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dans Politique

Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Pierre LarrouyParPierre Larrouy
18 avril 2020
Terra incognita – Journal éphémère, libre et prospectif

Depuis le 17 mars, la France est confinée en raison de l’épidémie de coronavirus. Pierre Larrouy, économiste et essayiste, tient pour la Revue Politique et Parlementaire, un journal prospectif.

Samedi 18 avril

Eduardo Rihan Cypel, ancien parlementaire, reprend sa plume de philosophe, en friction avec la politique, pour dire sa vision de notre relation difficile avec la puissance de la technique, le progrès et l’avenir en ces temps incertains où l’avenir nous apparaît comme un rendez-vous quotidien avec des chiffres de la pandémie.

 
Eduardo Rihan Cypel, « Les rapports difficiles de la Raison puissance et de la raison sensible »

 Je prends au bond une phrase de Pierre Larrouy dans son journal du 13 avril :

 « Revenir à l’intuition fondamentale des Lumières qui réconcilie le sujet savant et le sujet sensible en montrant comment ils sont, tous deux, mus par une même énergie créatrice. »

Ici se niche, me semble-t-il, un problème fondamental à résoudre. Il pointe la déraison qui caractérise nos comportements collectifs les plus désastreux pour l’avenir – la survie, même – de l’humanité. La coupure entre le sujet de la connaissance et le sujet sensible est une réduction de la Raison. Elle sépare la puissance de la connaissance scientifique que détient l’homme comme être rationnel de son substrat d’être sensible dans le monde sensible.

Depuis les Lumières, en effet, la Raison s’est souvent transformée en Raison positiviste.

Une sorte de Raison calculatrice capable de maîtriser la connaissance de la nature par la mathématisation du monde couplée à la méthode expérimentale. Une telle Raison réduite à sa puissance de calcul, mais désormais coupée du sensible, est incapable de faire accéder à la compréhension et d’être en adéquation avec ce que le philosophe allemand Edmund Husserl appelait dans les années 1930 « le monde de la vie » (Lebenswelt).

Cette critique de la Raison instrumentale a été faite par Husserl, donc, mais aussi par Horkheimer et Adorno dans les années 1940 dans leur livre majeur La dialectique de la Raison (Tel, Gallimard). Je n’y reviens pas et renvoie le lecteur aussi bien à ces auteurs qu’à l’article que j’ai consacré à cette question dans la Revue Politique et Parlementaire de juin 2019 dédiée à l’Europe où j’ai longuement développé cette question1.

Je fais l’hypothèse décisive que notre Raison déraisonne de ce qu’elle se réduit à sa propre et seule puissance de calcul, sa force de « domination » de la Nature mais aussi à sa volonté de « domination » des comportements humains réduits à des faits, au même titre que les phénomènes de la nature dans les sciences modernes. Non pas que cela ne soit pas nécessaire dans un moment du processus cognitif. Mais en rester à ce moment de factualisation de la nature comme de l’homme est une impasse pour la Raison comme pour le fonctionnement d’une société démocratique.

Cela se traduit par des révoltes qui peuvent, parfois, paraître irrationnelles.  Elles sont des symptômes de la pathologie de cette Raison calculatrice. Révoltes contre la souffrance animale, plaidoyers pour la décroissance, rejet des nouvelles technologies comme des vaccins, etc. Ce sont des traductions d’un refus du monde tel qu’il va, de sa marche à la destruction et à la mort.

Il y a bien une tentation de la Raison de se conduire de la sorte, de se laisser aller à sa seule puissance de calcul. Une Raison guidée par un rêve (cauchemar ?) de maîtrise et possession absolues de l’univers. On voit, à la faveur des révolutions numériques, du Big Data et de l’intelligence artificielle, comment cette tentation est de nouveau à l’oeuvre au point que le transhumanisme apparaît comme la salvation ultime pour certains docteurs Frankenstein contemporains. Supprimons l’humain, c’est plus simple, n’est-ce pas…

A chaque fois que nous faisons un saut dans notre capacité de connaître et d’agir sur le réel, nous retombons dans ce fantasme de la Raison qui se croit toute-puissante. La Science ne nous préserve pas de la régression infantile de la toute-puissance. Nous devrions le savoir. Et pourtant cela repart de plus belle à chaque fois… « Humain, trop humain », dirait l’autre…

C’est ainsi, le risque d’un chemin du gouvernement technique des choses contre le gouvernement des hommes, par les hommes, pour les hommes (ce qui devrait être notre but ultime en tant que tâche historique à accomplir). Alain Supiot qui travaille depuis longtemps sur ces questions, a rappelé dans un billet récent sur le site de la Fondation du Collège de France2 cette formule terrible d’Antoine Grimaldi qui dénonce et dit tout de notre déraison-rationnelle : « soigner les indicateurs plutôt que les personnes ».

Nous en sommes là, à cette limite où notre Raison instrumentale se cogne. Elle ne peut pas tout dominer, elle ne peut pas se limiter à tout chiffrer, à tout algorithmiser.

La nature est une limite, la crise écologique nous le montre.

L’humain et son angoisse anthropologique structurelle ne disparaissent pas avec l’accumulation de biens et de richesses. Le sens du vivant ne peut pas se réduire à ce que le modèle actuel du capitalisme avancé nous offre comme un Eldorado : la pure et unique jouissance des objets de ce bas-monde, qu’ils se trouvent dans la nature ou que nous les produisions nous-mêmes.

Si l’on veut retrouver le sens d’une humanité authentiquement humaine, alors nous devons en effet renouer avec cet appel de détresse, donc de sursaut collectif, que Pierre Larrouy a relevé : Revenir à l’intuition fondamentale des Lumières qui réconcilie le sujet savant et le sujet sensible. Il semblerait même qu’un modèle économique et productif efficace et harmonieux soit possible sur ces mêmes bases… Et en plus, les Lumières c’est français…

  1. https://www.revuepolitique.fr/la-crise-de-la-conscience-europeenne-et-le-progres/ ↩
  2. Alain Supiot, De la place des sciences dans la pandémie globale : https://www.fondation-cdf.fr/2020/04/13/de-la-place-des-sciences-dans-la-pandemie-globale/ ↩
Pierre Larrouy

Pierre Larrouy est économiste et essayiste. Docteur en sciences économiques et diplômé de l'Institut d'Etudes et de Développement, il a été chef de cabinet du Ministre de l'Education nationale Alain Savary, conseiller du Ministre de la Jeunesse et des Sports Roger Bambuck, conseiller du Président de la Mutualité française et conseiller à la Présidence de Polynésie française. Auteur de plusieurs essais (Après, UPPR, 2019 ; <a href="https://amzn.to/3S5h5Hs" target="_blank" rel="noopener">Ubérisation, utopie et tyrannie</a>, UPPR, 2017 ; <a href="https://amzn.to/3Le8j7t" target="_blank" rel="noopener">La crise innovante</a>, UPPR, 2016 notamment) et articles, Pierre Larrouy travaille aujourd’hui sur la société numérique, ses conséquences psycho-sociologiques et politiques et sur de nouveaux modèles d’intelligence spatiale et de développement territorial.

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