L’ordre du monde – 2/5

Léo Keller fin observateur des relations internationales dresse, pour la Revue Politique et Parlementaire, un état du monde. Où en sommes-nous ? Comment et vers quoi allons-nous ? C’est à ces questions que tente de répondre le directeur du blog géopolitique Blogazoi dans une tribune en cinq parties. Dans ce volet, il aborde les dangers stratégiques.

Un monde tout sauf à l’ombre des jeunes filles en fleurs !

Les dangers stratégiques

Pieter de Hooch, célèbre peintre hollandais, n’aurait eu aucun mal à représenter dans ses tableaux le monde actuel selon trois caractéristiques :

  • une extrême volatilité ;
  • le retour des croyances – religieuses ou pas – taillant des croupières au Siècle des Lumières et de la raison;
  • l’émergence de leaders charismatiques et forts dont le mépris du droit est le triste gonfalon. America First qui fût, ne l’oublions jamais, le slogan des nazis américains est hélas de retour sur le devant de la scène.

Une des explications du déchiffrement du monde est la représentation que se font des individus de leur place, de la place de leur pays dans le monde, de ses dangers, de ses atouts et de ses faiblesses. L’observateur attentif tâchera de démêler ce qui relève de la surface des choses de ce qui révèle une tendance lourde et pérenne.

Le premier danger qui est propre à dévoiler puis amplifier ces phénomènes est le glissement des plaques tectoniques qui agitent, secouent et révolutionnent le monde.

Lorsque le croisement des puissances chinoise et américaine sera complet, les choses seront, non pas forcément plus agréables pour le monde dit occidental, mais sûrement plus claires car plus balisées.

Ce qui attise les craintes, c’est l’incertitude et les situations en devenir.

Robert Jervis étudie parfaitement ce phénomène dans son dilemme de la sécurité. L’illustration la plus parfaite, fût le télégramme d’Eyre Crowe le 1er janvier 1907.

Donc la Chine, dont Kevin Rudd, ex-premier ministre d’Australie, disait :  « History teaches that where economic goes, political and strategic power usually follows. »1 L’on prendra donc bien soin de se remémorer deux types d’évènements et deux expressions chinoises.

Le premier événement remonte au 14 septembre 1793 lorsque l’Ambassadeur anglais McCartney vit son ambassade auprès de l’empereur Qianlong couronnée d’un échec retentissant pour avoir refusé le kotow2. Il se contenta d’une simple génuflexion. L’Ambassadeur hollandais Titzing crût bon de se plier à la règle impériale l’année suivante. Le résultat fût cependant identique. En 1816 Lord Amerhst, quant à lui, ne fût même pas autorisé à approcher l’Empereur. Le 17 avril 1895, la Chine signe avec le Japon le traité de Shimonoseki qui demeure dans la représentation chinoise la plaie béante et purulente des traités inégaux.

Les deux expressions chinoises qui font sens sont le Tianxi est et le heping jueqi 3.

La Chine n’a oublié ni ces événements ni ses devises. L’humiliation cimentant ses dernières.

Entre ces deux rives rapprochées par un sumbolon (au sens étymologique du terme) se profile l’avenir esquissé par Deng : « Hide your strength, bide your time. » « Cache ta force, attends ton heure. » Le nouvel empereur Xi Ji-Ping n’a qu’une passion modérée pour les ambitions gazées et une faible inclination pour la musarderie. La Chine avance donc ses pions avec beaucoup de patience et encore plus d’impatience. Rappelons pour mémoire l’accaparement d’iles pour les transformer artificiellement en aéroports (à usage militaire); la guerre avec l’ex allié et vassal, le Vietnam. Peut-être plus significatif, leur refus de négocier contre un bloc de pays quant aux revendications d’îles. Elle préfère, en effet les négociations bilatérales. La puissance de persuasion chinoise est désormais telle que le Président Duterte, grand démocrate devant l’Eternel, et admirateur déclaré d’hitler préféra abandonner sa revendication légitimée par la Cour – penchant pour un dédommagement financier – sachant que la Chine très vraisemblablement n’exécuterait pas le jugement, quand bien même la Cour de justice de la Haye lui avait pourtant donné raison contre la Chine.

Désormais confortablement installé dans son pomérium, la Chine répondra à Bruno Le Maire, alors ministre de l’Agriculture, lors des négociations du G20 agricole et qui lui demandait des concessions comme tous les autres pays, s’entendit répondre : « Certes, Monsieur le Ministre, mais la Chine n’est pas un pays comme les autres ».

L’on objectera que le budget militaire chinois est cinq fois inférieur à celui des USA. Certes, mais c’est occulter un certain nombre de facteurs :

  • La croissance des budgets militaires est désormais plus forte en Chine qu’aux USA.
  • Il faut raisonner en termes de parité de pouvoir d’achat.
  • Les dépenses d’entretien, de personnel et de fonctionnement sont infiniment moindres en Chine qu’aux USA. En quelque sorte leur budget est plus agressif.

La colligation de ces facteurs a pour conséquence que dans bien des domaines, la Chine surclasse désormais pour la première fois les USA.

Ainsi des armes véloces et des systèmes quantiques. Enfin last but not least, la Chine qui n’a qu’un seul allié militaire dont elle se joue et en joue, est la Corée du Nord, s’est cependant adjointe un Junior Partner dont l’éloignement des valeurs occidentales en fait un allié certes difficile, et encore non formel, mais efficace et relativement complice. Le gigantesque contrat énergétique conclu avec la Chine désigne clairement qui est le vassal, qui est le suzerain. Quand bien même l’intelligence et le passé militaire soviétique permettent au margrave de Moscou de pianoter, parfois, ici et là, sa petite musique de soliste. Sans vouloir y reconnaître à tout prix la résurgence de la guerre froide, force est de constater que cette quasi alliance nourrie au ressentiment de l’Histoire et aux erreurs de la politique étrangère américaine datant de Bush Junior, pèsera sur l’évolution du monde.

La menace chinoise, même, seule sera totipotente dans son étranger proche voire élargi. Elle pourrait cependant être contenue au niveau planétaire et ce malgré les OBOR aussi appelés « routes de la soie ». La Chine a adopté à cet égard une stratégie remarquablement intelligente et efficace : c’est la stratégie de l’artichaut. Les feuilles extérieures sont tendres et agréables mais elles dissimulent le cœur du réacteur parfaitement protégé par ses défenses.

Les intimidations russes habillées par les parures étriquées de l’ex-URSS peuvent elles aussi, et même plus aisément, être contenues si elles sont isolées. Mais la combinatoire de ces deux empires gouvernés par une verticale du pouvoir représente une menace de haute intensité pour les civilisations fières de l’héritage du Siècle des Lumières et d’un monde westphalien.

Le deuxième danger qui est en corrélation étroite avec le premier est celui de la cyberguerre4.

Pas seulement parce que Beijing et Moscou y excellent mais parce que leurs missiles savent se couler patiemment dans le temps long et frapper subitement à la vitesse de l’éclair les pays dits ouverts. Cyberguerre dont les principales caractéristiques sont le fait que contrairement à la doctrine nucléaire, elle attise les conflits en donnant une prime à l’agresseur, elle favorise la volatilité des alliances. La cyber guerre qui entre comme par effraction dans le Kampfplatz en anonymisant l’agresseur et en abaissant le bas du spectre du conflit, en élargissant son domaine d’intervention et en rendant toute déterrence éminemment plus complexe.

La cyberguerre blesse plus facilement, même si différemment, la volonté et la capacité de défense de l’ennemi. Enfin la cyberguerre, tout en ayant besoin de l’État à la différence du terrorisme, offre une nouvelle arme aux infra acteurs. En outre la cyberguerre procure un statut à de nombreux États de moindre puissance.

Paradoxalement son côté zero death peut favoriser la prime à l’agresseur grâce à son terrain d’action favori la zone grise. Enfin la cyberguerre peut également être utilisée dans les conflits économiques et parfois même contre les propres alliés du pays émetteur.

En prolongation et en parfaite concaténation avec les deux premiers dangers, le troisième danger. Ses armes sont connues à défaut d’être, bien souvent, reconnues comme telles par les populations des cibles visées. Cette ignorance, délibérée ou pas, n’est pas neutre. Elle est voulue par l’émetteur ; elle est tantôt acceptée par le récepteur, tantôt subie ; et même parfois souhaitée par différents types de récepteurs. Ces armes ont une apparence : un quarteron de leaders illibéraux. Elles ont une réalité : un groupe d’officiers et d’hommes politiques, partisans ambitieux et fanatiques mais parfaitement déterminé à servir leur pays. Elles ont désormais un nom : les fake news. « L’opinion prend son envol depuis les paroles, les pages des journaux, les désirs et les cancans, elle poursuit à nouveau son vol avec le prochain vent, colle aux faits, et elle est toujours soumise à la pression de l’air, à la psychose de masse. La conviction grandit à partir de l’expérience, elle se nourrit de l’éducation, elle reste personnelle et irréductible aux événements. L’opinion c’est la masse, la conviction, c’est l’homme. Et toute la tragédie de ce temps tient ainsi en une phrase : les opinions ont vaincu les convictions. Les cancans plutôt que le savoir. »5 Le lecteur appréciera la puissance, la pertinence visionnaire de ces lignes écrites dès 1918 par Stefan Zweig.

Les fake news sublimées par le retour triomphal et espérons-le provisoire des croyances – toutes – qui s’accompagnent dans tous les pays d’une révolte contre les élites sont la menace mortelle de nos sociétés, libres, démocratiques et ayant un minimum de solidarité entre elles et à l’intérieur d’elles.

Les fake news sont l’enfant adultérin et chéri du populisme.

Ce dernier est l’héritier porphyrogénète des puissances émergentes ou ré-émergentes. Elles sont tout sauf ingrates. Leur dévotion filiale envers leurs géniteurs serait touchante si elle n’était nauséabonde. Le soft power, inventé d’ailleurs par une Italie aux antipodes du triste, mais dangereux sire, Salvini qui était une arme des pays démocratiques a changé de camp. Il est devenu la bombarde de toute les démocratures.

L’on pourrait dire que les fake news sont à la fois le vecteur du deuxième danger et concomitamment son but puisque la fonction essentialiste des fake news est la déconstruction du « vouloir vivre ensemble » d’une population dans un territoire donné régi par un corpus de valeurs démocratiques. Le rapport des services de renseignement américain intitulé Paradox of Progress et présenté par Bruno Tertrais, le démontre parfaitement. Qu’on en juge. « Des études ont montré qu’une information contraire à l’opinion préalable d’un individu ne le ferait ni changer d’avis ni s’interroger, et renforcerait au contraire sa conviction que l’information venait d’une source hostile ou tendancieuse, contribuant encore à polariser les groupes. Pour aggraver les choses, les gens vont souvent vers des leaders qui pensent comme eux ; et ils leur font confiance pour traduire « la vérité. »

Si l’on part du postulat que l’instruction et la connaissance sont ferments de progrès et donc de paix comment transmettre et vivre dans un monde où la frontière entre le vrai et le faux est tellement poreuse et se complaît dans une zone grise.

Ce retour des religions explique l’affaiblissement des États ou paradoxalement au contraire leur renforcement autoritariste. Mais dans les deux cas, on peut discerner leur tropisme sino-russe. Par idéologie, par attirance pour un nationalisme revendiqué les exfiltrant de la mondialisation, leur permettant de regagner ainsi une fierté et une illusoire indépendance nationale ! Ainsi de la Grèce avec sa vente du port du Pirée à la Chine, ou l’achat de S300 à Moscou, ou encore du « land grabbing » pratiqué par les Chinois notamment en Afrique. Mais pas que ! La combinatoire du soft et du hard power de la Chine et de la Russie ressemble à l’étreinte du python. Pour parfaire la manœuvre, Russes et Chinois, – chacun à leur manière – s’évertueront à alimenter la défiance des populations envers leurs leaders qui certes ne sont pas tous irréprochables. Mais enfin voir Poutine recevoir – avec moult amabilités – la leader du Rassemblement national est tout sauf un signal pacifique et irénique.

Kissinger écrivit : « The international order thus faces a paradox: it’s prosperity is dependent on the success of globalization, but the process produces a political reaction that often works counter to its aspirations. »6

Son efficacité n’a pas besoin d’être létale pour miner, de l’intérieur, les sociétés ouvertes. À l’extrême limite, si elle le devenait, elle perdrait de son efficacité. C’est son côté indolore et caché qui en fait son efficacité et aux yeux de tant d’autres ses atours vénéneux. Et lorsque les victimes, tels les idiots utiles, en reçoivent la démonstration contraire, argumentée, claire et évidente, elles refusent d’abandonner leurs croyances idolâtres. Les fake news ont existé de tout temps. Quid novi ? Quid novi : Les victimes refusent désormais de ne pas y croire. Et comment en serait-il autrement alors que le monde se complexifie chaque jour davantage ? Comment résister à des solutions simplissimes insufflées par des leaders forts dont souvent l’économie des États gonflée, dopée artificiellement et provisoirement de succès économiques semblent démentir le postulat que la démocratie assure in fine et une plus grande réussite économique et une plus juste répartition ?

La Chine, pays des droits de l’homme, devient ainsi peu à peu non seulement la puissance un bis de la planète, mais aussi un modèle alternatif séduisant.

Décomplexifier les problèmes, en appeler au peuple n’importe quand et n’importe comment, flatter ses plus bas instincts et hypertrophier ses angoisses – justifiées ou non – telle est la recette du populisme qui baigne dans son liquide amniotique : nationalisme et souverainisme.

C’est donc le troisième danger où d’aucuns cherchent à nous enfermer. Il est loin d’être le moindre. Seul il ne serait pas aussi redoutable. C’est son adossement qui le rend si venimeux.

Nous avons vécu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – certes à quelques kappi près (conflits régionaux, génocide Rwandais et Cambodgien) – une période de paix relative, de coopération et d’accroissement généralisé de la prospérité économique mondiale. Certes tous n’en bénéficient pas de la même façon (tant s’en faut) et des inégalités flagrantes et des souffrances inadmissibles demeurent. Pour autant, dans l’histoire de l’humanité cette période, quand même heureuse, chancelle sous la pression des dangers précédents.

Le quatrième danger : le multilatéralisme est la traduction en relations internationales de la démocratie ; America First son ennemi désormais ontologique.

Le prix Nobel indien Amartya Sen écrivit ainsi : « Notre monde est un monde d’identités divisées, où les différences économiques et politiques sont manipulées au point de devenir l’expression sous-jacente des différences ethniques et religieuses. »7

Henry Kissinger écrivit ainsi dans son maître livre : « Le Chemin de la Paix que lorsque les peuples oublient leur histoire dramatique c’est le moment où tous les dangers de guerre surviennent. » Nous tanguons dangereusement vers ce passage. On oublie la guerre mais l’on convoque de façon compulsive, ignorante et presque toujours mal à propos, l’Histoire. Ces revendications sont le miel de certains pays qui, à défaut de vouloir ou pouvoir entrer frontalement en conflit, préfèrent saper la cohésion d’un pays afin de l’affaiblir. Citons à cet égard Frédéric Encel : « Les cités, les nations, les empires font la guerre et la paix non seulement selon leurs passions et objectifs mais aussi en fonction de leurs ressources réelles ou présumées. C’est surtout vrai pour les régimes dotés d’un minimum de rationalité et de pragmatisme, fort heureusement majoritaires sous la plupart des latitudes. »8

Le cinquième danger, lui aussi, porté par les trois premiers réside dans la représentation que d’aucuns se font de la mondialisation. Certes cette dernière, mise en parallèle, avec le foudroyant développement de l’intelligence artificielle interroge de plus en plus d’individus qui craignent, à tort ou à raison, d’en être les perdants parmi la foule des gagnants.

Marshall Mac Luhan a pu ainsi écrire : « Quand le tam-tam de la globalisation résonne, les tribus rappliquent. » Une mondialisation dont la perception et la représentation exacerberait les effets et les conséquences est un réel danger. Les États, les nations ont heureusement remplacé les tribus. Il n’est pas impossible que nous assistions au mouvement inverse.

La tribalisation est bien le cinquième danger.

La traduction de ce danger se voit dans la multiplication des revendications nationalistes et indépendantistes. Catalogne, Écosse, Corse, Belgique etc. Un monde qui perd son « vouloir vivre ensemble », son « plébiscite de tous les jours » est un monde à la dérive qui souffrira comme jamais de ces mêmes bourrasques nationalistes et des coups de griffe des États forts qui – eux– subsisteront

Le paradoxe de notre temps c’est que nous avons besoin d’États forts pour lutter contre cette tendance. C’est là un des problèmes de l’Europe. L’Europe qui a été créée et rêvée comme un ensemble irénique doit, pour survivre et triompher parmi tous ces dangers qui l’entourent, se construire dorénavant comme un « État-puissance », idée aux antipodes de son fondement.

Bien évidemment le danger des guerres à grande échelle n’existe plus que dans l’esprit embrumé d’ignorants dont les rêves sont emplis de la nostalgie tellement simpliste de ceux qui véhiculent l’idée fantasmée d’un grand remplacement. Car les États tout comme les individus évoluent, se fortifient et acquièrent une richesse supplémentaire en en se complexifiant. La guerre coûte trop cher de nos jours, et il y a tant d’autres moyens de continuer la politique. Bien sûr l’État exerce « le monopole de l’usage légitime de la force physique sur un territoire donné. » Certes mais la coercition revêt tellement d’autres formes parfois plus efficaces que la violence physique.

Les GAFAMI se jouent de la notion de territoire donné. Cambridge analytica aussi. Jamais la guerre n’a autant mérité qu’aujourd’hui son surnom de caméléon. Pour autant, les GAFAMI sont essentiellement mus par une logique commerciale. Et lorsqu’ils en sortent, c’est au contraire, pour épouser une logique de coopération et d’éducation. Il n’empêche, ils peuvent exercer une forme de conflictualité lorsque leurs intérêts, devenus exorbitants et antagonistes à ceux des États, théâtres impuissants de leurs activités.

Si l’on n’a pas encore assisté à des représailles militaires de la part de leur pays d’origine, le jour est plus proche que l’on ne le pense où ces pays d’origine enforciront leurs actions. Certes cela ne se produira – vraisemblablement pas – sur le plan militaire ; le plan économique y pourvoira avantageusement. Pour autant il n’est pas sûr que la Chine et la Russie, quant à elles, s’en contenteront.

Si les GAFAMI sont une menace gérable car finalement imparfaitement soumis à leur État d’origine, il en va tout autrement des BATX (Baïdu, Alibaba, Tencent, et Xiami).

L’illustration la plus récente est le H pour Huawei dont les activités d’espionnage pour le compte de Beijing commencent à peine à être dévoilées. Le Yandex russe, bien qu’infiniment moins puissant, joue aussi ce rôle. Sputnik news et Russia Today sont les éclaireurs de ce conflit qui ne veut surtout pas dire son nom. C’est le sixième danger.

L’on parle souvent, et pourtant une telle occurrence n’est jamais advenue, de guerre par accident, d’erreur de calcul, d’enchaînement malheureux. Si cela fut parfois le cas – le plus célèbre étant l’éclatement de la Première Guerre mondiale – notons que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce ne fut jamais le cas. L’affaire coréenne de 1950 résulta bien davantage d’un judicieux calcul du machiavélique Staline. Même à Berlin où chars soviétiques et américains se faisaient face, les gueules de leurs canons se touchant presque et moteurs ronflant Friedrich strasse, la guerre par accident fut évitée. Pour autant, elle existe, bel et bien, dans les calculs d’état-major et une guerre limitée par accident n’est pas totalement inconcevable.

Mais il est une autre circonstance qui mérite que l’on y prête attention. C’est le septième danger qui va combiner trois facteurs :

  • La confusion du monde, l’extrême volatilité des événements qui empêchent une réflexion sereine et apaisée et donc favorisent les réactions, forcément irréfléchies et mues par la crainte.
  • Des alliances non stables et dont les membres sont de plus en plus turbulents. Nous concevons fort bien que l’époque qui corsetait la souveraineté des États était tout sauf agréable pour ces derniers et comportait moult inconvénients.
    Pour autant nous avons troqué un monde du bord de l’Apocalypse mais, sans risques véritables, pour un monde éloigné, voire débarrassé, du spectre de l’apocalypse mais agressé de toutes parts par ce que les USA appellent les « thousands cuts ».
    Ce monde aux alliances imprévisibles, parfois improbables, et souvent réversibles fût décrit par l’orfèvre en la matière Henry Kissinger « Dans les systèmes d’alliances, les membres les plus faibles ont de bonnes raisons de croire que le plus puissant a un intérêt primordial à les défendre ; il s’ensuit qu’ils n’éprouvent plus le besoin de s’assurer son soutien en souscrivant à sa politique. »9

Rapprochons ces deux éléments de ce que Thucydide nous a appris : « C’est ainsi que, tout à l’heureuse fortune qui était alors la leur, les Athéniens entendaient ne plus rencontrer aucun obstacle. La faute en était aux succès imprévisibles qu’ils connaissaient dans tant de cas et qui prêtaient de la force à leurs espérances. »10

L’A2AD ou Anti Access Area Denial couplé avec le système de missiles HQ 9 basés à Hainan corrobore cette possibilité. Les acquisitions forcées d’iles dans la mer de Chine rencontreront forcément un jour une opposition militaire.

Pour clore cette première partie nous pensons que la principale zone porteuse de risques de conflits est l’Asie.

Résumons donc les traits saillants de cette architectonie :

  • Un État tentaculaire au pouvoir vertical, à l’hyper puissance et imbibé d’une histoire plus que millénaire et qui pourrait reprendre comme sienne la devise : « quo non ascendet ».
  • Un État humilié, atrophié amputé, et partagé entre plusieurs ADN – ce qui pose inévitablement de très nombreux problèmes géopolitiques – et conscient que comme le souligne Mackinder que celui qui contrôle le Heartland est le mieux positionné pour faire main basse sur le Rimland.
  • Deux États à la démographie qui sont sur le point de se croiser et à une frontière habituée à leurs conflits violents ou latents, mais néanmoins persistants et dont les braises ne sont pas près de s’éteindre.
  • Beaucoup trop d’états détenteurs de l’arme du pauvre, c’est-à-dire de l’arme nucléaire.
  • La plus grande concentration d’armements dans la région.
  • Deux États ex-alliés qui n’ont pas hésité à se faire la guerre après s’être tant « aimés ».
  • Deux États divisés.
  • Une foultitude de revendications territoriales.
  • Des chocs de représentations historiques, antagonistes hypertrophiant leur histoire et diabolisant l’Autre.

Ayant assisté personnellement à des rencontres où figuraient des responsables ou universitaires asiatiques, nous avons pu mesurer – presque physiquement – combien l’atmosphère – toujours courtoise – pouvait cependant être tendue. Ce tableau serait incomplet si nous ne rajoutions pas comme facteur favorisant la conflictualité le retour à l’état de guerre en relations internationales. Charles-Philippe David rappelle le début des années 2000 par l’affirmation totalement décomplexée et revendiquée sous l’influence des néoconservateurs américains qui illustrent si bien la pensée de Raymond Aron : « En procureurs déchaînés contre ceux qui recevaient leur héritage. »11

Nous assistons donc sous leur empire idéologique à la victoire triomphale comme le rappelle Batistella dans la lignée de Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts au « triomphe du droit du plus fort et de la prédominance américaine. »

Il pointe d’ailleurs le « retour de l’état de guerre » dans le système international. Ceci a entraîné un certain nombre de conséquences qui expliquent à leur tour la dangerosité du monde. Même si l’état d’insécurité n’est pas fondamentalement nouveau en relations internationales :

  • La volonté d’implanter la démocratie urbi et orbi et d’imposer des changements de régime.
  • La guerre préventive qui remplace avantageusement (pour ces derniers) la guerre juste.
  • Enfin le règne de l’unilatéralisme aux dépens du multilatéralisme qui avait façonné les relations internationales depuis 1945.

La Dream Team Nixon-Kissinger (même si ce dernier, servi par une exceptionnelle intelligence des relations internationales, avait une dilection légendaire pour les charmes et les poses de la diplomatie personnelle) ; et même Bush Senior, tout en privilégiant l’intérêt national n’avaient mis à bas le multilatéralisme. A cet égard la gestion pacifique, apaisée et réussie de la réunification de l’Allemagne n’aurait pu advenir sans la remarquable conduite de Bush Senior.

Léo Keller
Directeur du blog de géopolitique Blogazoi
Professeur à Kedge Business School 

  1. in Foreign Affairs, avril 2013.
  2. Cérémonie de prosternation.
  3. Tout ce qui se trouve sous le ciel appartient à l’empire du milieu. Ascension pacifique.
  4. De la cyberguerre ou le grand style selon Nietzsche par Léo Keller in Blogazoi.
  5. Stefan Zweig in Seuls les vivants créent le monde, octobre 1918.
  6. Henry Kissinger in The world Order.
  7. Thomas Gomart in L’affolement du monde.
  8. Frédéric Encel in Les Conséquences Stratégiques de la Crise, p. 149, Ouvrage collectif sous la direction de François Heisbourg.
  9. Henry Kissinger in Pour une nouvelle politique étrangère américaine, p. 56.
  10. Thucydide in La Guerre du Péloponnèse.
  11. Raymond Aron in Carnets de la Guerre Froide.