine un vaste mouvement de discours anti-mondialisation, de renouveau du souverainisme et de propositions de repli identitaire, de localisme et de proximité.

Or, les problèmes principaux auxquels nous sommes confrontés sont pour l’essentiel des problèmes globaux qui concernent l’espèce humaine dans son ensemble. Qu’il s’agisse du climat, des océans, de la bio-diversité, des épidémies, des échanges économiques et financiers comme des mouvements de population et des relations scientifiques et culturelles, c’est l’échelle planétaire qui doit être prise en considération. C’est l’intérêt général de l’espèce humaine et de la planète qui l’abrite qui doit être la préoccupation centrale. La réponse n’est donc pas le souverainisme et le repli ni les programmes politiques nationaux mais la bonne organisation d’une gouvernance collective globale.

Certes, afficher un tel discours parait totalement utopique en l’instant alors que se développent partout l’identitarisme agressif et la tentation impériale mais il est néanmoins le seul qui est à la dimension du sujet : le devenir de notre espèce et la construction d’un avenir planétaire cohérent et durable.

De la crise et de ses conséquences

Malgré les alertes précédentes, le développement de l’épidémie de coronavirus a pris le monde par surprise. Les décisions de confinement qui sont aujourd’hui le seul remède possible pour entraver la diffusion du virus, ont mis à l’arrêt des pans entiers de l’économie dans la plupart des pays plaçant ainsi en pleine lumière l’intensité de l’interdépendance mondiale. Chacun savait que depuis les années 70 du XXe siècle le monde avait connu une nouvelle phase de la globalisation entamée depuis le XVIe siècle. Chacun avait à l’esprit les avantages et les inconvénients de ce processus et les raisons de son développement. D’aucuns avaient montré ses fragilités et ses conséquences négatives, notamment en matière environnementale. Mais on n’avait pas imaginé à quel point il était à la merci d’un incident aussi microscopique que l’émergence d’un nouveau virus. Et cette situation a, évidemment, amené à s’interroger sur les fondamentaux de ce système.

Un système économique qui s’appuie sur une répartition mondiale des tâches, avec une économie extractive – production de pétrole, gaz et minerais divers – dans des pays qui ont su gérer la définition des prix de leurs produits (évolution des prix du pétrole depuis les crises des années 70) en fonction de leur rareté et de la croissance permanente de la demande, pour s’enrichir prodigieusement, avec une répartition mondiale des activités industrielles en fonction des avantages comparatifs et notamment des coûts de main d’œuvre, (les fameuses délocalisations pour ce qui concerne les entreprises des pays occidentaux), avec une gestion financière faisant circuler en permanence les capitaux pour optimiser les placements.

Presque tous les acteurs ont tiré profit de ce mouvement. Les consommateurs parce que cela permettait de baisser le prix des produits, les producteurs parce que cela développait l’économie et donc l’emploi dans leurs territoires respectifs à populations importantes, les détenteurs de capitaux parce que les profits bénéficiaient d’une croissance liée à l’effet de taille et à l’optimisation des coûts.

S’est ainsi constitué un monde économique globalisé en termes d’échanges de biens, de personnes (le tourisme de masse a connu une croissance prodigieuse et est devenu un élément majeur de l’économie de nombreux pays), de services, d’informations, de finances, de connaissances. Aujourd’hui, à un moment où les échanges internationaux de biens et de personnes sont pratiquement à l’arrêt, on prend encore plus la mesure de l’ampleur de ce phénomène et de son impact direct et indirect sur toutes les régions du globe.

La montée en puissance de ce système globalisé générateur de super-profits a engendré une oligarchie mondiale constituée des cadres dirigeants des entreprises industrielles puis de services, des cadres dirigeants des entreprises financières, des stars de l’économie-spectacle globalisée (acteurs, artistes, chanteurs, sportifs). Se sont constituées des structures multinationales ultra-puissantes concentrant des moyens financiers colossaux et des compétences scientifiques et technologiques exceptionnelles qu’il s’agisse des GAFAMI américains ou des BATIX chinois.

Les Etats ont laissé faire ce processus parce qu’ils y voyaient leur intérêt.

Les Etats-Unis n’ont joué le jeu de la mondialisation que parce qu’ils étaient sûrs qu’il se développait à leur avantage, au profit de leurs entreprises industrielles, de services et financières, à la fois en termes de coûts de production et de marché de distribution. Ils étaient sûrs que ce processus ne faisait qu’asseoir un peu plus leur place de super-puissance. Les autres pays occidentaux ont suivi dans le même sens en profitant de produits à faible coûts pour leurs populations, exploitant les pauvres du reste du monde pour que leurs propres pauvres le soient un peu moins.

La Chine a tout autant joué le jeu parce que cela lui a permis de rattraper en un temps record le retard technique et économique accumulé depuis les aberrations maoistes, en devenant l’usine du monde et en pillant les connaissances scientifiques et technologiques occidentales notamment aux Etats-Unis.

Tous les acteurs ont donc entretenu ce mouvement de globalisation et d’interdépendance mondiale du système économique et financier sans mesurer que personne n’était en capacité de le contrôler et, a fortiori, de le piloter et d’en maitriser tous les aspects négatifs.

Face à la globalisation de l’économie, il n’y avait aucune instance de contrôle et de régulation, aucune instance capable d’incarner l’intérêt général de l’espèce humaine dans son ensemble et de la planète qui l’abrite.

Personne n’était en capacité de maîtriser la croissance démographique, de maîtriser le développement des pollutions, l’accélération du réchauffement climatique, la disparition rapide d’une partie significative de la biosphère. Aucune règle générale n’était établie pour encadrer et réguler des acteurs économiques mondialisés, leurs mouvements financiers et leur jeu d’évasion fiscale organisé avec la complicité de beaucoup d’Etats, petits et grands.

C’est cette situation dont nous prenons maintenant toute la mesure à l’occasion de la crise pandémique du Covid-19. Le blocage économique du monde – et ses lourdes conséquences sociales – né de la lutte de chaque Etat contre la diffusion du virus met en pleine lumière le degré d’imbrication et d’interdépendance des économies en dépit des divers antagonismes inter-étatiques.

De l’intérêt général de l’humanité

Un système de globalisation économique et financière qui multiplie les échanges, la circulation des biens, des services, des personnes – et même de l’information en dépit de la censure de tous les régimes autoritaires et des effets pervers des réseaux sociaux et des complotismes en tous genres – et qui n’a aucun outil de régulation politique en face de lui ne peut tenir longtemps. Le monde est en train de prendre conscience de cette situation. Face à une mondialisation accélérée, la planète, divisée en 193 entités étatiques indépendantes et souvent concurrentes, ne possède aucun dispositif organisé pour défendre l’intérêt général.

Bien sûr, il y a l’Organisation des Nations Unies et toutes ses institutions spécialisées. Mais la conception même de ce dispositif né de la Seconde Guerre mondiale après l’échec de la Société des Nations, exclut toute possibilité de supra-nationalité.

Alors de deux choses l’une, soit on revient en arrière et on remet en cause la globalisation soit on est capable d’organiser une vraie gouvernance mondiale dans une perspective universaliste.

Le discours du retour en arrière et de l’abandon de la mondialisation tient aujourd’hui la vedette. On le retrouve d’un bout à l’autre de l’échiquier politique, partout dans le monde, depuis l’extrême gauche jusqu’à l’extrême droite, en passant par les écologistes.

Du côté de l’extrême droite c’est le traditionnel discours nationaliste appuyé sur un identitarisme culturel et souvent religieux qui doit conduire à la fermeture des frontières, à l’arrêt des mouvements migratoires, à un Etat fort à la tête d’une société homogène et conduisant une politique économique protectionniste. Ce discours se retrouve partout dans le monde et désormais jusqu’aux Etats-Unis d’Amérique de l’América First même s’il n’est pas exempt de multiples contradictions tant les intérêts des Etats et de leurs entreprises sont souvent ambivalents.

Du côté de l’extrême gauche c’est le discours non moins traditionnel de dénonciation de l’économie libérale et du capitalisme mondialisé générateur d’inégalités et ne tenant aucun compte de l’intérêt général. Faisant fi de l’Internationale, son hymne historique, il défend une étatisation de l’économie à l’échelle de chaque Etat-Nation avec pour ambition d’instaurer une société égalitariste.

Du côté des écologistes on dénonce la rupture des équilibres naturels en mettant sur le compte du capitalisme libéral ce qui relève du développement de sociétés de consommation, productivistes et polluantes, qu’elles soient capitalistes ou communistes. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, tous les pays qu’ils soient régis par le capitalisme libéral, en Occident, ou qu’ils soient régis par le capitalisme d’Etat dit communiste, en URSS, en Chine et dans quelques autres pays, ont souhaité développer une société de consommation demandée par leurs populations respectives et le productivisme correspondant. Et les principales catastrophes écologiques des dernières décennies ont plutôt été du côté communiste…..

Sans se poser la question de la démographie alors qu’elle est évidemment capitale pour la mesure de l’empreinte environnementale alors que la population mondiale a été multipliée par cinq en à peine plus d’un siècle et continue à croître rapidement, les écologistes prônent une économie de proximité et un retour à la terre plus ou moins forcé, avec une apologie du localisme.

Face à ces discours anti-mondialisation il faut construire une réponse universaliste capable de se situer enfin dans la seule perspective qui vaille, la gestion organisée et collective de l’espèce humaine et de son devenir dans une planète protégée.

Pour un certain nombre de grands sujets, la « chose publique », la Res Publica, l’intérêt collectif, ne peuvent se situer qu’à l’échelle mondiale. Qu’il s’agisse de questions d’environnement, de recherche scientifique, d’économie et de finance, de police et de justice, de culture et de communication, les règles générales devant régir l’intérêt collectif ne peuvent plus se penser qu’à l’échelle de l’humanité. Veiller à l’intérêt général de l’espèce humaine nécessite de trouver un bon équilibre entre la liberté individuelle, gage d’initiative, de créativité et de continuation de la marche du progrès, et la définition de règles assurant la protection de l’intérêt collectif.

Les règles définissant cet équilibre doivent être établies au niveau mondial par la Fédération des Etats du monde.

De quelques pistes de réflexion

On ne fera pas de révolution écologique organisant une vraie protection durable de l’environnement terrestre si on ne le fait pas tous ensemble, à l’échelle du globe.

Bien entendu, chacun, chaque individu, doit apporter sa pierre en développant sa responsabilité environnementale dans tous les gestes du quotidien. Mais tous les niveaux de l’organisation collective doivent être mobilisés, depuis la Commune jusqu’à l’Etat et au Monde dans une démarche d’intérêt général planétaire.

C’est au niveau mondial que la régulation démographique doit être décidée, que les politiques énergétiques doivent être définies, que les règles des échanges commerciaux doivent être établies comportant les conditions environnementales et sociales indispensables, que le contrôle des mouvements financiers doit être institué, que la lutte contre les trafics internationaux doit être organisée, que la réflexion sur l’évolution des sciences, des techniques et de l’innovation doit être conduite. Etablir cette liste revient à définir les champs de compétences d’une responsabilité internationale collective.

Dans chacun de ces domaines des institutions internationales existent déjà peu ou prou, de l’OMC à la COP, de l’OIT à Interpol, preuve que l’humanité a bien conscience de la nécessité d’une gouvernance collective de tous ces sujets. Il faut franchir un pas de plus en se plaçant globalement dans une logique universaliste. La question à se poser est : qu’est ce qui est bon pour l’humanité et donc pour la protection de son environnement ? Est-ce la poursuite de l’artificialisation du monde telle qu’elle est engagée depuis des siècles ou bien une défense raisonnée de la biodiversité ? Est-ce la croissance continue de la population mondiale ou bien une stabilisation puis une diminution organisée ? Est-ce une croissance économique de plus en plus destructrice des ressources naturelles ou une nouvelle organisation de la consommation et de la production ?

A ces questions la réponse ne peut se situer au niveau de l’égoïsme de chaque Etat-Nation traditionnel fut-il plein de bonnes intentions. La réponse ne peut être que dans la gestion collective la plus harmonieuse possible de l’environnement planétaire de notre espèce totalement interdépendante. Ce qui se passe aux pôles dépend de ce qui se passe dans la zone intertropicale. Ce qui se passe en Chine ou en Amérique a des effets en Europe, en Afrique ou en Russie et réciproquement.

Comment faire comprendre cela aux 193 structures nationales qui découpent aujourd’hui la planète ?

L’actualité nous montre que c’est, bien au contraire, la logique des égoïsmes nationaux, des souverainismes réaffirmés qui aujourd’hui l’emporte partout avec l’affichage des rapports de forces, de la compétition et de la volonté de puissance, chez les plus grands comme chez les plus petits.

Pour lutter contre cette tendance, Il faut se fixer des objectifs et un programme en s’appuyant sur tous les travaux qui ont déjà été conduits au long des dernières décennies notamment dans le cadre de la COP : réduction des émissions de gaz à effet de serre, réduction des gaspillages et des surconsommations, régulation de la croissance démographique, règlementation économique et financière internationale permettant notamment de lutter contre l’évasion fiscale, définition d’une fiscalité mondiale fournissant les moyens d’action nécessaires à la Fédération mondiale des Etats. On pourrait y ajouter la réduction progressive des dépenses d’armement….

Il faut débattre collectivement de ces objectifs et de ce programme et le faire prendre en charge par l’opinion publique mondiale.

Nous avons désormais les outils d’échanges et de communication nécessaires pour le faire. Les réseaux sociaux, les circuits de communication trop souvent utilisés pour diffuser des fake news, peuvent aussi être mobilisés au service de ce programme mondial en s’appuyant sur les mouvements intellectuels et politiques et les nombreuses organisations non gouvernementales qui, dans tous les pays et souvent, déjà, internationalement, travaillent en vue de la réalisation de cet objectif.

Il faut organiser la mise en œuvre de ce programme en partant du local pour aller jusqu’au global. Think global, act local disait-on il y a déjà quelques décennies. Il faut organiser une hiérarchie de subsidiarités. Ne faire au niveau supérieur que ce qui ne peut être fait au niveau inférieur. Quel serait le meilleur découpage institutionnel, le plus efficace dans l’intérêt des populations ? Echelle de la commune, de l’Etat, de la Fédération mondiale des Etats ? Trois niveaux réels de compétences : la commune au sens élargi de lieu de la vie quotidienne, de proximité (rayon de quelque 50 kilomètres ?), l’Etat, gestionnaire de protections collectives opérationnelles  (police, justice, protection sociale, éducation…), la Fédération des Etats en charge de l’intérêt planétaire et de la définition des règles communes.

La création d’une chambre des peuples à côté de la Fédération des Etats, devrait permettre une expression démocratique au niveau le plus global pour définir les orientations générales de l’avenir collectif de l’espèce que nous voulons construire.

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Ce moment de temps suspendu que nous donne l’épidémie doit être mis à profit pour réfléchir sur le fonctionnement du monde et les orientations globales que nous souhaitons lui donner.

Soit nous allons vers une déglobalisation parce que la méfiance et la compétition l’emportent et que nulle institution n’est en charge et en capacité de porter l’intérêt général de l’espèce humaine. Bien des individus, des groupes et des institutions, partout à travers le monde, ont intérêt à cela, ont intérêt au maintien du découpage du monde en entités concurrentes porteuses des avantages particuliers, économiques, financiers ou politiques dont ils tirent bénéfice.

Soit nous sommes capables d’organiser une réponse collective raisonnée dans une logique universaliste de pilotage harmonieux de l’espèce.

Il ne faut pas que le discours du repli, du souverainisme, de l’unilatéralisme et du conflit soit le seul à se développer. Il faut faire entendre haut et fort le discours de l’universalisme.

Edgar Morin a utilisé la belle appellation de « Terre-Patrie ». Il faut mettre en place la République-Monde pour assurer un bel avenir à notre Terre-Patrie.

Jean-François Cervel
IGAENR (H)