Retour sur l’apartheid, le variant sud-africain du nazisme

La période allant de février à mai est particulièrement marquante dans l’histoire de la « Nouvelle Afrique du Sud » ou, pour reprendre le Prix Nobel de la Paix Desmond Tutu, la « Nation Arc-en-ciel ». En effet, chaque année à cette période, l’Afrique du Sud commémore particulièrement trois grands événements parmi les plus marquants dans la libération de ce pays du système d’apartheid, notamment :

  • La libération de Nelson Mandela, intervenu le 11 février 1990, marquant ainsi le début du processus des négociations politiques qui ont abouti au démantèlement de l’apartheid ;

  • Le 27 avril 1994, où l’Afrique du Sud connaîtra les premières élections multiraciales de son histoire, après avoir été prise en otage des décennies durant par une minorité à l’idéologie raciste et suprématiste ;

  • Le 10 mai 1994, date anniversaire de l’investiture de Nelson Mandela comme premier président de l’Afrique du Sud post-apartheid.

Les manifestations commémoratives de ces événements chargés de symboles offrent l’opportunité de revenir quelque peu sur le système d’apartheid, qui a prévalu plus de quatre décennies dans plusieurs pays d’Afrique australe, principalement en Afrique du Sud qui l’a vu naître en 1948. En effet, l’apartheid est généralement connu comme un système de ségrégation raciale, ayant même été déclaré « crime contre l’humanité  » par les Nations Unies en 1973 (cf. article 1er, alinéa 1, de la résolution 3068 XXVIII de l’Assemblée générale du 30 novembre 1973). Cependant, il est rarement fait mention de la filiation de ce système, notamment comme un avatar du nazisme !

Les mutations tropicales du nazisme et le variant sud-africain

L’idéologie hégémonique et criminelle qui a dévasté l’Europe au cours de la première moitié du siècle dernier est la même qui a muté en Afrique australe sous forme d’apartheid, avant d’être vaincue par Nelson Mandela et les combattants de la Liberté. En effet, Daniel F. Malan, le concepteur et l’architecte de l’apartheid, ainsi que les idéologues du Parti national avec leur vision suprématiste, étaient de parfaits continuateurs de l’œuvre d’Hitler et des nazis.

Daniel F. Malan se disait pourtant opposé aux idéologies totalitaires et a même défendu un temps l’idée que la démocratie était inhérente à l’héritage ouest-européen des Afrikaners. Il pensait également que le système démocratique constituait un aspect inaliénable de l’identité de la minorité blanche. Cependant, dans les faits et à l’épreuve du pouvoir, Daniel F. Malan allait se révéler comme un parfait et redoutable nazi : il croyait sincèrement à l’inégalité des races ainsi qu’à la pureté et à la supériorité de la race blanche, etc. C’est ainsi que le gouvernement d’extrémistes afrikaners qu’il dirigea allait instituer et institutionnaliser l’apartheid. Aussi, du système de discrimination raciale éclatée et artisanale hérité de l’ère coloniale, la spécificité déclarée de l’apartheid a consisté à établir, à sophistiquer et à imposer une stricte séparation structurelle entre les « races » dans tous les domaines : politique, économique et social, culturel, sportif…

Les artisans du système d’apartheid, qui se considéraient comme des « nationalistes », étaient en réalité de parfaits héritiers des nazis et auront réussi à poursuivre tranquillement, pendant plus de quatre décennies de violence étatique, une politique parfaitement naziphile.

Pour s’assurer de la sympathie des démocraties occidentales, engagées dans la Guerre froide contre l’Union soviétique et ses alliés, l’Afrique du Sud ségrégationniste s’était présentée comme le seul rempart contre l’expansion du communisme en Afrique ! Et les démocraties occidentales, qui ont été secourues au prix du sang par les peuples de tout le continent africain (y compris l’Afrique du Sud conduite par le premier ministre Jan Smuts) contre le nazisme, vont tomber dans le piège des néo-nazis de Pretoria. En effet, le gouvernement raciste de Pretoria bénéficiera ainsi de l’immunité et de la respectabilité internationales dont il avait besoin pour poursuivre tranquillement sa sinistre entreprise à l’intérieur du pays et dans les Etats limitrophes (entre autres en Namibie et au Zimbabwe).

In concreto, la mise en œuvre du système d’apartheid va consister en une série de lois ségrégationnistes, adaptation plus ou moins subtile au contexte sud-africain, mutatis mutandis, des lois anti-juives des nazis. Il sied de préciser d’ailleurs que la communauté juive sud-africaine, qui comptait en son sein de nombreux rescapés de l’Holocauste ou des pogroms d’Europe de l’Est du début du XXè, sera parmi les communautés qui auront pris toute la mesure de la menace représentée par l’apartheid. De la résistance de la communauté juive contre le système d’apartheid, on peut retenir entre autres des figures emblématiques comme la syndicaliste Rachel Simons (connue également sous le nom de Ray Alexander Simons), l’avocat et fidèle compagnon de lutte de Nelson Mandela, Joe Slovo, ou encore la députée Helen Suzman, etc.

Une prise de conscience tardive par la Communauté internationale de la dangerosité de l’apartheid

Il sied de préciser qu’il a fallu attendre une série de massacres des populations noires, notamment le massacre de Sharpeville du 21 mars 1960 dans le township de Vereeniging (dans la province du Transvaal) ou celui des élèves et étudiants qui protestaient pacifiquement contre l’imposition d’une éducation au rabais ainsi que de nombreux assassinats politiques (y compris à l’étranger, comme celui perpétré contre la journaliste Ruth First à Maputo au Mozambique ou encore contre Dulcie September en France en plein cœur de Paris) pour que le masque du système raciste d’apartheid soit définitivement tombé.

Comment les démocraties, bien drapées comme toujours du discours universaliste des droits de l’homme, de la dignité humaine et de la démocratie pluraliste, ont-elles pu pendant plus de quatre décennies, s’accommoder de ce qui était en réalité une version tropicalisée du nazisme ?

En effet, certaines de ces démocraties qui prétendaient être des « nations civilisées » (sic) avaient continué d’entretenir en même temps des relations diplomatiques, économiques et commerciales avec le régime criminel de Pretoria, comme si le variant sud-africain du nazisme était moins dangereux que la souche allemande. Pire, d’autres n’hésiteront pas à fournir des moyens de répression au régime de Pretoria et ce, en parfaite violation de la résolution 418 du Conseil de sécurité des Nations Unies, adoptée à l’unanimité le 4 novembre 1977 et portant embargo obligatoire sur les armes contre l’Afrique du Sud. Faut-il rappeler qu’entre temps, Nelson Mandela, le combattant suprême de la lutte contre l’apartheid et Prix Nobel de la Paix en 1993, figurait sur la liste noire britannique du terrorisme jusqu’en 1996 et américaine jusqu’en juillet 2008 ?

Il n’est pas sans intérêt de rappeler que faire un retour sur l’apartheid ne s’impose pas seulement comme un exercice de relecture indispensable de l’une des pages les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Mais cela s’impose également comme un appel à la vigilance permanente face aux risques actuels de crimes d’apartheid qui demeurent encore nombreux.

L’aujourd’hui de la question : de l’obligation de vigilance à la responsabilité de protéger

En cette période où la Communauté internationale commémore les 27 ans du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda, il est à rappeler que c’est très précisément au moment même où l’humanité tout entière célébrait la victoire sur l’apartheid qu’une autre idéologie hégémonique, raciste et classificatoire, réalisera ce qui fut le dernier génocide du XXè Siècle, souvent désigné comme étant le « Siècle des génocides ».

Bien que le nazisme ait été vaincu par les forces de toute l’humanité, mobilisée comme un seul homme, et que son variant sud-africain que fut l’apartheid ait été également éradiqué grâce à la détermination du grand peuple d’Afrique du Sud, il n’en demeure pas moins que les forces de la tyrannie et du totalitarisme sont toujours à l’œuvre. En effet, c’est la même idéologie classificatoire et totalitaire qui est aujourd’hui encore à l’œuvre, notamment contre les Rohingya en Birmanie qui sont non seulement systématiquement persécutés en raison de leur appartenance religieuse mais ils font également partie des minorités en danger de génocide dans le monde.

Il est néanmoins rassurant de savoir qu’en dépit des pesanteurs, nombreuses et diverses, la Communauté internationale demeure mobilisée et est désormais outillée pour faire face aux menaces à la paix et à la sécurité internationales que représentent le crime de génocide, les crimes contre l’humanité ou encore les violations des lois et coutumes de guerre. C’est, faut-il encore le rappeler, le sens même et la finalité de l’engagement pris par la Communauté internationale au travers des 124 Etats parties au Statut de Rome de 1998, en instituant la Cour pénale internationale (Cpi). C’est également tout le sens de la mission globale dévolue à la justice pénale internationale dont la Cpi, qui est la seule et l’unique juridiction pénale permanente à vocation universelle, est la parfaite expression.

Pour un humanisme intégral, la démocratie inclusive et l’Etat de droit comme antidotes à toute dérive totalitaire

Face aux idéologies hégémoniques et totalitaires qui sont malheureusement toujours à l’œuvre, l’expérience victorieuse de l’Afrique du Sud sur l’apartheid est instructive à plus d’un titre, principalement au travers de trois piliers :

i. Le principe Ubuntu, une philosophie pour un humanisme intégral

En adoptant le principe humaniste d’Ubuntu pour faire face aux conséquences incommensurables du système d’apartheid, en prônant la vérité et la réconciliation plutôt que la logique de la répression, etc., Nelson Mandela et ses compagnons de lutte ont ainsi trouvé le moyen idoine pour liquider de manière civilisée l’un des avatars les plus virulents du nazisme.

Assurément, même si les stratégies de sortie de crise relèvent du génie propre de chaque peuple, de sa trajectoire historique, de sa culture ainsi que de ses valeurs intrinsèques, et qu’aucun peuple ne peut s’ériger en modèle absolu pour le reste du monde, il n’en demeure pas moins que le leadership visionnaire incarné notamment par Nelson Mandela, Desmond Tutu et bien d’autres hommes de paix, peut utilement inspirer les sociétés qui sont aujourd’hui encore malheureusement confrontées aux idéologies hégémoniques et suprématistes. Car, comme le dispose à juste titre l’Acte constitutif de l’Unesco (4 novembre 1946), « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». Telle est la visée téléologique du principe humaniste d’Ubuntu qui a gouverné le difficile processus de transition et de réconciliation en Afrique du Sud à la fin de l’apartheid.

ii. La démocratie inclusive et la promotion de toutes les diversités

Dans son ouvrage intitulé Il n’y a pas d’avenir sans pardon, où il décline la philosophie de l’Ubuntu qui a également gouverné la mise en place des institutions de la « Nation-arc-en-ciel », Desmond Tutu précise que la justesse et la robustesse de ces institutions étaient une garantie pour les générations montantes et futures de vivre dans une société sûre où chacun trouvera sa place.

En effet, dès la fameuse Charte de la Liberté de 1955, les résistants sud-africains au système d’apartheid avaient déjà posé les bases d’une telle société, juste et inclusive.

Ainsi, c’est dès son préambule que la Charte de la Liberté déclare que le peuple a été dépossédé de son droit de naissance « […], de la liberté et de la paix par une forme de gouvernement fondée sur l’injustice et l’inégalité ». Le texte précise que l’Afrique du Sud ne sera jamais ni prospère ni libre tant que le peuple ne vivra pas dans « […] la fraternité et ne bénéficiera pas d’une égalité de droits et de chances ». Déclarée comme l’expression de la volonté du peuple de toute l’Afrique du Sud, « Blancs et Noirs ensemble – égaux, compatriotes et frères », la Charte de la Liberté considère, au surplus, que « seul un Etat démocratique, fondé sur la volonté du peuple, peut assurer à tous leurs droits naturels sans distinction de couleur, de race, de sexe ou de croyance ». Les autres dispositions du texte exposent logiquement les exigences pour une Afrique du Sud libre et démocratique, à savoir : le gouvernement du peuple par le peuple, l’égalité des droits des personnes et des groupes, le bien-être et le droit aux bénéfices du progrès pour tous, la juste répartition des richesses nationales, etc.

Cette approche est d’ailleurs en parfaite adéquation avec les principes fondamentaux de la Charte des Nations Unies, de la Déclaration universelle des droits de l’homme, de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ou encore de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles qui considère que « la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles impliquent la reconnaissance de l’égale dignité et du respect de toutes les cultures, y compris celles des personnes appartenant aux minorités et celles des peuples autochtones » (cf. Préambule, §6). L’article 2 de cette Convention, intitulé « Principes directeurs », propose de faire de la diversité culturelle un facteur « pour la pleine réalisation des droits de l’homme et des libertés fondamentales proclamés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme et dans d’autres instruments universellement reconnus ».

iii. L’Etat de droit incarné par des institutions justes, robustes et efficaces

La Constitution de la Nouvelle Afrique du Sud (1996), qui est l’une des plus libérales selon les spécialistes, pose clairement les bases d’une démocratie inclusive, pluraliste et multiraciale. Elle crée également un cadre national doté d’institutions justes, fortes et efficaces, à même de garantir la pérennité de la démocratie dans son effectivité, de l’Etat de droit dans toute sa rigueur, des contre-pouvoirs qui soient réels et solides. La Constitution sud-africaine met également l’accent sur l’encadrement ainsi que le contrôle effectif de l’action publique, l’indépendance et la bonne administration de la justice, le rôle de la société civile ainsi que des médias qui sont des instruments indispensables pour toute société démocratique…

C’est cette vision, à la fois universelle et profondément ancrée dans les réalités locales, que Nelson Mandela et les autres Founding Fathers ont pris soin de poser comme des bases de la démocratie sud-africaine. En effet, l’Afrique du Sud s’est dotée dès la chute de l’apartheid d’une démocratie ainsi que des institutions parmi les plus libérales au monde, le tout irrigué par un humanisme intégral axé sur la dignité et la valeur de toute personne humaine (la Constitution sud-africaine précitée comporte également une déclaration des droits humains, Bill of Rights, comme partie intégrante).

Les piliers susmentionnés sont de véritables antidotes à même de faire efficacement barrage à toute tentative de dérive totalitaire ou d’autres risques de régression barbare toujours possibles.

A titre de comparaison, on peut dire que c’est le même type de mécanisme qui a guidé le continent européen dans le processus de sa reconstruction, notamment au travers de deux événements majeurs :

  • La création, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, du Conseil de l’Europe par le Traité de Londres de 1949 et de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca) par le Traité de Paris de 1951, posant les bases d’une démocratie européenne et le développement actuel de l’Union européenne ;

  • Le processus d’élargissement de l’Union européenne et du Marché commun, au lendemain de la chute du Mur de Berlin et de la fin de la Guerre froide, consécutivement à la dislocation de l’Union soviétique et du Pacte de Varsovie.

Assurément, si l’Europe est aujourd’hui un espace de paix et d’intégration réussie, régulièrement cité en exemple, c’est incontestablement en raison de ses performances économiques ainsi que de son modèle de solidarité. Mais il est important de rappeler que c’est aussi en raison de la solidité et de la stabilité de ses institutions, des valeurs fondamentales qui gouvernent cette communauté et qui sont contenues entre autres dans la Convention européenne des droits de l’homme ou encore dans les fameux « Critères de Copenhague ».

Roger Koudé, Professeur de Droit international

Titulaire de la Chaire Unesco « Mémoire, Cultures et Interculturalité » à l’Université catholique de Lyon (UcLy). Son dernier ouvrage, intitulé Discours sur la Paix, la Justice et les Institutions efficaces, vient de paraître aux Éditions des Archives Contemporaines (Paris, 3/2021), avec la préface du Docteur Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix 2018.