Y a-t-il une autre manière de voir la présidence Trump ?

Alors que le mandat présidentiel de Donald Trump atteint son terme, et en attendant de savoir s’il sera renouvelé, Mathieu Creson propose de jeter un regard rétrospectif sur la politique du président républicain, en évitant l’écueil d’une analyse biaisée par les polémiques à son sujet.

Il est instructif de comparer la manière dont les Américains parlent de l’intérieur des États-Unis avec la façon dont les Européens voient ce pays de l’extérieur. En effet, il n’est pas rare d’entendre ces derniers, et notamment les Français, déclarer que les États-Unis sont le pays des inégalités par excellence, où règnent avant toute chose les divisions raciales, lesquelles y sont d’ailleurs souvent perçues comme « systémiques » ou endémiques. Dans le contexte actuel, on répète inlassablement que Donald Trump n’aurait fait qu’attiser la haine aux États-Unis au cours des quatre dernières années ; il aurait passé son temps à jeter de l’huile sur le feu, entend-on ou lit-on un peu partout, et ce dans une intention on ne peut plus claire : galvaniser toujours davantage sa base électorale en vue d’assurer sa propre réélection en 2020.

Continuellement ressassé depuis quatre ans par les médias mainstream aux États-Unis, ce lieu commun est aussi très largement répandu dans nos médias et parmi nos « experts » de l’Amérique, dont une bonne partie ne semble pouvoir parler de Trump autrement que sur le ton du ricanement dédaigneux et de la consternation réprobatrice, quand bien même son bilan ne serait pas totalement exempt de certains succès. Outre-Atlantique, le phénomène Trump a d’ailleurs donné lieu à un nouveau syndrome appelé TDS (Trump Derangement Syndrome), qui se caractérise par une tendance à l’hystérisation des réactions dès que le simple nom de Trump est prononcé.

Un des rares auteurs en France à avoir su faire la part des choses concernant Trump et à avoir vu les réussites dont on peut légitimement créditer ce dernier, Nicolas Lecaussin, fait d’ailleurs écho à ce qu’on appelle le TDS aux États-Unis en parlant pour sa part de « trumpophobie », laquelle, écrit-il avec raison, « empêche non seulement de réfléchir mais aussi tout simplement d’informer »1.

Concédons que Trump a pu légitimement nous paraître outrancier ou irritant sur la forme. Sa personnalité le place clairement à part dans l’histoire des présidents américains, et il ne ressemble à aucun autre républicain. Mais du fait de l’acharnement médiatique anti-Trump qui sévit depuis au moins quatre ans, il en ressort un portrait du président des États-Unis que presque personne en France ne songerait a tempérer, ne serait-ce qu’en se demandant s’il n’existe pas une autre manière d’appréhender son bilan et le combat politique qu’il incarne.

À peu près tout ce qui circule couramment sur Trump peut en effet se résumer ainsi : celui-ci ne serait qu’un adepte compulsif de Twitter, un homme à foucades, un intarissable propagateur de fake news, un narcissique obsédé par ce que les autres pensent de lui, un rustre de première catégorie incapable de comprendre quoi que ce soit à la complexité des problèmes auxquels les États-Unis doivent faire face ; il serait en outre immature, imprévisible, incapable de se concentrer sur un sujet plus d’une minute, incompétent, rétif à tout effort d’apprentissage, excessivement confiant dans son « instinct »2 et inapte à la fonction présidentielle.

Nous retrouvons ici la vieille tendance – particulièrement vraie chez les Français – à traiter les présidents américains avec condescendance : après le planteur de cacahuètes Jimmy Carter, l’acteur de série B Ronald Reagan, « l’idiot du Texas » George W. Bush, nous avons donc eu droit depuis quatre ans au promoteur immobilier et à l’animateur d’émissions de téléréalité Trump. (Remarquons que les seuls présidents américains qui trouvent grâce à nos yeux sont toujours démocrates : à l’exécration universelle vouée à Trump répond l’adulation non moins universelle dont on a entouré Obama.)

La violence des attaques médiatiques contre le président américain a toutefois monté d’un cran comme jamais depuis l’élection de 2016, certains medias mainstream américains donnant même l’impression de s’être mués depuis lors en véritables machines de guerre idéologique anti-Trump.

Une politique étrangère résolument « non sacrificielle »

Distinguons la critique rationnelle de Trump de l’idéologie anti-Trump systématique : si la première est parfaitement légitime, la seconde perd toute crédibilité dans la mesure ou elle se polarise sur les seuls torts de Donald Trump, délaissant entièrement la question des éventuels mérites de sa politique. Sur le plan de la politique étrangère, on peut tout à fait adresser certaines critiques à Donald Trump : ainsi l’apparente absence de réels fondements intellectuels de son action politique et diplomatique sur la scène internationale. Conseiller à la sécurité nationale sous l’administration Trump en 2018 et 2019, souvent associé au courant néoconservateur et auteur du récent livre The Room where it happened (New York, Simon & Schuster, 2020), John Bolton a pu dire : « je me suis vite aperçu que Trump n’avait aucune vision. Il n’est ni un conservateur républicain ni un démocrate de gauche. Il n’est rien. Et je pense que c’est un problème. Si vous n’avez pas de philosophie, vous n’avez pas d’objectifs et vous allez n’importe où. Trump est exactement dans cette situation »3.

John Bolton confie qu’il ne votera ni pour Trump ni pour Biden, et que ce sera la première fois qu’il ne votera pas pour le candidat investi par le Parti républicain. Mais il avoue dans le même temps que Biden risque fort de mener une politique étrangère qui sera pire que celle de Trump : « Sa politique étrangère sera, au mieux, déclare-t-il, aussi mauvaise que celle d’Obama. Mais le risque qu’elle soit encore pire existe, en raison des pressions de l’aile gauche du Parti démocrate qu’il va subir »4. Trump apparaît donc ici comme un moindre mal, et la question pour un électeur qui a conscience de cette réalité est donc de savoir si de deux maux il faut choisir le moindre, ou bien s’il faut, comme Bolton, refuser de choisir. Nous reviendrons cela dit un peu plus loin sur les succès de la politique étrangère de Trump, car il y en a et il faut savoir les reconnaître.

Dans un entretien paru dans Le Monde, le politologue Robert Kagan a quant à lui dénoncé l’usage « égoïste » de la puissance américaine par Trump, allant même jusqu’à parler d’une transformation des États-Unis par ce dernier en « une superpuissance voyou »5… Si l’on peut considérer qu’Obama a tenté d’amoindrir l’ « hyperpuissance américaine », Trump, nous dit Kagan, a voulu restaurer la suprématie des États-Unis, mais d’une manière inédite : l’Amérique de Trump est bien redevenue une superpuissance, mais elle est désormais une superpuissance « unilatérale », essentiellement tournée vers ses propres intérêts. Le grief d’ « unilatéralisme » avait couramment été fait aux États-Unis, on s’en souvient, notamment lors de la deuxième guerre d’Irak. Kagan considère que l’Amérique d’aujourd’hui – « une Amérique très active, très forte, et qui ne pense qu’à elle-même », dit-il dans le même entretien au Monde – est devenue réellement « unilateraliste ». Objectons cependant à Kagan que l’on ne peut reprocher à un pays de tenir compte avant toute chose de son intérêt.

Il est à cet égard intéressant me semble-t-il de rapprocher la politique étrangère de Trump avec ce qu’écrivait la philosophe Ayn Rand sur ce sujet. « Une solution appropriée, peut-on lire dans son livre Capitalism: the Unknown Ideal (1966), serait d’élire des hommes d’État – dans le cas ou ils apparaîtraient – avec une politique étrangère radicalement différente, une politique explicitement et fièrement consacrée à la défense des droits et des intérêts nationaux de l’Amérique, en rejetant l’aide étrangère et toutes les formes d’auto-immolation internationale ».

Posons dès lors cette question : est-il raisonnable pour les Européens de toujours exiger des États-Unis (sauf lorsque ces derniers s’érigent selon eux en « gendarmes du monde ») qu’ils mènent une politique étrangère qu’on pourrait qualifier, dans le vocabulaire d’Ayn Rand, de « sacrificielle » ?

Que l’érosion de l’ordre libéral international, dénoncée par Kagan, soit dans l’intérêt des États-Unis est en revanche une idée que l’on peut discuter, et que j’ai d’ailleurs discutée dans un précédent article6.

Est-ce là le seul point sur lequel la politique étrangère de l’administration Trump peut être considérée comme « randienne » ? On pourrait a priori penser que oui, Ayn Rand ayant en outre écrit dans le même livre : « L’essence de la politique étrangère du capitalisme est le libre-échange – c’est-à-dire l’abolition des barrières commerciales, des tarifs protecteurs, des privilèges spéciaux -, l’ouverture des routes commerciales du monde au libre-échange international et à la concurrence entre les particuliers de tous les pays qui traitent directement les uns avec les autres ».

Nous aurions cependant tort de voir en Trump un défenseur du protectionnisme en tant que tel. C’est ce que nous rappelle l’essayiste Dinesh D’Souza dans son dernier livre United States of Socialism (All Points Books, 2000), lorsqu’il écrit :

« Trump est aussi, comme le fut Reagan, un défenseur du capitalisme de marché libre. La seule réserve qu’on pourrait avoir à ce sujet est la position de Trump sur le commerce, laquelle est en fait tout à fait compatible avec les principes du libre-échange. Après tout, Trump est favorable aux tarifs douaniers non pas parce qu’il veut freiner le commerce entre les nations mais parce qu’il veut soumettre des pays comme la Chine ou la France à l’obligation de supprimer leurs propres barrières douanières. L’objectif de Trump n’est pas d’ériger des barrières douanières, mais de les éliminer et de créer une situation équitable en matière de commerce international. On peut être en accord ou en désaccord avec sa stratégie, mais il faut se rappeler qu’il entend encourager et non dissuader le libre-échange dans monde » (p. 250-251).

C’est aussi la conclusion à laquelle parvient Franz Olivier-Giesbert dans son éditorial du Point du 10 septembre 2020, dans lequel il avoue son regret d’avoir critiqué il y a 4 ans le prétendu « ultra-protectionnisme » de Trump : « En renégociant les traités, écrit-il, le président américain voulait seulement en finir avec l’ingénuité un peu infantile des Occidentaux dans leurs relations commerciales avec des nations qui, comme la Chine, ont du mal à admettre la réciprocité. Au nom d’un libéralisme mal compris, ils ont souvent eu tendance, telle l’Union européenne, à leur donner satisfaction, aux dépens de leurs propres intérêts ».

Le « protectionnisme » de Trump se comprend donc mieux lorsqu’on le replace dans le cadre plus général de la politique étrangère américaine menée par lui depuis 4 ans, laquelle est sous-tendue par la volonté de restaurer des règles du jeu plus équitables entre les pays, qu’il s’agisse de la redéfinition du financement d’organisations de coopération militaire comme l’OTAN, ou de celle d’accords commerciaux internationaux7.

L’« isolationnisme » ou, pour reprendre le mot de Robert Kagan, l’ « unilatéralisme » de Trump peut aussi s’entendre comme un refus de continuer à porter seuls le fardeau d’une responsabilité collective, au profit d’une plus grande responsabilisation des autres pays avec lesquels les États-Unis sont engagés dans un effort de coopération internationale. Lors de la commémoration du débarquement, le 6 juin 2004, George W. Bush avait déclaré que « si c’était à refaire, les États-Unis le referaient pour leurs alliés ».

L’Europe s’est habituée tout au long du XXe siècle, depuis la Première Guerre mondiale jusqu’à la guerre du Kosovo, à s’en remettre aux États-Unis pour régler ses problèmes à sa place, incapable qu’elle fut d’y mettre elle-même un terme. À cet égard, on peut considérer que Trump n’a pas tant fait voler en éclats les instances de coopération internationale qu’il n’a en fait contraint les Européens entre autres à se rendre davantage maîtres de leur propre destin et à ne pas toujours tout attendre des États-Unis. Au Moyen-Orient, on peut également considérer que l’effort de Trump aura consisté à mieux responsabiliser plusieurs pays dans la lutte contre le terrorisme8.

Dans un numéro de La Croix L’Hebdo (semaine du 23 octobre 2020), la journaliste Marianne Meunier pose légitimement la question : « En politique étrangère, faut-il tout jeter du bilan de Donald Trump ? » La première erreur, écrit-elle avec raison, consisterait à juger l’intégralité de sa politique étrangère à la seule lumière de ses tweets. Ainsi que le dit Maxime Lefebvre, diplomate et professeur de relations internationales à l’ESCP, « il faut faire attention à ne pas juger la politique étrangère de Donald Trump à l’aune de ses tweets et de ses foucades, elle ne se résume pas à cela »9. Dans son éditorial du Point déjà cité, Franz-Olivier Giesbert s’interroge lui aussi sur « ce qu’il ne faut pas jeter de Trump ».

Nous avons déjà parlé de la nouvelle fermeté américaine à l’égard des pratiques commerciales de la Chine. Robert Kagan concède également ce point, déclarant à propos de la Chine : « Ce pays a longtemps profité d’une certaine timidité américaine pour violer les règles, ou piller ce qui relève de la propriété intellectuelle »10. Qu’en est-il concernant le dossier iranien ? Alors qu’Obama avait pratiqué une politique d’ouverture vis-à-vis de l’Iran, Trump a décidé en 2018 le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, décision qui fut vivement critiquée de par le monde, à l’exception de pays alliés des États-Unis au Moyen-Orient comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis11. Trump aura donc mis fin à l’ingénuité d’Obama, lequel, comme le dit Franz-Olivier Gisbert, « avait pris l’engagement [des dirigeants iraniens] pour argent comptant ».

Après l’attaque de deux pétroliers, l’un norvégien, l’autre japonais, en mer d’Oman en 201912, ou encore après le bombardement par drones d’installations pétrolières saoudiennes, les États-Unis ont en effet riposté en lançant un raid aérien contre le général Qassem Soleimani13. Concernant la décision de Trump de reconnaître officiellement Jérusalem capitale de l’État d’Israël, Franz-Olivier Gisbert ajoute que le président américain « a ainsi sorti Israël de sa condition d’infréquentable, de “juif des nations” ». Cette décision, poursuit-il, ne s’est pas accompagnée du scénario redouté par la bien-pensance politico-médiatique d’un conflit majeur au sein du Moyen-Orient, voire au-delà.

La politique intérieure de Trump : politique de baisse d’impôts et de dérèglementations et combat contre le nouveau « socialisme démocratique » américain

Un grief souvent fait à Trump est celui d’avoir été le « président des riches ». Rien n’est plus faux que cette assertion, comme l’a remarquablement montré Nicolas Lecaussin dans un article intitule « Trump, le “président des riches” qui a enrichi les minorités, les pauvres et les classes moyennes – Les baisses d’impôts et les suppressions de réglementations plus efficaces que la redistribution »14.

Partant des statistiques du Census Bureau, Nicolas Lecaussin rappelle comment le revenu médian des ménages a augmenté de 4 379 dollars pour atteindre 68 700 dollars à la fin de l’année 2019, ce qui représente une augmentation de 6,8 % par rapport à 2018. C’est, ajoute-t-il, le plus haut niveau jamais atteint par ces revenus après inflation depuis 1967. Or loin d’avoir bénéficié avant tout aux classes les plus aisées, cette hausse a surtout profité aux minorités, parmi lesquelles les Noirs. « Grâce à la politique économique de Trump, ajoute fort justement Nicolas Lecaussin, plus de 4 millions de personnes sont sorties de la pauvreté qui chute à son niveau de 1959, principalement pour les Noirs dont le taux de pauvreté n’a jamais été aussi bas ». D’autre part, le taux de chômage des Noirs avait atteint, pour la première fois depuis les années 70, seulement 5,4 %, contre 7,5% sous Obama15.

Il est donc intéressant de constater que si les démocrates d’aujourd’hui sont généralement connus pour leur discours en faveur des minorités, c’est en réalité Trump qui aura permis d’améliorer substantiellement leurs conditions à travers les baisses d’impôts et les mesures de dérèglementation décrétées par lui.

Les médias mainstream qui mettent leur point d’honneur à passer les déclarations de Trump – nécessairement toutes des élucubrations fantaisistes selon eux – au crible des faits, ont-ils fait part de ces chiffres autant que l’éthique journalistique aurait commandé de le faire ?

Probablement pas, car il faut à tout prix, pour la gauche idéologique américaine, maintenir l’idée que ce sont les démocrates « progressistes » qui œuvrent pour le bien des minorités, contrairement aux méchants républicains sans cœur qui ne se préoccuperaient que du sort des plus fortunés et afficheraient un souverain mépris pour les travailleurs plus modestes. Il faut vraiment lire l’article en question de Nicolas Lecaussin dans son intégralité pour comprendre à quel point les baisses d’impôts de Trump auront porté leurs fruits au bénéfice du plus grand nombre, et non au profit des seules grandes fortunes, idée sempiternellement ressassée par les campagnes de désinformation de l’idéologie « progressiste ». Ainsi Nicolas Lecaussin écrit-il :

« Ces succès économiques et sociaux s’expliquent, non par un renforcement de la redistribution et une augmentation des aides sociales, mais par les baisses d’impôts et la suppression des réglementations. La politique économique et fiscale lancée par Trump en novembre 2017 sous le nom de “Tax Cuts and Jobs Act“, une promesse de campagne, aura changé l’économie américaine. Elle a donné un véritable bol d’air, et aux ménages et aux entreprises avec de nombreuses mesures audacieuses, que les Américains attendaient »16.

Alors que Trump s’est efforcé de ce point de vue de prolonger la « révolution reaganienne » avec ses baisses d’impôts et ses dérèglementations, plusieurs membres de l’aile gauche du Parti démocrate, notamment Alexandria Ocasio-Cortez (souvent appelée par ses initiales AOC aux États-Unis), rêvent de restaurer la prééminence du Big governement, dans la continuité de l’action politique d’Obama. C’est tout à fait perceptible dans son projet de Green New Deal, lequel prévoit un élargissement sans précédent de l’action fédérale dans le domaine économique.

L’idée d’une « Nouvelle donne verte » avait été imaginée en 2007 par des ONG et des groupes de recherche écologistes, avant d’être reprise récemment par AOC. La référence au New Deal de Franklin D. Roosevelt n’est évidemment pas innocente et traduit clairement une volonté de s’inscrire dans la longue tradition américaine, née avec Herbert Hoover et FDR au XXe siècle, favorable a l’extension du Big Government17. Prenant appui sur un rapport du GIEC (Groupe d’Experts Inter-Gouvernemental sur l’Évolution du Climat)18 datant d’octobre 2018, le New Deal vert d’AOC prévoit notamment une conversion forcée à l’utilisation exclusive aux États-Unis de sources renouvelables (énergies solaire et éolienne) d’ici 2035 pour la production d’électricité. Ce programme comporte également un versant social, consistant notamment dans la création d’une couverture universelle à la française en matière de santé, l’instauration de la gratuité des universités publiques, et la garantie par l’État fédéral d’un emploi.

AOC propose en outre de financer le Green New Deal en taxant à 70% les revenus dépassant les 10 millions de dollars annuels19. La conversion forcée à l’utilisation d’énergies renouvelables à 100%, impliquant l’abandon complet des énergies nucléaire et fossile, pose en réalité de nombreux problèmes aussi bien économiques qu’énergétiques ou environnementaux, et fait dès lors figure de rêve écologiste coûteux, inefficace, voire contre-productif20. Comme on a pu l’écrire avec justesse, le New Deal vert reflète en réalité l’essor d’un éco-socialisme aux États-Unis, fondé sur « un scientisme politique de planification économique et sociale », dans la tradition du vieux « socialisme scientifique »21.

On voit donc que l’élection présidentielle de 2020 est un enjeu d’autant plus important qu’elle voit s’opposer deux visions radicalement contraires de l’économie : libre et dérèglementée pour Trump, étatisée et fondée sur la redistribution pour AOC et ses partisans. Certes, Biden n’est pas AOC ou Sanders. Sensible toutefois aux idées de ce dernier, Biden n’en est pas moins ce que l’essayiste Dinesh D’Souza appelle un « socialiste rampant », qui « avance à bas bruit », alors qu’AOC ou Bernie Sanders sont ouvertement socialistes, quand bien même ils défendraient cette nouvelle variante du socialisme aux Etats-Unis : le « socialisme démocratique »22.

Pour Dinesh D’Souza (qui vient de réaliser le documentaire Trump Card, pendant de son livre United States of Socialism), le socialisme qui progresse actuellement aux États-Unis n’est pas vraiment le marxisme, fondé sur la lutte des classes et le contrôle des moyens de production et d’échanges par l’État. Au lieu de diviser la société entre prolétaires et capitalistes, les socialistes actuels introduisent davantage de critères de segmentation sociale, tels que l’origine ethnique, le genre ou l’orientation sexuelle. C’est ce qu’on appelle aux États-Unis la « politique des identités » (identity politics), et que l’on peut aussi nommer multiculturalisme. Le but ultime des socialistes actuels aux États-Unis, nous dit Dinesh D’Souza, est de créer une coalition majoritaire de victimes minoritaires opprimées. Les socialistes américains espèrent ainsi faire triompher leurs idées en rassemblant une majorité et en exerçant, au nom de cette majorité, un pouvoir tyrannique sur la minorité qui subsiste. D’Souza note très justement que ce n’est pas Trump qui a créé la division et le chaos que l’on voit actuellement dans la société américaine : ce sont bien plutôt, dit-il, les divisions préexistantes de la société qui ont fait naître Trump.

On considère d’ordinaire que Trump est quelqu’un de foncièrement immodéré. Pour D’Souza, ce sont surtout les temps actuels qui sont immodérés. À cet égard, D’Souza établit une comparaison entre Trump et Lincoln. Lincoln n’était pas spécialement quelqu’un d’immodéré en soi ; mais en arrivant a Washington en 1861, et en voyant ce que D’Souza nomme la « gangstérisation des démocrates », Lincoln a été contraint d’évoluer. D’Souza compare en outre Trump à Lincoln sur un autre point : en effet, pour Lincoln, l’essence de l’esclavage, c’est le vol, dans le sens où le fruit du travail de l’un est usurpé par l’autre. D’Souza insiste sur le fait que les socialistes américains d’aujourd’hui préfèrent justement s’employer a créer cette coalition majoritaire de minorités dites opprimées, afin de s’en prendre à une autre minorité : celles des créateurs et des innovateurs.

Ici encore, n’en déplaise à ce que prétendent certains libertariens anti-Trump, celui-ci est plus proche d’Ayn Rand qu’on ne le pense : ce sont les progressistes actuels qui entendent faire croire qu’il est légitime et normal pour la majorité d’exiger de cette minorité d’inventeurs qu’elle lui verse une part substantielle des fruits de son travail, au besoin en usant de l’argument ethniciste : si ces innovateurs se sont enrichis, arguent en effet certains progressistes américains, c’est parce qu’ils ont exploité les minorités notamment ethniques, ou bien c’est parce que leurs ancêtres ont exploité les ancêtres de ces mêmes minorités durant la période esclavagiste. Il s’ensuit cette idée que les innovateurs ou leurs aïeux ont en fait « volé » le fruit du travail d’autrui, et qu’il est donc légitime de s’en emparer en retour.

Alors que la seule minorité existante est celle de l’individu, comme l’avait dit Ayn Rand, les socialistes américains actuels imposent donc une vision multiculturelle, en réalité rétrograde, de la société américaine, ravivant ainsi la discrimination sociale, fût-elle qualifiée de « positive ». Sous couvert de « générosité » et de « progressisme », ils agissent en fait, poursuit D’Souza, à des fins essentiellement clientélistes. Ils ont compris que cette coalition de minorités jugées opprimées constitue une véritable manne électorale. Car ainsi que le disait l’écrivain irlandais George Bernard Shaw, « tout gouvernement qui dévalise Pierre pour habiller Paul peut toujours compter sur le soutien de Paul ».

À cela, les progressistes américains répondent qu’ils n’entendent nullement raviver le socialisme, mais s’inspirer au contraire du modèle scandinave. Là encore, D’Souza leur répond avec pertinence, soulignant combien leur référence au modèle scandinave est erronée. En effet, le modèle scandinave n’est pas fondé sur une même approche multiculturelle de la société. D’Souza insiste aussi sur le fait que les Suédois sont certes « socialistes » dans la redistribution des richesses, mais aussi et avant tout capitalistes dans la production de ces mêmes richesses. De plus, les minorités n’y sont pas incitées à se grouper entre elles pour extorquer aux plus riches le fruit de leur travail, et l’impôt y est beaucoup plus égalitaire, tout le monde le payant à concurrence de ses revenus. D’Souza en vient donc à soutenir comment c’est en fait le Venezuela, et non les pays scandinaves, qui constitue le vrai modèle des socialistes américains…

Le combat que mène Trump n’est nullement un combat contre les minorités, et l’on a rappelé précédemment combien il a pu faire en réalité pour elles depuis 4 ans sur le plan économique. Ainsi que l’a écrit Thomas D. Klingenstein dans un article intitulé « Patriotism vs. Multiculturalism » (volume XIX, numéro 2, printemps 2019), le vrai combat que Trump a mené réside en fait dans la défense de l’Amérique contre les assauts du multiculturalisme23. Insistons sur le fait que cela n’a strictement rien à voir avec une hypothétique et ridicule défense du « suprémacisme blanc ».

Car comme nous l’avons dit, et ainsi que l’entend toute la tradition de la pensée libérale, il n’existe au fond dans une société que des individus.

La parade des progressistes consiste à traiter quiconque oserait s’en prendre aux méfaits du multiculturalisme de « raciste » ou de « xénophobe ». Odieusement vilipendé sur le plan moral, l’opposant à la dérive sectaire multiculturaliste de la société américaine se trouve ainsi mis au ban de l’opinion, relégué au rang des « pitoyables », pour reprendre la manière dont Hillary Clinton avait qualifié une partie de l’électorat de Trump peu avant l’élection de 2016.

Il convient ici de distinguer deux multiculturalismes : d’une part, le multiculturalisme originel des États-Unis, qui a toujours été fondé sur l’adhésion des nouveaux immigrés aux principes fondateurs américains et à la Constitution ; d’autre part, le multiculturalisme idéologique actuel, qui règne dans une bonne partie des universités et des médias américains, et qui est fondé sur des idées et des valeurs à peu près contraires à celles qui étayaient le multiculturalisme originel.

Comme l’écrit encore Thomas D. Klingenstein, « l’Amérique est une société multiraciale avec des citoyens issus de tous les coins du monde. Malgré sa multiplicité, ou plutôt grâce à elle, le pays s’est efforcé de s’unir autour d’une culture politique nationale unique fondée sur les droits naturels, la liberté individuelle et le gouvernement républicain. Le multiculturalisme est encore quelque chose d’autre, l’antithèse de ces principes unificateurs et du patriotisme commun. Nourri dans nos collèges et universités, le multiculturalisme est un exercice insensé d’auto-flagellation. »

« Il considère le passé de l’Amérique comme une série de crimes contre l’humanité: le génocide, le racisme et toutes ses comorbidités »24.

Que faut-il donc attendre de l’élection du 3 novembre ? Comme l’écrit encore D’Souza dans United States of Socialism, si Trump perd, la gauche américaine tentera de faire croire que les années 2016-2020 auront été une parenthèse dans l’histoire récente des États-Unis, au cours de laquelle les Américains seront devenus fous. Elle s’efforcera de contrecarrer les actions engagées par Trump et elle discréditera tout ceux qui ont osé le soutenir sur certains points. (p. 254). Surtout, si Trump perd, les États-Unis franchiront une étape supplémentaire dans la voie du socialisme « démocratique » et « identitaire », et le concept trumpien du « Make America Great Again » (MAGA) disparaitra. (Ibid.) En revanche, si Trump gagne, celui-ci parachèvera la révolution reaganienne des années 80 – appliquée au contexte actuel – en revenant aux principes fondamentaux de l’Amérique que sont la liberté individuelle, le rêve américain et le respect intégral de la propriété privée.

 

Matthieu Creson

 

Evan El-Amin/Shutterstock.com

 

  1. https://www.lefigaro.fr/vox/monde/la-trumpophobie-cette-maladie-qui-empeche-de-reflechir-et-d-informer-20200528
  2. https://www.parismatch.com/Actu/International/John-Bolton-Comme-Trump-refuse-d-apprendre-il-est-incompetent-1700206
  3. Ibid.
  4. Ibid.
  5. https://www.lemonde.fr/international/article/2019/01/25/robert-kagan-trump-transforme-les-etats-unis-en-une-superpuissance-voyou_5414455_3210.html
  6. https://www.revuepolitique.fr/relations-internationales-le-retour-de-la-jungle-se-confirme/
  7. Sur la nécessite d’aller vers plus et non moins de mondialisation, voir mon article sur https://www.revuepolitique.fr/pourquoi-il-faut-non-pas-moins-mais-plus-de-mondialisation/
  8. https://www.contrepoints.org/2017/06/22/292712-politique-etrangere-de-trump-beaucoup-plus-coherente-quon-ne-pense
  9. Cité dans Ibid.
  10. https://www.lemonde.fr/international/article/2019/01/25/robert-kagan-trump-transforme-les-etats-unis-en-une-superpuissance-voyou_5414455_3210.html
  11. https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/05/09/accord-sur-le-nucleaire-iranien-les-monarchies-du-golfe-face-a-une-nouvelle-donne-strategique_5296684_3218.html
  12. https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/13/la-marine-americaine-assiste-deux-navires-attaques-dans-le-golfe-d-oman_5475675_3210.html
  13. https://www.lefigaro.fr/international/qui-est-qassem-soleimani-tue-dans-un-raid-americain-en-irak-20200103
  14. https://fr.irefeurope.org/Publications/Articles/article/Trump-le-president-des-riches-qui-a-enrichi-les-minorites-les-pauvres-et-les-classes-moyenne
  15. Ibid
  16. Ibid.
  17. https://www.contrepoints.org/2019/03/26/340053-etats-unis-la-terrible-idee-dun-new-deal-vert
  18. https://www.contrepoints.org/2019/02/16/337283-green-new-deal-leco-socialisme-debarque-aux-usa
  19. https://www.lefigaro.fr/international/2019/02/08/01003-20190208ARTFIG00105-etats-unis-la-democrate-alexandria-ocasio-cortez-presente-un-green-new-deal.php
  20. https://www.contrepoints.org/2019/03/26/340053-etats-unis-la-terrible-idee-dun-new-deal-vert. https://information.tv5monde.com/info/climat-le-green-new-deal-d-alexandria-ocasio-cortez-peut-il-changer-la-donne-32276
  21. https://www.contrepoints.org/2019/02/16/337283-green-new-deal-leco-socialisme-debarque-aux-usa
  22. https://www.youtube.com/watch?v=zBVMHtVLNcI. Voir mon article sur l’essor du « socialisme démocratique » aux Etats-Unis : https://www.revuepolitique.fr/le-socialisme-democratique-americain-ou-vers-une-nouvelle-tyrannie-de-la-majorite
  23. https://americanmind.org/author/thomas-d-klingenstein/
  24. Ibid.