L’opération « Absolute resolve » de l’armée américaine, qui a fait chuter le Président vénézuélien Nicolás Maduro, entre dans un projet plus large de reprise en mains du continent américain, en application de la récente stratégie de sécurité nationale*. Quels en sont les enjeux géopolitiques ? Décryptage.
Des réactions internationales mitigées
Certains États ont protesté contre l’opération américaine sur le sol vénézuélien[1]. D’autres, au contraire, ont apporté leur soutien aux Etats-Unis[2]. Enfin, une troisième catégorie de pays a exprimé des condamnations de principe et sa satisfaction pour la disparition du « dictateur Maduro »[3].
De leur côté, les organisations internationales (ONU, Organisation des États Américains, Union européenne) ont assuré un service minimum en appelant au respect du droit international et à une transition démocratique. On notera que la Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Venezuela a souligné, après la capture de Nicolás Maduro, « la nécessité d’assurer la responsabilité des graves violations des droits de l’homme et des crimes contre l’humanité commis par son gouvernement »[4]. Pour mémoire, cette Mission, créée en 2019 par le Conseil des droits de l’homme des Nations-Unies, évalue les violations des droits de l’homme commises depuis 2014 : elle rend chaque année un rapport sur les atteintes aux droits humains par les autorités vénézuéliennes[5].
Le Venezuela, premier domino du nouvel interventionnisme américain
Les Etats-Unis entendent provoquer un effet domino sur les autocraties situées dans leur environnement proche (Venezuela, Cuba, Nicaragua)[6] : le premier domino ciblé était le Venezuela à cause du régime chaviste devenu la « nouvelle tête de pont d’un axe hostile à l’Occident, passant essentiellement, en Amérique latine, par Caracas et Managua »[7].
La nouvelle stratégie américaine ,dans l’hémisphère occidental, pourrait prendre trois formes complémentaires.
- L’élimination des derniers régimes autoritaires qui persécutent leurs populations, Cuba et le Nicaragua. Cuba a bien compris qu’il risquait d’être le suivant sur la liste après les menaces de Donald Trump et de Marc Rubio, le Secrétaire d’État américain d’origine cubaine. Inquiète des desseins de Washington, La Havane a appelé les pays latino-américains à « serrer les rangs ». La crise économique et sociale, qui dévaste le pays depuis plusieurs année, forme le terreau d’une possible prochaine révolution populaire qui serait appuyée par les États-Unis : Cuba est un fruit mûr prêt à tomber, d’autant plus s’il ne reçoit plus le pétrole vénézuélien[8]. Par ailleurs, ces dernières années, le Nicaragua a favorisé l’immigration clandestine vers les États-Unis et a développé, des accords militaires avec la Russie et commerciaux avec la Chine[9].
- La mise au pas des gouvernements démocratiques hostiles à Donald Trump, la Colombie et le Mexique. S’agissant de dirigeants démocratiques, l’administration Trump ne pourra probablement pas avoir la même approche militaire qu’au Venezuela, à la veille des midterms. Elle dispose d’un angle d’attaque efficace, celui de la lutte insuffisante contre narcotrafic : la Colombie reste le plus gros producteur mondial de cocaïne[10] ; le Mexique est devenu le principal point de passage du fentanyl provenant de Chine[11]. La Maison Blanche pourrait prendre des sanctions économiques très sévères pour contraindre ces deux pays.
- L’opposition à l’influence chinoise. L’attention portée par Washington à d’autres théâtres d’opérations, au début des années 2000, a conduit les États-Unis à délaisser leur hémisphère occidental. La Chine en a profité pour investir sur le continent et a réussi à devenir le deuxième partenaire commercial de la région[12]. En 2024, les échanges commerciaux avec la Chine se sont élevés à 516 milliards de dollars, soit dix fois plus qu’en 2005[13]. Et, jusqu’à présent, 80% du pétrole vénézuélien était acheté par la Chine et le reste par Cuba et l’Iran. Dès lors, le déploiement actuel de l’armada américaine en mer des Caraïbes peut être analysé « comme une opération de contre-influence » qui vise in fine la Chine[14].
- Enfin, s’agissant des menaces sur le Groenland, territoire danois et donc européen, il ne peut s’agir que de pressions, fort déplaisantes, entre alliés de l’OTAN, d’un « bluff », visant à obtenir des concessions pour l’exploitation de terres rares[15]. L’avenir nous démentira peut-être, mais l’invasion d’un pays démocratique, véritable acte de guerre consistant à prendre par la force ce territoire nordique et otanien, aurait de telles conséquences que même Donald Trump ne pourrait pas assumer.
* * *
Dans une posture impérialiste, les États-Unis ont donc choisi de récupérer leur pré-carré continental, si nécessaire par la force. La Chine est directement visée par ce choix stratégique. L’Amérique latine et les Caraïbes reviennent au centre de la bipolarité internationale, comme un enjeu central entre les deux premières puissances mondiales.
David Biroste
Docteur en droit et Vice-président de France – Amérique latine Caraïbes (latfran.org)
Pascal Drouhaud
Spécialiste des relations internationales et Président de France – Amérique latine Caraïbes (latfran.org)
* David Biroste, « La chute de Nicolás Maduro (1/2) : causes et conséquences pour le Venezuela », RPP, 5 janvier 2026.
[1] Brésil, Chili, Chine, Colombie, Corée du Nord, Cuba, Honduras, Iran, Mexique, Russie.
[2] Argentine, Bolivie, Costa Rica, El Salvador, Équateur, Guyana, Italie, Israël.
[3] Les pays européens pour la plupart, dont la France.
[4] Haut-Commissariat aux droits de l’homme, « Venezuela: UN Fact-Finding Mission expresses grave concern following US military intervention and calls for accountability for human rights violations and crimes », Communiqué de presse, Genève, 3 janvier 2026.
[5] Dans son rapport de septembre 2025, la Mission a « observé une intensification de la répression étatique, une recrudescence des persécutions contre les voix critiques du gouvernement et une impunité bien ancrée » : Report of the independent international fact-finding mission…, Genève, 22 septembre 2025.
[6] Pascal Drouhaud, « Venezuela–Colombia: la nueva teoría de los “dominós” », El Diario de Hoy, 25 octobre 2025.
[7] Pascal Drouhaud, « Venezuela : le coup de force permanent », RDN, Novembre 2024, p. 120.
[8] George Friedman, « The Geopolitical Logic for Latin American Intervention », Geopolitical Futures, 22 décembre 2025.
[9] Pascal Drouhaud et David Biroste, « Nicaragua : le méthodique abandon démocratique », RDN, Avril 2025, p. 121.
[10] Thomas Graindorge, « Qui est Gustavo Petro, le président colombien et nouvelle cible de Donald Trump ? », Le Point, 5 janvier 2026.
[11] Mathieu Tourliere, « Dans l’espoir d’éviter les tarifs douaniers de Trump, le Mexique remet 29 narcotrafiquants aux États-Unis », Le Monde, 1er mars 2025.
[12] James T. Areddy, « Délaissée par les États-Unis, l’Amérique latine se laisse séduire par la Chine », L’Opinion, 15 novembre 2024
[13] BPI France, « Amérique latine : l’Union européenne et la Chine pourraient tirer parti de la politique agressive de D. Trump », Flash Eco, 9 mai 2025.
[14] Jean-Michel Valantin, « Géopolitique de Trump (3) – Vers la guerre sino-américaine en Amérique latine et dans les Caraïbes ? », The Red Team Analysis Society, 19 novembre 20251.
[15] Les États-Unis disposent d’une base militaire à Thulé (ou Pittufik).



















