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dans International, N°1116

De quelle Pax Economica est-il question au Moyen-Orient ?

Myriam BenraadParMyriam Benraad
25 mars 2026
De quelle Pax Economica est-il question au Moyen-Orient ?
Analyse

La quête américaine d’une Pax Economica entend substituer au rapport de force militaire une paix fondée sur les alliances et les échanges. Des accords d’Abraham à la guerre de Gaza, l’ambition d’une stabilité par le commerce révèle pourtant ses limites dans un Moyen-Orient traversé par les rivalités et les hégémonies concurrentes.

 

Depuis son premier mandat à la Maison Blanche (2017-2021), Donald Trump a cherché à prescrire au Moyen-Orient une paix fondée sur la primauté des alliances économiques à travers une promotion active d’investissements massifs au sein de la région. En 2020, cette quête de Pax Economica, sur fond de reconfiguration de la traditionnelle Pax Americana, se traduisait par la signature des fameux accords d’Abraham entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn. Sous l’égide des États-Unis, le dessein était de parvenir à une normalisation des relations entre ces trois pays, avec pour perspective d’accroître la coopération économique dans tous les secteurs clés et d’enclencher une logique vertueuse à l’échelle régionale. Mais cette emphase pratique, qui passait en large part sous silence le règlement du conflit israélo-palestinien, était sans doute prématurément annoncée comme un « tournant historique ».

S’il n’a certes pas totalement remis en cause ce processus, le drame du 7 octobre « FAIRE DES AFFAIRES, PAS LA GUERRE »

Revenons en premier lieu sur la notion de Pax Economica qui, ces dernières années, a fait couler tant d’encre. Élaborée à partir de la racine latine pax (paces au pluriel), elle renvoie à une paix intimement associée à la prospérité et qui lui serait consécutive. La stabilité politique serait ici sous-tendue par des arrangements économiques et non par la domination militaire d’un acteur déterminé. Au Moyen-Orient, cette notion a souvent été mobilisée pour qualifier les périodes de l’histoire lors desquelles des accords diplomatiques et accommodements stratégiques ont facilité un équilibre régional grâce à une intégration financière et à l’alignement d’intérêts géopolitiques distincts. Au prisme de l’histoire économique, cette optique suggère qu’une coordination du commerce, un libre accès au marché ainsi qu’une distribution des richesses servent de forces stabilisatrices. Un siècle avant les accords d’Abraham, en mars 1920, l’industriel et penseur belge Henri Lambert soutenait, dans son « argument général de la Pax Economica », que « les relations économiques des hommes étant, de par la nature des choses, leurs relations fondamentales, et la liberté de ces rapports entraînant nécessairement celle de tous autres rapports, il s’ensuit que le libre-échange est le fondement naturel de la paix »1

La notion de Pax Economica est plus ancienne encore. Elle remonte aux époques médiévale et moderne, caractérisées par une plus grande uniformité entre systèmes juridiques et par la formation de partenariats entre communautés qui avaient permis le développement d’un ample commerce intra- et interrégional. Ce fut le cas des principaux empires islamiques, édifiés à compter du VIIᵉ siècle et dont les institutions permirent la construction d’une proto-paix économique. Mais le Moyen-Orient fut par la suite affecté par la révolution industrielle en Europe, à laquelle il n’était pas du tout préparé. Une industrialisation d’envergure ne permettait pas à ses formes économiques ancestrales de subsister. Durant les XIXᵉ et XXᵉ siècles, le Moyen-Orient s’évertua donc à en recréer les conditions, par la voie de réformes économiques comme les fameuses tanzimat sous la Pax Ottomanica et par une imitation du modèle occidental. Mais cette dynamique buta sur le primat colonial et sur une compétition mondiale qui allait croissante.

Une application plus contemporaine du concept de Pax Economica correspond à une initiative de paix comme les accords d’Oslo de 1993 entre Israël et l’OLP. Par-delà un règlement espéré du conflit israélo-palestinien, ces accords reposaient en effet sur l’idée d’une coopération économique entre les parties, cruciale pour affermir les progrès politiques accomplis et éviter un retour à la violence. Ils empruntaient à une certaine théorie postulant l’interaction économique dans sa fonction pacificatrice, dans la mesure où le commerce et ses bienfaits décourageraient la tentation des armes. Comme l’avait cependant relevé Hervé Gaymard dans un article édifiant sur le sujet, « la paix n’est qu’un objectif et un espoir sans que l’on connaisse encore, même si les propositions ne manquent pas, la configuration territoriale et institutionnelle d’une normalisation des relations entre Israël et une entité palestinienne », ajoutant qu’il était difficile « d’estimer avec précision les “dividendes” que comporterait pour Israël une normalisation de la situation au Moyen-Orient »2

 

USAGE DE LA FORCE OU DEAL-MAKING ?

En déclarant vouloir faire des affaires et non la guerre, Donald Trump n’a pas véritablement inauguré d’approche inédite dans cette partie du monde. Dans le même temps, il faut bien admettre que la Pax Economica formulée par le président américain comporte ses spécificités. D’une part, elle n’a que peu à voir avec l’héritage d’un passé reculé. D’autre, et quoique partageant un même ancrage idéologique, elle n’est pas comparable à la vision qu’ont longtemps alimentée certains milieux de gauche, convaincus qu’une paix économique libérale, axée autour du libre-échange, allait réduire les risques de militarisation et les conflits impériaux3. Il s’agissait en l’espèce d’une conception cosmopolite de la paix, autour de la croyance profonde que des intérêts économiques interconnectés sur divers territoires amoindriraient le désir de recourir aux armes – conception qui fait aussi directement écho aux théories plus récentes sur la globalisation.

VERS UN ENTRECHOC GLOBAL DE PACES

In fine, ne perdons pas de vue que cette Pax Economica s’inspire de son analogue Pax Romana, lequel en traduit la dimension impériale avant d’induire une quelconque libération des peuples. Au fond, la Pax Economica exaltée par Donald Trump n’est-elle qu’une Pax Americana plus commode et revisitée pour s’appuyer plus spécifiquement sur l’économie ? D’aucuns ont pu soutenir que l’ère de la Pax Americana était révolue. Il semble que la stratégie du président américain au Moyen-Orient dévoile davantage une logique de refonte d’une « paix hégémonique » suivant des contours commerciaux. La pax que Trump s’emploie à instaurer dans cette région par le biais d’une coopération rapprochée entre Israël et certains États arabes concerne au premier plan l’Amérique elle-même, désireuse de redessiner le Moyen-Orient dans le sens de ses intérêts. La normalisation des relations arabes avec Israël s’appuie d’ailleurs sur de fortes garanties sécuritaires américaines, de même que sur d’importants partenariats commerciaux.

Sans surprise, d’autres puissances présentes au Moyen-Orient définissent la Pax Economica selon leurs propres termes. Pour la Chine, celle-ci ne saurait être qu’une Pax Sinica venue d’Asie orientale et sous hégémonie chinoise, ou encore une Pax Mongolica parcourant l’Eurasie, dans une réplique des périodes de domination civilisationnelle et d’ouverture culturelle, politique, économique, et militaire des Han, Tang et Ming, d’une part, et des Khan, de l’autre – tous ayant stimulé voyages et échanges le long de la route de la soie4. Des acteurs comme la Russie et l’Inde, mais aussi dans une moindre mesure l’Europe, se préparent quant à eux à l’éclipse de cette Pax Americana et de son empreinte historique au Moyen-Orient 5. Dans cet environnement, faut-il en outre s’attendre à voir renaître d’autres paces, comme la Pax Britannica qui, plusieurs décennies durant, a ordonnancé le Moyen-Orient conformément à un mandat ? On ne peut s’empêcher de songer à la proposition faite par Tony Blair de diriger une future autorité internationale de transition à Gaza, alors que la Grande-Bretagne a administré la Palestine avant 1948 et la création de l’État d’Israël.

 

EN GUISE DE CONCLUSION…

En définitive, une Pax Economica au Moyen-Orient se veut doublement descriptive et aspirationnelle. Descriptive car elle permet d’identifier des phases au cours desquelles le commerce et des institutions favorables à son essor ont induit une relative stabilité. Aspirationnelle en ce qu’elle fait des initiatives de paix en particulier de la variable économique le moteur d’un renforcement de la coopération et de la dissuasion. La Pax Economica a surtout l’avantage d’offrir un point de repère pour penser les plus récentes mutations de l’organisation économique régionale en illustrant comment ces dernières peuvent – ou non – influencer la construction d’une paix durable. Mais que l’on ne s’y trompe pas : les conflits sont aussi des guerres de compétitivité qui ne laissent pas toujours de place au supposé « pacifisme de l’économie de marché »6.

Myriam BENRAAD,
Spécialiste du Moyen-Orient Professeure en géopolitique et relations internationales Forward College / Institut catholique de Paris (ICP)

  1. Pax Economica. La liberté des échanges internationaux, fondement nécessaire et suffisant de la paix universelle et permanente (recueil de textes), Paris, Félix Alcan, 1921. ↩
  2. « Pax economica ? L’économie de la paix au Moyen-Orient », Politique étrangère, vol. 58, n° 4, 1993, pp. 1023-1044. ↩
  3. Marc-William Palen, Pax Economica. Left-Wing Visions of a Free Trade World, Princeton, Presses universitaires de Princeton, 2024. ↩
  4. Y.Y. Kueh, Pax Sinica. Geopolitics and Economics of China’s Ascendance, Hong Kong, Presses universitaires de Hong Kong, 2012. ↩
  5. « Nous assistons à la fin de la « pax americana ». La Russie, qui dispose du plus grand arsenal nucléaire au monde, défie l’Amérique de manière frontale » (entretien de Fareed Zakaria avec Marc-Olivier Bherer), Le Monde, 2 mai 2022. ↩
  6. Jacques Fontanel, « Une croissance économique sans progrès humain », CESICE, Université Grenoble, 2020. ↩
Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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