Récidive. 1938

Mû par une profonde inquiétude vis-à-vis de la menace qui pèse aujourd’hui sur la démocratie française et peut-être mondiale, par la montée du populisme et de la « démocratie illibérale », le philosophe Michaël Fœssel revisite une année trouble : 1938. Cette immersion dans les années 30 n’est pas celle d’un historien mais d’un tourmenté en quête d’une réponse à un questionnement qui le taraude : comment s’opère le délitement d’une démocratie ? Quand peut-on dire qu’une démocratie abdique sur l’essentiel ? Il ne s’agit donc pas de se focaliser sur le retour éventuel des années 30, mais de s’interroger sur ce qui les a rendues elles-mêmes possibles, donc sur leur essence. De quoi les années 30 sont-elles la manifestation, et en avons-nous définitivement fini avec cela ?

Récidive c’est l’hypothèse d’un parallèle entre les périodes ; la récidive d’une maladie, explique l’auteur, affecte un corps à deux périodes différentes de sa vie organique, mais l’origine du mal est la même. Dans le domaine juridique, c’est le renouvellement d’un délit ou d’un crime, avec cette circonstance aggravante que l’accusé savait à quoi s’en tenir.

Pour assouvir cette quête incessante, Michaël Fœssel, consulte la presse écrite française de l’époque de tout bord et de surprise en surprise, il découvre qu’il est « moins convaincu de la faiblesse de la démocratie française que du fait que la France n’était plus à cette date que faiblement démocratique : au delà des reniements internationaux, des accords de Munich, les défaites internes s’accumulent : défaite des partis, défaite de la République, défaite sociale, défaite morale… ».

Michaël Fœssel souligne notamment les déchirures au sein d’un même parti : Daladier deux ans après avoir appuyé « la fête libératrice du Front populaire », déclare le 17 novembre 1938 : « On a écrit des articles savants sur la contagion des dictatures. Ce n’est pas par le désordre que l’on arrêtera cette contagion ; c’est en donnant l’exemple de l’ordre » visant, par le terme « articles savants », Léon Blum, la figure démocratique de gauche qui s’indigne de l’autoritarisme de sa propre famille politique. C’est bien Léon Blum qui s’oppose aux néo-socialistes en 1933, affirmant qu’on ne saurait combattre le fascisme en l’imitant et c’est toujours Blum qui affiche en 1938 son désaccord avec la politique mise en œuvre par Daladier. À partir de cette décomposition, le pire pouvait se dérouler : l’abandon de la politique populaire s’accompagne de l’emploi systématique des décrets-lois (équivalents de nos ordonnances) par le gouvernement, la répression massive des grèves, une politique de plus en plus hostile aux étrangers, une « demande avide d’autorité ». La culpabilisation des citoyens déclarés oisifs : « Remettre la France au travail », mot d’ordre du pouvoir. Et la désignation de boucs émissaires en la personne des exilés, des juifs fuyant l’Allemagne hitlérienne explique l’auteur. Il y a aussi ce qu’on appelle aujoud’hui les fake news : « Quand le vrai et le faux se confondent et que les faits les mieux établis semblent suspects, l’impossible devient crédible » écrit Michaël Fœssel qui, pour adoucir cette atmosphère étouffante, met en avant des figures authentiques et justes de droite Georges Bernanos, le journaliste Henri de Kérillis, Georges Duhamel, « conservateur authentiquement libéral [qui] en conséquence considère qu’un ordre fondé sur l’injustice est un désordre qui n’apparaît pas comme tel ».

Ce voyage dans le temps éclaire bien le présent. Dans l’épilogue Michaël Fœssel note « Encore un peu, et j’aurais fini par me sentir en 1938 comme un poisson dans l’eau […] Le dépaysement n’a pas eu lieu. De toute façon au cours de cette enquête je n’ai jamais perdu 2018 de vue. Le récit qui précède suggère les liens, les échos et les affinités entre les périodes. La tentation de trouver des parallèles entre les évènements ou des équivalents entre les personnages n’a pas cessé de m’accompagner, à peine modérée par la conscience que les choses ne se répètent pas dans l’histoire […] Le détour par 1938 permet de voir en accéléré une démocratie qui prétend se défendre en empruntant les armes de ses adversaires les plus acharnés. »

L’auteur reconnaît que son aventure n’est pas celle d’un historien qui analyserait les faits historiques de l’avant guerre, il n’entonne pas non plus le couplet attendu du « retour des années 30 ». Il fait tout simplement un récit lucide d’une époque trouble.

« On vous affirme maintenant, on vous répètera plus tard qu’il ne faut pas revenir sur le passé. Ce n’est pas nous qui revenons sur le passé. C’est le passé qui menace de revenir » écrivait Georges Bernanos (Le chemin de la Croix-des-Ames « Munich juin 1942 »).

Récidive. 1938
Michaël Fœssel
PUF, 2019
192 p. – 15 €

Katia Salamé-Hardy

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