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dans L'édito de Myriam Benraad

« Rendre à l’Argentine sa grandeur d’antan »

Myriam BenraadParMyriam Benraad
16 février 2026
Groenland et « hyper-symbolisation » des marges

Début février, l’Argentine de Javier Milei annonçait la signature d’un accord de commerce et d’investissement réciproque avec les États-Unis de Donald Trump, nouvelle étape du rapprochement géopolitique opéré entre les deux pays. Mais cet accord pourra-t-il rendre à Buenos Aires sa « grandeur d’antan » ?

Conclu sous le sceau du slogan « Make Argentina and America Great Again » (« MA&AGA », « Rendre à l’Argentine et à l’Amérique leur grandeur d’antan »), l’accord du 5 février 2026 entérine l’approfondissement de l’ambitieux partenariat que le président argentin, élu en décembre 2023 avec plus de 55 % des voix, entend consolider avec son homologue américain. Il s’agit pour lui d’un prélude à l’objectif, certes plus distant, d’un accord de libre-échange élargi avec Washington. Cette signature est par ailleurs intervenue dans un contexte géopolitique singulier : en janvier, après un demi-siècle de négociations, le bloc régional du Mercosur auquel appartient également l’Argentine, concluait un autre accord de libre-échange, cette fois avec l’Union européenne. Depuis son arrivée aux commandes, Javier Milei est favorable à cette ouverture poussée de l’économie argentine et à l’établissement de liens resserrés avec une Amérique qui, pour sa part, compte rebattre les cartes des rapports de force sur l’ensemble du continent latino-américain.

 

Rappelons que la devise « MAGA » (« Make Argentina Great Again ») fut popularisée par Javier Milei au cours de sa campagne présidentielle, sans jamais néanmoins se résumer à une pure formule électorale. Dans son essence, MAGA renvoie en effet à une stratégie triplement politique, économique et symbolique qui vise à redéfinir la trajectoire nationale de l’Argentine après des décennies de crises à répétition. Il faut par conséquent s’interroger sur les origines idéologiques de cette antienne, sur ses articulations programmatiques et sur ses effets sur la stabilisation intérieure du pays. Se pose en outre la question de ses implications au niveau géopolitique, à la fois régional et international. De fait, les évolutions récentes de l’Argentine, des discours du gouvernement aux mesures concrètement mises en œuvre, doivent être l’objet d’une contextualisation fine pour en saisir toute la portée.

 

Du point de vue de sa signification institutionnelle, MAGA continue de renvoyer au rejet des élites traditionnelles et d’une certaine « caste » que Javier Milei, libertarien convaincu, n’a cessé de dénoncer de manière acerbe depuis les prémices de son ascension politique, usant délibérément d’une rhétorique véhémente pour mobiliser le mécontentement du peuple argentin. Selon lui et son camp ultralibéral, qui aime à se décrire comme « anarcho-capitaliste », cette classe politique est responsable du délitement socioéconomique continu du pays. Avec ses conséquences économiques, sociales et géopolitiques dévastatrices, l’effondrement du régime de convertibilité du peso au dollar, le défaut souverain et la dévaluation des années 2001-2002 restent ainsi un souvenir vivace dans tous les esprits. Sans succès, les cabinets qui se sont succédé depuis cette époque ont alterné tentatives de réassurance des marchés mondiaux et politiques de réduction de leur dépendance aux créanciers.

 

Naguère simple outsider, Milei a fait le choix tactique d’un populisme transnational en vue de capitaliser sur une demande de rupture et de restauration d’un statut économique et international considéré comme perdu par l’Argentine. La résonance de son discours doit, à cet égard, être abordée à la lumière d’un long cycle d’instabilité macroéconomique marqué par une inflation et une crise de la dette chroniques, mais aussi par une défiance toujours plus prononcée à l’égard des institutions publiques et de leur capacité à relever le pays. Qu’importe les effets mitigés de ce programme de retrait de l’État de la sphère économique (« plan tronçonneuse »), éclairés par une chute de la consommation et une hausse parallèle de la pauvreté (qui dépassait les 50% en 2024) : Javier Milei s’accroche à cette marque MAGA et à sa détermination d’un changement politique radical en « fluidifiant », sur la forme, le jeu institutionnel par la formation de coalitions depuis le scrutin de mi-mandat d’octobre 2025 qu’avait remporté son parti Libertad Avanza (« La liberté avance »).

 

Coupes budgétaires drastiques, scandales liés à la corruption, notamment du fait de la position privilégiée occupée par sa sœur Karina, redressement économique et stabilité de la monnaie incertaines : rien n’aura fondamentalement conduit au désaveu sociétal que d’aucuns prédisaient encore il y a quelque temps. Certes, la posture conservatrice du président argentin, concernant le droit des femmes et l’écologie en particulier, de même que son ultralibéralisme économique lui valent l’hostilité montante de segments notables de la population, mais pas au point de remettre en cause une adhésion bien réelle au populisme anti-establishment qu’il incarne. Beaucoup estiment que ces mesures de choc étaient nécessaires afin de libéraliser les marchés, de corriger les déséquilibres structurels, d’attirer les capitaux et de relancer la croissance au terme de décennies d’un interventionnisme étatique infécond. Beaucoup soutiennent de plus la diversification des partenaires commerciaux et financiers de l’Argentine, à l’instar de la Chine dont la montée en puissance a provoqué un rééquilibrage des dépendances et des jeux d’influence.

 

À l’évidence, la tension entre une logique de marché pure et la nécessité de maintenir un minimum de cohésion sociale est latente. Mais en stigmatisant les élites, Javier Milei a incontestablement fidélisé une base partisane et transformé le champ des institutions – parlement, justice, syndicats – en un terrain d’affrontement où il cherche moins à négocier qu’à neutraliser les contre-poids. Au niveau régional, MAGA a rapproché l’Argentine des gouvernements et des mouvements de la droite néolibérale, tout en creusant le fossé avec les tendances progressistes d’Amérique latine. Car Buenos Aires est aujourd’hui moins enclin à soutenir les mécanismes régionaux de solidarité qu’à servir ses intérêts nationaux. À l’échelle internationale, enfin, MAGA constitue un formidable outil de légitimation pour le pouvoir en place, indépendamment d’un alignement idéologique contestable et du poids des pressions extérieures toujours exercées sur lui.

 

Myriam Benraad
Professeure honoraire à l’Université d’Exeter

Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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