Dernières élections intermédiaires du second quinquennat d’Emmanuel Macron, les municipales des 15 et 22 mars ont été marquées par l’absence de vote sanction contre l’exécutif, en dépit de l’impopularité record du Président. Le scrutin a laissé un poids important aux considérations locales mais quatre leçons ressortent en ce qui concerne les forces politiques nationales : (1) l’absence de dynamique en faveur de la gauche classique ; (2) la confirmation de la domination des anciens grands partis de pouvoir sur la vie politique municipale, le Parti socialiste (PS) à gauche et Les Républicains (LR) à droite ; (3) la percée des forces radicales qui polarisent la compétition politique nationale, La France insoumise (LFI) à gauche et le Rassemblement national (RN) à droite ; (4) la stabilisation du « bloc central » Renaissance-MoDem-Horizons, fréquemment allié à LR. Ces dynamiques s’inscrivent dans le cadre d’une reconnexion partielle entre élections locales et élections nationales, un processus typique du déploiement d’un nouvel ordre électoral[1].
Le bilan du second tour : les mairies
Compte tenu de leurs conditions d’organisation, avec près de 35.000 scrutins tenus au même moment, les élections municipales sont un rendez-vous à l’issue duquel un très grand nombre de forces politiques peuvent revendiquer la victoire. À cette aune, elles sont l’exact opposé de l’élection présidentielle, pour laquelle un seul siège est en jeu, et pour laquelle beaucoup se retrouvent de facto parmi les perdants.
Pour autant, les stratégies des forces politiques nationales ne se déploient pas de manière homogène sur l’ensemble des communes. Par un processus typique de « dépendance au sentier », les investitures (ou soutiens) qu’elles accordent concernent essentiellement les villes de plus de 30.000 habitants[2]. Dans les villes de moins de 30.000 habitants, et le phénomène se renforce avec la diminution de la taille des communes, l’offre électorale est plus réduite et les appartenances partisanes sont reléguées au second plan. De la sorte, les villes de plus de 30.000 habitants sont le lieu de l’essentiel de la connexion avec la vie politique nationale, et dans laquelle se tirent les grands enseignements du scrutin. Elles étaient 268 en 2026[3]. Le tableau 1 en détaille les principales évolutions en termes de mairies.
Alors qu’elle est sans discontinuer dans l’opposition au niveau national depuis 2017, la gauche classique enregistre une perte nette de 7 mairies, passant de 94 à 87. À l’issue du scrutin, et y compris en ajoutant les mairies LFI, elle ne détient guère plus d’un tiers des mairies de plus de 30.000 habitants, demeurant à son plus faible étiage sous la Cinquième République. Elle n’a tiré aucun profit de l’impopularité record de l’exécutif et a incontestablement subi une défaite. Les reconductions à Paris, Marseille et Lyon, ainsi que les conquêtes marquantes à Nîmes, Saint-Etienne et Amiens, ont seulement permis de la dissimuler.
Tableau 1
Le bilan des élections municipales de 2026 en France métropolitaine en nombre de mairies dans les 268 villes de plus de 30.000 habitants
NB : Les mairies sont classées selon l’étiquette du sortant et de la tête de liste vainqueur. Le bilan pour la gauche radicale, la gauche, le centre, la droite et la droite radicale exclut les doubles comptes, c’est-à-dire les villes qui changent de maire tout en restant dans la même sensibilité. De la sorte, le total des gains et des pertes est un solde net.
Au sein de la gauche classique, le Parti socialiste et les Écologistes (LE) sont les deux principaux perdants avec un solde négatif de 5 mairies, mais la signification du recul n’est pas la même : le PS reste la force de gauche dominante au niveau municipal, alors que les Verts concèdent plus de la moitié des positions acquises en 2020, dont Bordeaux, Strasbourg, Besançon et Annecy. Dans un climat d’opinion nettement moins porteur sur les enjeux environnementaux que lors du précédent scrutin[4], les mairies écologistes ont été jugées sur leur bilan au pouvoir, et il suscitait de vives oppositions.
Revenus au gouvernement depuis les élections législatives de 2024, d’abord avec Michel Barnier comme Premier ministre, puis en participant aux gouvernements Bayrou et Lecornu, Les Républicains n’ont pas été victimes d’une sanction des urnes. Leur positionnement confus à l’égard du gouvernement Lecornu 2, entre participation officieuse et soutien, ne leur a pas porté fondamentalement préjudice. Certes, ils enregistrent in fine un recul de 4 communes de plus de 30.000 habitants, avec des chassés-croisés non-négligeables qui diversifient son implantation géographique[5], mais ils restent de loin la première force à l’échelon municipal : en ajoutant Les Centristes et les divers droite, souvent des anciens membres de LR bénéficiant du soutien du parti, ils contrôlent plus de 40 % des villes de plus de 30.000 habitants. Ils étaient la force la plus exposée avant les élections et auraient pu être entrainés par Emmanuel Macron dans sa chute : les dégâts ont été plus que limités.
Resté au pouvoir après sa défaite des législatives de 2024[6], marquant la première alternance partielle sous la Cinquième République, le « bloc central » sort lui aussi conforté par ce scrutin municipal en dépit d’une présence nettement inférieure à celle de 2020. La stratégie d’alliance dès le premier tour avec LR lui a permis de sécuriser une très large partie de ses mairies sortantes, dans lesquelles Horizons était de loin la force dominante, mais aussi d’afficher des victoires notables, à Bordeaux et Annecy notamment. Loin du discours d’un retour de l’affrontement classique « gauche/droite » (lire PS et alliés contre LR et alliés), l’ancienne majorité d’Emmanuel Macron s’est indéniablement dotée d’une implantation locale.
Pour autant, les authentiques vainqueurs des municipales sont LFI et le RN, les deux forces motrices du nouvel ordre électoral qui se déploie depuis les élections européennes de 2019. Peu exposées avant les élections – aucune mairie sortante pour LFI, 3 pour le RN – elles progressent respectivement de 6 et 8 villes de plus de 30.000 habitants. Le RN parvient à conserver toutes ses mairies sortantes dès le premier tour, avec des dynamiques impressionnantes sur 2020 qui signalent un jugement positif sur son action au pouvoir municipal. Ces conquêtes lui permettent d’étaler son implantation géographique au-delà du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais et du pourtour méditerranéen – les succès à Carcassonne et Castres (Tarn) en témoignent. Et son principal allié, l’Union des droites pour la République (UDR) l’emporte à Nice, la cinquième plus grande ville de France. Du côté de la France insoumise, les victoires se font aux dépens de la gauche communiste et socialiste dans les milieux à très forte proportion de Français issus de l’immigration nord-africaine, dans la banlieue lyonnaise (Vaulx-en-Velin, Vénissieux), en Seine-Saint-Denis (La Courneuve, Saint-Denis) et dans l’Oise (Creil), en plus de la conquête de Roubaix sur la droite. Bien évidemment, ce bilan ne doit pas faire oublier certains échecs marquants au second tour (Toulouse et Limoges pour LFI, Toulon et Avignon pour le RN), mais cela ne doit pas conduire à minorer la poussée des deux forces radicales : ces défaites font la différence entre une percée et une vague puissante.
Le signal du premier tour : les rapports de force électoraux
À rebours des commentaires politiques et médiatiques qui avaient accueilli les résultats du premier tour comme un retour à l’ancien monde bipolaire et se sont focalisés sur les échecs de LFI et du RN au second tour, ces grandes dynamiques étaient déjà largement inscrites dans les rapports de force électoraux du premier tour (tableau 2). Trois observations doivent ici retenir l’attention.
Tableau 2
Les résultats du premier tour des municipales dans les villes de plus de 30.000 habitants depuis 2001
NB : Les résultats sont en pourcentage des inscrits pour les votants et exprimés, en pourcentage des exprimés pour les forces politiques. Les résultats ne portent pas exactement sur les mêmes villes en 2001 (232), 2008 (235), 2014 (242), 2020 (251) et 2026 (268) mais cela n’affecte pas la validité de la comparaison car ce sont les moins peuplées de la strate qui entrent ou sortent à chaque scrutin. Les données sont disponibles dans l’archive FERD via la banque de données du CDSP. Pour une présentation de ce projet, Florent Gougou, « The French Election Results Database (FERD): Data for the Fifth Republic », Demc Journal, 2025, 3.
(1) La gauche se retrouvait une nouvelle fois à son niveau du premier tour des municipales de 2014, des municipales qui lui avaient pourtant été particulièrement défavorables en raison du fort vote sanction qui s’était exprimé à l’époque contre le pouvoir socialiste[7]. Ce résultat confirmait la dynamique observée aux élections européennes, où le recul important de 2014 avait été prolongé en 2019 et 2024. Compte tenu du glissement vers la gauche des métropoles et des grandes agglomérations, qui pèsent lourd dans la France urbaine, ce niveau de premier tour constituait un premier signal.
(2) Les deux seules progressions par rapport au premier tour de 2020 étaient le fait de LFI (+7 points) et du RN (+5,5 points). Pour le RN, les 11,1 % renouaient avec ses points hauts de 1995 et 2014, mais avec moins de listes en lice (133 contre respectivement 180 et 160). De fait, son niveau moyen dans les villes où il était en compétition s’établissait à 14,2 % des exprimés, son record sur un premier tour d’élections municipales (12,8 % en 1995 et 13,6 % en 2014). Pour LFI, ses 9,8 % la plaçait en deuxième position de la gauche, en situation de se maintenir dans un très grand nombre de villes où elle s’était présentée de manière autonome – et donc en situation d’exercer une forte pression sur le PS.
(3) En dépit de son éclatement entre Renaissance, le MoDem, Horizons, le Parti radical et l’UDI, le « bloc central » recueillait 14,9 % en incluant les divers centre, un niveau similaire à celui du premier tour des élections municipales de 2020. Mais là encore, cette performance était réalisée avec un nombre très inférieur de listes : 196 en 2026 contre 295 en 2020. La stratégie d’union avec LR au premier tour, dont témoignait la mise en place de listes de type « socle commun » dans la moitié des communes de plus de 100.000 habitants, permettait d’aborder le second tour dans de bien meilleures conditions.
Plus largement, la défaite de la gauche se profilait déjà à l’aune de la faible reconduction de ses mairies sortantes, qui témoignait de son incapacité à agréger des électeurs bien au-delà de ses fidèles de 2020. Moins d’un quart de ses mairies sortantes n’avaient pas connu de ballotage, avec des écarts significatifs entre ses composantes qui se sont prolongés au second tour : aucune victoire pour les écologistes mais déjà un tiers de reconductions pour les communistes. A contrario, la droite LR-DVD avait déjà conservé plus de 45 % de ses mairies à l’issue du premier tour, annonçant le souffle qui a in fine emporté Brest et Clermont-Ferrand, deux bastions historiques du PS.
Aux sources de la dénationalisation
En science politique, le modèle des élections de second ordre[8] est l’entrée la plus classique pour saisir les dynamiques nationales des élections municipales[9]. En cas de forte impopularité de l’exécutif, forte impopularité qui a le plus de chances de se produire au milieu du cycle électoral national, les élections locales sont supposées être le réceptacle du mécontentement des électeurs et donner lieu à un vote sanction contre les forces gouvernementales. Les élections municipales de 2026 ne correspondent pas à ce modèle.
Surprenante de prime abord, la dénationalisation du scrutin de 2026 est le produit des stratégies des principales forces politiques nationales, exceptées LFI et le RN : aucune n’avait intérêt à nationaliser la campagne et à connecter les municipales à la vie politique nationale. Pour le centre et la droite, cette stratégie est bien compréhensible : les forces du « socle commun » étaient au pouvoir et n’avaient que des coups à prendre d’une campagne sur le bilan de l’action du gouvernement. Pour la gauche, et tout particulièrement pour le PS, la situation est moins évidente. Mais elle rappelle que le gouvernement de Sébastien Lecornu tient à l’Assemblée nationale grâce au soutien du groupe socialiste, qui a refusé à plusieurs reprises de voter la censure. Les Écologistes auraient sans doute pu sauver plus de mairies en cas de vote sanction contre les forces gouvernementales (à l’exception de Strasbourg, toutes leurs pertes vont sur la droite et le centre), mais encore aurait-il utiliser ce thème, a minima au second tour.
Le modèle des élections de second ordre tenait cette dimension pour acquise, les municipales de 2026 ont rappelé que ce n’est pas le cas : la nationalisation d’un scrutin local implique que les partis fassent campagne contre le pouvoir national et soient crédibles pour incarner l’alternance. En d’autres termes, l’impopularité de l’exécutif est une condition nécessaire pour des élections municipales nationalisées sous la forme d’un vote sanction contre les forces gouvernementales, mais elle n’est pas une condition suffisante ; la gauche en a fait l’expérience cette année. Pour autant, ce scrutin municipal a également été caractérisé par une certaine reconnexion entre l’échelon national et l’échelon local via l’adaptation des configurations municipales aux nouvelles structures de la compétition électorale qui se déploient au niveau national depuis 2019 : les percées de LFI et du RN, ainsi que la confirmation de l’implantation municipale du centre libéral, en sont les principaux signes.
Florent Gougou
Enseignant-chercheur en science politique à Sciences Po Grenoble – UGA et au laboratoire Pacte, en délégation Cnrs à l’IR* Progedo pour l’année universitaire 2025-2026
Ses travaux portent sur les grandes évolutions électorales et partisanes en France et en Europe de l’Ouest, sur le développement de nouveaux clivages et sur le fonctionnement des régimes représentatifs modernes.
Cet article est publié en partenariat avec Telos
[1] Florent Gougou, « Le déploiement d’un nouvel ordre électoral ? Les élections françaises de 2024 dans la perspective des réalignements », Revue française de science politique, 75 (3), 2025, p. 425-457. Voir aussi Florent Gougou, « La consolidation d’un nouvel ordre électoral ? Les élections françaises de 2022 dans la perspective des réalignements », Revue française de science politique, 2022, 72 (6), p. 915-943.
[2] Cette situation, qui peut apparaître de prime abord comme une curiosité tant ce seuil ne correspond à aucune réalité politique contemporaine, fait référence à l’histoire des modes de scrutin pour les élections municipales : de 1947 à 1977 inclus, seules les villes de plus de 30.000 habitants étaient concernés par un scrutin avec des listes bloquées.
[3] La population municipale est fixée par décret du Ministre de l’Intérieur sur la base des données de l’Insee en décembre de chaque année. Pour les élections municipales, elle sert d’abord à déterminer le nombre de conseillers municipaux à élire.
[4] Florent Gougou, Simon Persico, « La poussée (inachevée) des Verts : leçons tirées du premier tour des municipales de 2020 », Notes de la Fondation pour l’Écologie Politique, 19, 2020-05.
[5] Les reculs de LR sont concentrés sur le pourtour méditerranéen au profit du RN (défaites dans les Alpes-Maritimes à Cagnes-sur-Mer et Menton ainsi que dans le Var à La Seyne-sur-Mer et à Hyères) et en Seine-Saint-Denis au profit de la gauche (Le Blanc-Mesnil, Rosny-sous-Bois et Villepinte). Ses conquêtes sont plus diverses, avec notamment 4 villes de plus de 100.000 habitants : Besançon aux dépens des Verts, Brest et Clermont-Ferrand sur le PS, Limoges au détriment d’un divers droite.
[6] Florent Gougou, « The 2024 French Legislative Elections: Maintaining Elections, Political Crisis », West European Politics, 48 (3),2025, p. 723-737.
[7] Florent Gougou, Martial Foucault, « Le bilan des élections municipales de 2014. Une déroute historique de la gauche dans la France urbaine », Revue politique et parlementaire, 1071-1072, 2014, p. 23-28. Martial Foucault Martial, Florent Gougou, « Un vote sanction dans la logique des élections intermédiaires. Les élections municipales des 23 et 30 mars 2014 », Revue politique et parlementaire, 1075, 2015, p. 109-127.
[8] Karlheinz Reif, Hermann Schmitt, « Nine Second-Order National Elections: A Conceptual Framework for the Analysis of European Election Results ». European Journal of Political Research, 8 (1), 1980, p. 3-44.
[9] Pierre Martin, Les élections municipales en France depuis 1945, Paris, La Documentation française, 2001.


















