Le macronisme a souvent été analysé comme un projet politique. Il peut aussi se lire comme une tentative permanente d’adaptation aux nouvelles formes de désirabilité culturelle. De la « startup nation » aux influenceurs, cette stratégie de recalibrage symbolique éclaire les zigzags d’une présidence confrontée à l’éclatement des imaginaires contemporains.
Les démocraties contemporaines ne gouvernent plus seulement des réalités. Elles gouvernent désormais des représentations, des affects, des flux d’influence, des régimes de projection et de désirabilité.
Le pouvoir ne s’exerce plus uniquement à travers les institutions, les doctrines, les programmes ou les appareils partisans. Il circule désormais à travers des infrastructures culturelles d’influence : plateformes numériques, dispositifs médiatiques, circuits de viralité, prescripteurs culturels, industries de l’attention, imaginaires sociaux et mécanismes contemporains de désirabilité.
Dans des sociétés saturées d’images, de flux culturels accélérés et de prescriptions symboliques permanentes, le pouvoir ne peut plus simplement être légitime. Il doit rester désirable.
C’est peut-être à partir de là qu’il faut relire les deux quinquennats d’Emmanuel Macron. Non pas principalement du point de vue doctrinal. Le macronisme comme construction idéologique – européanisme libéral, technocratie modernisatrice, recentrage gestionnaire, dépassement des clivages traditionnels – existe évidemment. Mais ce n’est peut-être pas là que réside le phénomène le plus frappant de la présidence Macron.
Le véritable objet est ailleurs : dans cette tentative permanente de recalibrage symbolique visant à maintenir la figure présidentielle à l’intérieur des régimes successifs du désirable contemporain.
Le zigzag macronien est d’abord culturel.
LA POLITIQUE À L’ÂGE DES IMAGINAIRES
Depuis 2017, Emmanuel Macron semble tenter d’adosser sa figure présidentielle à des régimes successifs – et parfois profondément contradictoires – de désirabilité culturelle et d’influence. Mais le problème est peut-être précisément là : ces régimes ne racontent pas les mêmes imaginaires sociaux, les mêmes affects collectifs, les mêmes structures symboliques ni les mêmes récits anthropologiques.
Dès l’origine, le macronisme culturel apparaît traversé par cette hétérogénéité.
Le premier Macron est profondément compatible avec l’imaginaire métropolitain des années 2010 : startup nation, disruption, fluidité, mobilité, culture entrepreneuriale mondialisée, horizontalité managériale simulée, dépassement des vieux clivages, esthétique techno-libérale des plateformes et des métropoles créatives.
Même son couple participe alors de cette impression de décalage aux conventions classiques et d’inscription dans une forme de contemporanéité culturelle plus fluide.
À ce moment-là, Macron ne paraît pas seulement moderne. Il paraît désirable. C’est-à-dire culturellement synchronisé avec les imaginaires dominants des classes urbaines prescriptrices : communication, conseil, économie créative, médias métropolitains, enseignement supérieur mondialisé, univers startup, nouvelles bourgeoisies mobiles.
Emmanuel Macron fonctionne alors comme un immense écran de projection symbolique. Comme l’a montré Richard Dyer à propos des figures médiatiques contemporaines, une personnalité publique peut fonctionner comme surface de projection collective à condition de conserver une cohérence minimale d’incarnation. Or c’est précisément cette cohérence qui va progressivement se fissurer dans le macronisme.
Jeunesse, disruption, mobilité, fluidité, dépassement des clivages, modernité technologique, européisme culturel, entrepreneuriat de soi : des groupes sociaux très différents projettent sur lui leur propre désir de contemporanéité.
Mais simultanément, dès les premiers mois du quinquennat, apparaissent déjà des dissonances symboliques beaucoup plus profondes.
L’hommage national rendu à Johnny Hallyday ne raconte pas le même monde culturel que la startup nation. Il convoque d’autres affects, d’autres générations, d’autres structures imaginaires : récit populaire national, masculinité patrimoniale, mémoire collective transgénérationnelle, culture française massive héritée du XXᵉ siècle, rapport émotionnel au peuple et au destin collectif.
Or ces deux régimes de désirabilité ne s’additionnent pas naturellement. Ils ne produisent pas les mêmes projections symboliques du pouvoir. Ils ne parlent pas aux mêmes structures affectives. Ils ne racontent pas la même France imaginaire.
Et c’est peut-être là que commence réellement le zigzag macronien.
L’AGRÉGATION DES SIGNES PLUTÔT QUE LE RÉCIT
Car Emmanuel Macron semble moins habiter organiquement un imaginaire culturel cohérent qu’agréger progressivement des signes successifs de désirabilité supposés produire encore de l’adhésion, de la projection ou du désir collectif.
Non pas construire un récit stabilisé. Mais brancher successivement la figure présidentielle sur différents circuits symboliques contemporains. Le problème est que ces branchements successifs ne produisent jamais véritablement de mythologie stabilisée. Pour reprendre Roland Barthes, le macronisme semble moins produire un récit mythologique cohérent qu’une succession de signes contemporains cherchant artificiellement à agréger du sens. Une mythologie ratée, en quelque sorte.
Très vite, la startup nation se fatigue culturellement. Le cool technologique des années 2015-2018 commence à perdre de sa puissance symbolique. Les plateformes restent centrales, mais la croyance techno-libérale se fissure progressivement. La disruption cesse d’apparaître comme un horizon désirable universel. Le monde startup perd peu à peu son monopole imaginaire.
Le pouvoir cherche alors ailleurs. Vers la viralité numérique. Vers les plateformes. Vers les youtubeurs. Vers les nouveaux médiateurs affectifs. Vers les dispositifs contemporains de circulation culturelle. Vers les nouveaux lieux de validation symbolique des jeunes générations médiatiques.
La séquence McFly et Carlito apparaît alors moins comme une anecdote que comme un symptôme structurel : la tentative d’inscrire la présidence à l’intérieur des nouveaux circuits contemporains de circulation du désirable. Ce type de séquence évoque ce que Daniel Boorstin appelait des pseudo-events : des événements conçus moins pour transformer durablement le réel politique que pour produire immédiatement de la circulation médiatique, du commentaire et de la visibilité.
Mais là encore, quelque chose résiste. Car la viralité ne produit pas nécessairement la désirabilité. Et surtout, ces différents registres culturels ne s’articulent pas naturellement entre eux.
La startup nation, Johnny Hallyday, les youtubeurs, les dispositifs Élysée-pop, les références guerrières façon « Top Gun » présidentiel, certaines séquences métropolitaines-progressistes, les moments mémoriels, les opérations de proximité marseillaise ou les dispositifs numériques ultracirculants ne racontent pas le même imaginaire du pouvoir.
Ils ne mobilisent pas les mêmes affects. Ils ne produisent pas les mêmes formes de projection collective. Ils ne dessinent pas les mêmes récits nationaux implicites.
Et c’est précisément parce que ces régimes de désirabilité restent culturellement hétérogènes que le zigzag devient visible.
LA CRISE DE L’INCARNATION
Le problème n’est alors plus seulement politique. Il devient représentationnel.
Car plus Emmanuel Macron tente de raccorder sa figure présidentielle à de nouveaux espaces de désirabilité culturelle, plus l’effort même de réencodage devient perceptible. Or, comme l’avait montré Erving Goffman, une performance sociale perd une partie de son efficacité lorsque la mécanique même de la performance devient visible. Le rôle cesse alors d’être habité ; il apparaît joué.
DU DÉSIR À LA SIMULATION
Le pouvoir semble courir. Courir après les plateformes. Courir après les nouveaux codes culturels métropolitains. Courir après les dispositifs viraux. Courir après les nouveaux circuits du cool contemporain. Courir après les formes successives de validation symbolique produites par les industries culturelles numériques.
Mais sans jamais réellement parvenir à habiter durablement ces différents mondes symboliques. Comme si chaque nouveau branchement culturel rendait finalement plus visible encore l’instabilité du précédent.
Macron semble ainsi avoir confondu circulation des signes contemporains et habitation organique d’un imaginaire culturel. Le macronisme donne alors parfois l’impression de mimer le contemporain plus que de l’incarner réellement. Et lorsque les signes du contemporain sont essentiellement reproduits, recyclés ou performés, ils vieillissent extrêmement vite – intuition que l’on retrouve déjà chez Jean Baudrillard dans ses analyses de la simulation et de la circulation autonome des signes.
Et c’est probablement là qu’apparaît progressivement ce que l’on pourrait appeler la boomérisation symbolique du macronisme – non pas biologique, mais culturelle.
Non pas le vieillissement d’un homme. Mais le décrochage progressif entre une présidence obsédée par la désirabilité contemporaine et des régimes culturels du désirable devenus eux-mêmes extrêmement fragmentés, instables et incompatibles.
Le cool devient alors effort.
La fluidité devient stratégie visible.
La viralité devient tentative.
Et le zigzag devient perceptible.
Virginie MARTIN,
Professeure et chercheuse à Kedge Business School. Politiste, sociologue. Co-fondatrice de Spirales Institut
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