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dans Société

Le théorème de Robinson

Jean-Eric SchoettlParJean-Eric Schoettl
6 novembre 2020
Le théorème de Robinson

La modernité a certes considérablement agrandi le cercle social des individus, mais elle les a par la même occasion éloignés les uns des autres. Comment dès lors reconstituer une société alors qu’on y occupe plus que la place d’une fourmi ?

Résumé : La solidarité est naturelle dans les petits groupes, non dans les grands : c’est le théorème de Robinson. Corollaire : seule une forme de transcendance, fondée sur le sentiment de commune appartenance, peut prévenir la désagrégation des sociétés développées.

Moins on est, plus on fait société. Cet énoncé, à première vue paradoxal, pourrait être appelé le théorème de Robinson. C’est que la société formée par Robinson et Vendredi, bien que réduite à sa plus simple expression numérique, était une société robustement structurée.

Son armature résidait dans les relations d’affection et de collaboration, intenses et vitales, qui unissaient ses deux uniques membres.

En ces temps pandémiques, la vérification expérimentale du théorème de Robinson est constante : dès que l’infortune du confinement restreint les rangs, ceux-ci se resserrent. En-dessous d’une certaine densité humaine, on se salue, on échange, on se reconnaît comme pairs, on se rend des services, on scelle une commune appartenance.

Ainsi devait-il en être des petites bandes errantes d’homo sapiens, exposées à la rudesse des temps néolithiques. L’impérieuse nécessité de l’entraide transformait la horde inorganisée en tribu solidaire. L’individualisme était une option interdite.

De plus, comme le montre le roman de Daniel Defoe, revisité dans ses ressorts mythiques par Michel Tournier (« Les limbes du Pacifique »), le « faire société » va au-delà du simple pari rationnel sur les bienfaits de la coopération, sur les avantages du jeu « gagnant gagnant ». Avant d’être un calcul, il est un désir. Dès avant la rencontre de Vendredi, Robinson éprouve tellement ce désir qu’il réinvente une société virtuelle pour ne pas se déshumaniser, pour ne pas se dissoudre.

Loin de changer quelque chose à cette donnée anthropologique, la modernité lui donne de nouvelles occasions de se manifester. La preuve par la vitalité des petites communes, la preuve par la résilience des entreprises familiales, la preuve par la tonicité de la vie associative, la preuve par le patriotisme des petites nations, la preuve (fût-ce sous une forme souvent dévoyée) par la fébrilité des réseaux sociaux.

Le petit effectif, la connaissance de chacun par chacun, le fait que chaque sociétaire a un visage, conditionnent la socialisation. Condition de pérennité non suffisante, certes, car les petits groupes, à commencer par les couples, peuvent se déchirer. Mais condition déterminante, parce que chacun a passé un pacte avec chacun.

Dans les sociétés développées, le contrat social n’est plus qu’un contrat d’adhésion, conclu sans en avoir conscience. L’anonymat dans lequel est plongée la vie sociale, la dilution du sentiment de commune appartenance, reproduisent, dans le tissu urbain, le vertige primitif de l’homme isolé dans la nature et, avec ce vertige, le danger de dissolution auquel Robinson fut exposé sur son île.

Dans la foule solitaire, il manque l’essentiel à l’individu, si rempli qu’il soit de ses droits individuels par l’organisation sociale.

Il lui faut donc combler ce manque. Il lui faut conjurer l’anonymat de la société globale par des attachements qui donnent un sens à sa présence dans la Cité, qui compensent, par leur charge sentimentale, la froideur de la distanciation sociale. Ces attachements ont pour noms : patriotisme, partage de communes références, satisfaction de se sentir héritier d’une aventure collective. Autrement dit : le demos.

Le sentiment de commune appartenance entrelace l’intériorisation d’un passé qui nous oblige, la trame d’un présent dont nous sommes quotidiennement comptables à l’égard de nos proches et la construction d’un futur qui nous prolonge. Le besoin d’adhérer à un quelque chose qui nous surplombe tous et nous relie les uns aux autres est, dans les sociétés développées, le corollaire du théorème de Robinson.

Aussi la société moderne ne peut-elle renoncer à assurer le respect de valeurs, de traditions, d’affections patrimoniales, d’un ordre symbolique. C’est un service qu’elle se rend à elle-même pour prévenir son délitement, mais qu’elle rend aussi à chacun de ses membres pour préserver la personnalité de chacun du risque de dissolution que Michel Tournier décrit si éloquemment dans divers épisodes des Limbes du Pacifique.

Parce qu’il est dans l’ADN de cet animal social qu’est l’homme, le besoin d’une forme de transcendance survit à la sécularisation du politique.

La gestion de la Cité ne peut se réduire à l’agrégation de prétentions individuelles, catégorielles ou minoritaires. L’addition d’une multitude de « C’est mon choix » ne dessinera jamais les contours du Bien commun. Comme dit Régis Debray dans « Le nouveau pouvoir », nous ne sommes vraiment liés les uns aux autres que par ce qui nous dépasse.

Une société sans convictions fédératrices ni disciplines communes, une société reposant sur la seule autonomie de l’individu, sur la seule exaltation des droits individuels, retournerait tôt ou tard à l’état de nature décrit par Hobbes. La glorieuse apothéose de l’individu au sein de la démocratie occidentale n’aurait été alors que l’antichambre d’une vertigineuse régression.

A l’inverse, peuvent redresser les errances de notre présent et étayer la construction de notre avenir, en France, le regain des idéaux fondateurs de la République (la nation, la raison, le progrès, l’égalité des droits, la méritocratie, la laïcité et la liberté d’expression), la réaffirmation de traits de caractère qui nous ont identifiés comme Français dès avant la République (la douceur de vivre, la gaieté, la légèreté, l’amour de la littérature, de l’histoire et des arts de la table, la galanterie, le panache, l’impertinence) et une conception de l’espace public qui persiste à placer, n’en déplaise aux talibans de la cancel culture, l’église, la mairie et l’école au centre du village.

 

Jean-Eric Schoettl

Jean-Eric Schoettl

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