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dans N°1117, Tech

Anne Bouverot Numérique et IA : entre adoption, innovation et souveraineté

Anne BouverotAnca CaruntuManon TerrinParAnne Bouverot,Anca Caruntuet2 autre
3 juin 2026
« L’interaction avec les humains est toujours au cœur de la conception de l’IA »

À l’heure où l’intelligence artificielle redessine les équilibres économiques et géopolitiques, Anne Bouverot, dirigeante, présidente du conseil d’administration de l’ENS et co-présidente du Conseil de l’IA et du numérique, plaide pour une stratégie européenne fondée sur les talents, la coopération internationale et la souveraineté technologique. De la recherche aux applications industrielles, elle décrypte les opportunités et les risques d’une révolution technologique désormais au cœur du débat public.

Revue Politique et Parlementaire – Depuis deux ans, vous êtes une figure de l’intelligence artificielle en France. En tant qu’envoyée spéciale du Président de la République, vous avez orchestré l’AI Action Summit à Paris en février 2025, un rendez-vous qui a rassemblé dirigeants politiques, scientifiques de premier plan et figures majeures de la tech mondiale au Grand Palais et dans de multiples lieux. Aujourd’hui, vous êtes considérée comme l’une des voix les plus averties sur l’IA en France, capable d’en lire les mécanismes scientifiques comme d’en anticiper les secousses économiques et sociétales. Pourtant, l’intelligence artificielle n’a pas toujours été la colonne vertébrale de votre parcours. Quelles étaient les questions qui vous animaient à l’époque de votre doctorat ?

Anne Bouverot – Pendant mes études, j’ai fait une thèse en informatique, en intelligence artificielle, même si c’était bien sûr différent de ce qui se fait aujourd’hui. Puis la vie professionnelle m’a menée vers d’autres univers pendant près de vingt-cinq ans, dans le monde de l’entreprise, dans les télécommunications, la technologie, dans de nombreux conseils d’administration. Avec le recul, cette traversée de secteurs différents m’a offert une vision très large du sujet. Elle me permet aujourd’hui de comprendre l’IA sous de nombreux angles et m’aide à accompagner les transformations économiques, politiques et sociétales qu’elle accélère. Peut-être même d’en anticiper certaines.

RPP – Vous avez étudié l’IA très tôt. Pourquoi, selon vous, a-t-il fallu autant de temps avant qu’elle se diffuse massivement ?

Anne Bouverot – J’ai fait mes premiers pas dans l’intelligence artificielle bien avant qu’on ne parle d’IA générative, de grands modèles de langage ou que le grand public ne prononce le mot « chatbot ». À l’époque de ma thèse, l’IA consistait à réfléchir à des algorithmes, des langages de programmation, à se poser la question de comment s’assurer qu’un code informatique fasse bien ce que l’on souhaite. Les données manquaient, la puissance de calcul était très limitée.

Mais l’ampleur des questions était là ! Quelqu’un m’a envoyé récemment un numéro de La Recherche… de 1985, bien avant mon doctorat. On y parlait déjà de robots capables de voir, d’IA appliquée à la défense, de machines capables de raisonner. Les mêmes interrogations qu’aujourd’hui, presque au mot près, signe que les avancées technologiques suscitent des questions très humaines.

Après ma thèse, j’ai souhaité travailler dans des domaines avec des usages réels et moins prospectifs, d’abord dans les télécoms, puis dans les technologies. En 2015, j’ai pris la tête d’une filiale de Safran spécialisée dans la biométrie et la sécurité numérique, un monde où l’innovation se frotte aux enjeux de souveraineté et de protection des citoyens. J’y ai vu les développements de l’intelligence artificielle transformer les algorithmes utilisés pour la reconnaissance faciale, notamment. Lorsque cette activité a été rachetée par un fonds d’investissement, j’en suis partie et j’ai décidé de créer une fondation dédiée aux impacts de l’IA sur la société. Je sentais que nous étions à un point d’inflexion.

En 2018, personne n’imaginait encore l’arrivée de ChatGPT et des autres chatbots qui ont suivi, et l’impact que cela allait avoir. La capacité de tenir une conversation dans sa propre langue, sur tous les sujets, a fait apparaître l’IA dans la géographie mentale du débat public. Fin 2022, début 2023, du jour au lendemain, l’IA est sortie des cercles spécialisés pour entrer dans les conversations de famille, les cafés, les journaux télévisés. Les gens me disaient : « mais, tu n’avais pas justement créé une fondation en lien avec l’IA ? ». Cette bascule m’a poussée à m’engager davantage : expliquer, démystifier, rassurer, mais aussi alerter.

C’est dans ce contexte que j’ai été appelée à co-présider, avec Philippe Aghion, la commission IA chargée d’éclairer la stratégie nationale, avec une quinzaine de membres de tous horizons et de brillants rapporteurs. Nous avons publié en 2024 le rapport IA : notre ambition pour la France. J’ai ensuite été sollicitée pour l’organisation du Sommet sur l’IA de février 2025. Deux étapes qui, chacune à leur manière, ont tenté de donner du sens et des directions face à cette révolution technologique qui, désormais, nous concerne tous.

RPP – Quel moment décisif a permis un saut en avant dans la démocratisation de l’IA ? Est-ce l’essor d’internet, la montée en puissance des infrastructures, ou l’arrivée des modèles de langage accessibles au grand public ? Qu’est-ce qui a fait basculer l’IA au centre du débat public ?

Anne Bouverot – On oublie souvent que l’« intelligence artificielle » n’est pas née avec nos smartphones. Le terme apparaît dès 1956, dans une communauté scientifique qui rêvait déjà de machines capables de raisonner. Ensuite, l’IA avance par vagues successives, avec ce que l’on appelle des hivers et des étés en fonction des avancées et des plateaux.

Les premières approches sont des systèmes experts, nourris d’algorithmes et de règles écrites par des humains. Puis vient le grand tournant du machine learning, suivi de l’essor des réseaux de neurones. Pour la première fois, les machines apprennent parce qu’on leur donne accès à de nombreuses données. Ce qui permettra des applications très concrètes : reconnaître automatiquement les adresses sur les enveloppes, lire les montants des chèques… autant de petites prouesses devenues banales aujourd’hui, mais qui, à l’époque, relevaient de la science-fiction appliquée.

Plus récemment, c’est l’arrivée de nouveaux algorithmes permettant de prendre en compte les mots précédents pour prédire les suivants qui est à l’origine des chatbots modernes et de l’IA générative. Entraînés sur toutes les données disponibles sur internet, en utilisant des montants colossaux de puissance de calcul, puis améliorés par « renforcement » en fonction des réponses et réactions des utilisateurs, cela donne cette capacité à reconnaître et produire du langage naturel. C’est ce trio, algorithmes + données + puissance de calcul, qui sert de moteur à l’IA contemporaine.

Le basculement, pour le grand public, c’est novembre 2022 avec l’arrivée de ChatGPT en anglais, puis en 2023 en français. En quelques semaines, l’IA devient un phénomène d’usage, s’invite dans les foyers, les bureaux, les écoles ; chacun expérimente, écrit, traduit, questionne, s’indigne ou s’amuse de réponses fausses et d’hallucinations, s’inquiète d’usages excessifs ou malveillants.

RPP – Vous êtes présidente du Conseil d’administration de l’École normale supérieure. Quelles thématiques mobilisent aujourd’hui le plus les chercheurs en IA ? Comment accompagnez-vous les chercheurs des autres disciplines pour qu’ils intègrent l’IA dans leurs travaux ?

Anne Bouverot – L’intelligence artificielle transforme déjà en profondeur la recherche, dans tous les domaines, scientifiques et littéraires, et bien sûr l’enseignement.

En histoire, par exemple, elle permet de faire de la recherche dans des corpus de manuscrits anciens numérisés. Les historiens peuvent plus facilement croiser des sources comme des livres de comptes, des archives de ventes, des inventaires, des données biographiques sur les artistes d’une époque, pour mieux comprendre la manière dont les œuvres se diffusaient.

Dans les sciences expérimentales, l’IA accélère le rythme des découvertes dès lors que les données abondent. En chimie, par exemple, la base de données des protéines, fruit des recherches de nombreux scientifiques à travers le monde, a permis à AlphaFold de générer des prédictions de structure de nouvelles protéines, ce qui a été récompensé par le prix Nobel de chimie en 2024.

Et puis il y a la recherche en IA elle-même. La France dispose de talents mondialement reconnus. Yann Le Cun a été récompensé par le prix Turing, que l’on compare volontiers au Nobel de l’informatique, pour ses travaux sur le machine learning. Stéphane Mallat, professeur au Collège de France et à l’ENS, vient de recevoir la médaille d’or du CNRS. Les chercheuses occupent aussi une place de premier plan : Marie-Paule Cani, spécialiste de la vision à Polytechnique, ou Joëlle Barral chez Google DeepMind, contribuent à des avancées majeures. Cette dynamique s’appuie sur une école française des mathématiques qui a depuis longtemps un niveau d’excellence.

Enfin, il y a la recherche sur les impacts de l’IA sur la société. L’ENS, Dauphine et l’université Paris Sciences et Lettres ont créé un Institut IA & Société, qui travaille par exemple sur l’impact environnemental de l’IA, sur IA et démocratie, sur l’impact de l’IA sur l’économie.

RPP – Avons-nous aujourd’hui la capacité de transformer cette recherche fondamentale en applications concrètes, puis en développement industriel et en innovation ? Disposons-nous des moyens nécessaires pour retenir nos chercheurs et nos talents en France ?

Anne Bouverot – On voit aujourd’hui en France se développer tout un écosystème d’innovation autour de l’intelligence artificielle. Le nom qui revient sur toutes les lèvres est évidemment Mistral, créée par des Français passés par les géants américains mais formés dans les meilleures écoles et universités en France. On peut aussi citer Pigment, dans le domaine financier, co-dirigée par Éléonore Crespo, ou Amilabs, créée par Yann Le Cun pour développer des « modèles du monde », au-delà des modèles de langage.

On peut encore citer Kyutai, un laboratoire financé par des mécènes privés, mais développant de la science ouverte, qui a permis récemment la création de Gradium, start-up spécialisée dans l’IA vocale. Ou la start-up UMA dédiée à l’IA pour la robotique.

Je me réjouis de ces développements. Il faut bien sûr accompagner leur croissance en continuant à attirer les talents, y compris ceux qui sont partis à l’étranger et que nous pouvons convaincre de revenir. Ensuite, il faut réussir le passage à l’échelle : faciliter la collaboration entre ces start-up et les grands groupes, et aider les entreprises à s’approprier ces technologies pour améliorer leur compétitivité.

« C’est à l’échelle européenne et avec des partenaires que nous pouvons construire davantage de résilience et de souveraineté en IA »

C’est à l’échelle européenne et avec des partenaires que nous pouvons construire davantage de résilience et de souveraineté en IA : en s’appuyant sur des acteurs français comme Mistral, ou Harmattan AI dans l’IA de défense, mais aussi sur des acteurs européens comme Helsing et Black Forest Labs en Allemagne ou Proton en Suisse.

RPP – Ne souffrons-nous pas d’un déficit de « matière première » qu’il s’agisse des infrastructures matérielles ou des infrastructures logicielles ?

Anne Bouverot – Une chose est très claire, l’IA ne peut pas exister sans une chaîne complète : les talents bien sûr, les données, les centres de données, l’accès à distance grâce aux acteurs du « cloud », les superordinateurs et les processeurs spécialisés comme les « GPUs » Nvidia. Et cette capacité repose elle-même sur des composants critiques : les puces et les matières premières indispensables à leur production, en grande quantité.

Donc oui, il y a un enjeu majeur sur l’ensemble de la chaîne de valeur. L’Europe, avec ses pays alliés et partenaires, doit avancer pour avoir davantage de capacité de choix et d’indépendance. C’est plus facile à certains niveaux qu’à d’autres, mais cela suppose une vision cohérente, à moyen et long terme, et un effort à tous les échelons.

RPP – À la demande du gouvernement français, vous avez co-présidé, avec Philippe Aghion, la Commission IA. En mars 2024, vous avez remis le rapport IA : notre ambition pour la France, dans lequel vous défendez la voie de « l’interdépendance », alors même que le secteur est largement dominé par les États-Unis et la Chine. Que recouvre précisément cette notion d’interdépendance ?

Anne Bouverot – Ce travail mené avec Philippe Aghion et l’ensemble des experts de la commission IA, chercheurs, entrepreneurs et représentants syndicaux notamment, a été particulièrement riche.

Lorsque nous parlons de « voie de l’interdépendance », nous partons d’un constat simple : même si nous le voulions, nous ne pourrions pas, aujourd’hui, décider d’arrêter de travailler avec des entreprises américaines, chinoises ou autres. Les échanges internationaux permettent d’optimiser les coûts et la qualité, et sur certains maillons de la chaîne de valeur, nous n’avons tout simplement pas d’alternatives immédiates. Il s’agit de trouver un équilibre, et de pouvoir être résilients face à des crises économiques ou géopolitiques.

Prenons l’exemple des superprocesseurs spécialisés pour l’intelligence artificielle, les fameux GPUs : environ 95 % du marché est fourni par Nvidia. Le deuxième acteur, AMD, est également américain. À ce stade, il n’existe pas d’offre française ou européenne capable de remplacer ces fournisseurs à court terme. Face à cette réalité, il est souhaitable de diversifier les fournisseurs, même si cela signifie parfois choisir entre deux acteurs américains, et d’essayer de créer les conditions pour disposer, demain, de trois ou quatre options.

Cela peut passer par plusieurs leviers : identifier et soutenir des acteurs situés dans des pays plus proches de nous, encourager l’émergence de start-up, et investir dans la recherche de plus long terme. L’Europe dispose de compétences de très haut niveau dans le domaine des semi-conducteurs, notamment au CEA-Leti à Grenoble, au Fraunhofer en Allemagne ou encore à l’IMEC en Belgique.

C’est un effort de long terme, qui suppose de la recherche fondamentale, mais aussi des décisions très concrètes : passer commande à ces start-up, soutenir l’industrialisation, et construire une stratégie où, à chaque étape, l’objectif reste le même : construire des chaînes de valeur résilientes face à des crises potentielles et pouvoir choisir entre plusieurs fournisseurs.

RPP – Puisque la France et l’Europe ne peuvent pas rivaliser avec la Chine et les États-Unis en termes de grandeur d’investissements, quels sont nos atouts dans cette course ?

Anne Bouverot – Nos principaux atouts, ce sont d’abord les talents, l’enseignement supérieur, la recherche et l’innovation. Et cela ne vaut pas seulement pour la France, on retrouve cette force en Allemagne, en Suisse et dans de nombreux pays européens. L’Europe est un continent où la formation et la recherche sont de très haut niveau.

Il faut d’ailleurs rappeler que l’excellence américaine, notamment au niveau doctoral, repose aussi sur une capacité d’attraction exceptionnelle : les universités des États-Unis accueillent depuis longtemps des étudiants du monde entier, Français, Chinois, Indiens, etc. Or, aujourd’hui, cette dynamique se fragilise, avec des politiques moins accueillantes et une attractivité moindre pour les étudiants. Cela crée une opportunité réelle pour l’Europe, à condition de proposer des projets suffisamment ambitieux, stimulants et fédérateurs. Les talents sont donc un levier stratégique majeur.

Un autre atout est notre socle de valeurs. Certains considèrent que l’Europe en parle trop, mais ces questions deviennent très concrètes lorsqu’on voit apparaître des outils, comme Grok par exemple, qui permettent et facilitent le « déshabillage » d’images d’enfants et d’adultes. À ce moment-là, les principes cessent d’être abstraits, on comprend immédiatement que nous devons avoir la capacité de décider ce que nous acceptons ou refusons, comme l’a confirmé récemment un tribunal néerlandais.

Cette prise de conscience progresse fortement. Les citoyens européens comprennent bien mieux qu’on ne pense les risques liés à une dépendance à des technologies venues des États-Unis ou de Chine : contrôle de l’information, capacité de limiter ou couper l’accès, domination de certaines plateformes. D’après un sondage publié en octobre dernier dans Le Grand Continent, 80 à 85 % des citoyens allemands, français, britanniques et italiens considèrent la souveraineté technologique comme un enjeu important ou très important. Cette prise de conscience est un signal fort et elle doit guider les décisions publiques comme les stratégies industrielles.

Mais il faut être lucide, nous n’y arriverons pas seuls. Ni la France, ni l’Allemagne, ni un pays comme le Canada ne le peuvent, isolément. La question est donc : que pouvons-nous faire à plusieurs pour mutualiser les talents, les financements, la puissance de calcul et construire des capacités communes ?

Je suis convaincue que nous avons avec l’Europe la capacité d’y parvenir. Y compris, d’ailleurs, en termes de moyens financiers et de capacité d’investissement. Cela suppose de s’organiser autrement, de travailler davantage en coalition, et de retrouver une énergie collective. Dans le contexte géopolitique actuel, on peut être impressionné par les stratégies des grandes puissances, mais nous avons, en réalité, les moyens d’agir, ensemble.

RPP – Le projet de centre européen d’IA de « Frontière », vise à développer nos capacités souveraines en Europe. De quoi s’agit-il exactement ?

Anne Bouverot – C’est un sujet sur lequel je travaille depuis plusieurs mois : celui des modèles de pointe, ou modèles de « frontière », au sens de la « frontière » comme dans la conquête de l’Ouest aux États-Unis, c’est-à-dire les modèles les plus avancés, ceux qui disposent des capacités les plus élevées. Aujourd’hui, ces modèles sont principalement développés aux États-Unis et en Chine. Or, il est essentiel que l’Europe soit aussi capable d’en développer. Et cela, pour trois raisons.

La première est démocratique et sociétale. Si, demain, pour accéder à l’information, faire des recherches sur des analyses médicales, s’informer sur une élection ou accompagner l’éducation de nos enfants, nous n’avions le choix qu’entre des modèles conçus dans des pays dont la vision de la société est différente, cela poserait un vrai problème. J’ai évoqué Grok, mais la question se pose évidemment à propos des modèles chinois.

La deuxième raison est économique. On ne le mesure pas toujours, mais les modèles plus petits, plus efficaces et plus frugaux, largement déployés en France et en Europe, aussi bien en entreprise que dans le grand public, sont souvent dérivés, ou « distillés », à partir de ces grands modèles de pointe. Or, si ces derniers sont aujourd’hui largement accessibles en open source, cette situation pourrait évoluer. Ne pas disposer en Europe de la capacité à développer ces modèles structurants, qui seront au cœur de la transformation des entreprises et des organisations, représente donc un risque majeur pour notre souveraineté économique.

Enfin, la troisième raison est stratégique, liée à la sécurité et à la défense. Dans le contexte géopolitique actuel, il est crucial que l’Europe dispose en propre des capacités technologiques les plus avancées, afin de pouvoir faire face à des menaces et à des attaques de natures diverses.

C’est précisément l’objectif de ce projet de centre européen d’IA de « Frontière » : créer en Europe un centre de niveau mondial, avec deux ou trois implantations géographiques par exemple en France et en Allemagne, pour mutualiser les meilleurs talents en recherche et en ingénierie ainsi que la puissance de calcul et développer ensemble des capacités de pointe, à la frontière de la recherche et de l’innovation. Un projet concret pour développer les moyens de notre souveraineté.

RPP – La régulation de l’espace numérique est-elle un atout ?

Anne Bouverot – Oui, nous avons évidemment besoin de régulation, pour de nombreuses raisons. Il existe déjà des régulations sectorielles, et en Europe, nous attachons une importance particulière à la protection des données personnelles. C’est profondément lié à notre histoire : nous savons ce que signifie le fait que des individus aient pu être persécutés, déportés et tués sur la base d’informations personnelles. Cette mémoire explique pourquoi ces sujets sont si sensibles et si essentiels pour nos citoyens. Il faut donc préserver ces protections, et notamment garantir la sécurité des publics les plus vulnérables. La question de la protection des enfants, par exemple, est centrale.

Mais dans le même temps, nous devons bénéficier de ces innovations quand elles permettent d’améliorer la santé et la productivité, et rester compétitifs dans les technologies, dans l’intelligence artificielle, et dans des domaines stratégiques comme la défense. Cela implique de trouver un équilibre : une régulation qui protège les citoyens, oui, mais aussi des dispositifs qui soutiennent l’innovation. Cela passe par l’investissement dans les start-up, l’aide à la transformation des entreprises, ou encore une forme de préférence européenne dans les commandes publiques. Il faut donc aborder la régulation comme un levier stratégique, avec une vision claire de nos objectifs.

RPP – Quels enseignements tirez-vous du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle qui s’est tenu à Paris du 6 au 11 février 2025 ? Ces cycles de discussions internationales peuvent-ils renforcer la place et la pertinence de la France dans le débat mondial sur l’IA ?

Anne Bouverot – Le Sommet de Paris s’est déroulé à un moment géopolitique particulier. Il est intervenu juste après l’investiture de Donald Trump, qui a annoncé, dès le lendemain à la Maison Blanche, un projet baptisé Stargate : un plan d’investissement massif, de l’ordre de 500 milliards de dollars, dans les infrastructures d’intelligence artificielle aux États-Unis, avec un message très explicite : celui d’un leadership assumé et d’une volonté de domination mondiale. La semaine suivante, l’actualité était dominée par DeepSeek, un modèle chinois présenté comme ayant atteint un niveau de performance inédit avec des moyens bien plus réduits (6 millions d’euros).

Nous arrivions donc au Sommet de Paris dans un contexte où le champ semblait soudain un peu plus ouvert, avec cette idée forte qu’il n’y a pas qu’un seul pays capable d’avancer dans l’intelligence artificielle. Et si un acteur peut progresser sans disposer des mêmes capacités financières et de puissance de calcul que celles des États-Unis, alors c’est également possible pour d’autres pays comme la France, l’Allemagne, le Canada, l’Inde ou le Japon.

C’est l’un des messages que nous avons porté à Paris : la compétition est réelle, mais elle n’est pas verrouillée. Dans cette logique, nous avons également annoncé la poursuite du cycle international, avec le sommet suivant à Delhi en février 2026. Ce rendez-vous a été davantage centré sur l’impact de l’IA dans la vie quotidienne : ce que cela change concrètement pour les citoyens, dans la santé, l’éducation, l’agriculture ou l’accès aux services. Le sommet de Delhi a aussi été l’occasion de rappeler l’importance du multilinguisme en IA.

Ce cycle de sommets a vocation à se poursuivre, parce que l’IA constitue une révolution d’une ampleur telle que chercheurs, chefs d’entreprise, responsables politiques et ONG ont besoin de se retrouver régulièrement pour mesurer les avancées, partager les risques et identifier des actions, en complément des formats des Nations unies. Le prochain sommet sera organisé en Suisse, en juillet 2027.

RPP – Dans le rapport IA : notre ambition pour la France, vous appeliez à dédiaboliser l’intelligence artificielle sans l’idéaliser. Vingt-quatre mois plus tard, quelles sont, selon vous, les craintes les plus irrationnelles, et, à l’inverse, les risques bien réels, qui demeurent ? Et comment les aborder sans céder ni à l’hystérie ni à l’angélisme ?

Anne Bouverot – L’un des objectifs du Sommet sur l’IA était justement de rendre ces technologies plus compréhensibles, domaine par domaine, et de passer d’un imaginaire, disons, de science-fiction à des applications et enjeux beaucoup plus concrets.

Les enquêtes d’opinion montrent que les préoccupations ont changé. On parle moins de « fin du monde » ou de disparition du travail, et davantage de questions très pratiques : comment mon métier va-t-il changer, quelle éducation pour nos enfants, qu’est-ce que cela peut changer en matière de santé, est-ce que ce sera comme les réseaux sociaux ?

On voit que cela pose de nouveaux défis. Dans le domaine scolaire, cela change profondément les modes d’évaluation : comment juger un devoir réalisé à la maison si l’on ne sait pas dans quelle mesure l’IA a été utilisée ? Cela oblige à repenser l’enseignement, en valorisant davantage le travail collectif, les échanges, l’argumentation, et la manière dont on construit une réflexion, parfois individuellement, avant de la mettre en discussion.

Finalement, les risques et les inquiétudes se sont déplacés : ils sont aujourd’hui plus spécifiques, et donc souvent plus pertinents. Ce sont ces sujets-là qu’il faut traiter en priorité. C’est d’ailleurs au cœur des travaux du Conseil de l’IA et du numérique (CIANum), que je co-préside depuis septembre dernier avec Guillaume Poupard.

RPP – Quelles sont aujourd’hui les priorités du CIANum ?

Anne Bouverot – Le CIANum, mis en place en septembre et composé d’une quinzaine de membres indépendants aux profils variés, a lancé en décembre une consultation afin d’identifier les préoccupations et les attentes en France. Près de 6 000 personnes ont répondu. Plusieurs thèmes majeurs se dégagent. D’abord, une demande importante de formation et d’explication, de la part des pouvoirs publics comme des acteurs privés. Ensuite, la souveraineté numérique, avec une attente forte vis-à-vis de l’État : soutenir davantage une souveraineté fondée sur des entreprises européennes.

Un autre enjeu ressort de manière très nette : l’impact environnemental de l’intelligence artificielle. C’est un sujet fondamental, que nous avons d’ailleurs mis en avant lors du Sommet de Paris, notamment à travers le lancement de la coalition pour une IA durable.

Enfin, plusieurs préoccupations transversales reviennent régulièrement : la qualité et la fiabilité de l’information, les risques de contenus biaisés, l’impact sur les médias et sur notre capacité collective à nous informer. Le sujet de l’IA et du travail est également central : on est moins dans l’idée que tous les métiers seront remplacés que dans des questions beaucoup plus précises, quels métiers évolueront, quels besoins en formation, quels ajustements dans les organisations ?

Et, très nettement, le thème IA et éducation est l’un des plus fortement remontés : ce sera donc un axe majeur d’action pour le CIANum.

Le CIANum est avant tout une instance de réflexion, d’information et de conseil, au service de l’État et, plus largement, de la société. Nous nous appuyons sur des groupes de travail spécifiques à chaque thème et publierons des notes courtes, des rapports et interviendrons dans le débat public, selon une temporalité qui n’est pas celle de l’immédiateté, mais liée à la progression de nos réflexions.

Sur le thème IA et travail, par exemple, notre objectif n’est pas de refaire les rapports déjà publiés, mais d’apporter un éclairage sur des enjeux plus précis. Nous avons ainsi lancé un cycle de notes consacré aux agents IA, afin d’alimenter le débat de manière concrète.

RPP – Si vous vous projetez à dix ans, quels seraient, selon vous, les scénarios les plus optimistes et les plus pessimistes ?

Anne Bouverot – The Economist a publié en septembre 2025 un article intitulé « What if artificial intelligence is just a « normal » technology ? » (« Et si l’intelligence artificielle était une technologie « normale » ? »). Évidemment, ce genre de formule ne fait pas forcément grimper la valorisation des start-up du secteur. Des acteurs comme OpenAI ou Anthropic ont intérêt à présenter l’IA comme une rupture absolue, qui va transformer le monde, avec l’idée que si l’on prend du retard, tout est perdu, notamment dans la perspective de leurs prochaines introductions en bourse.

Pour ma part, j’ai justement tendance à voir l’IA plutôt comme une nouvelle révolution technologique, à la suite d’autres que nous avons pu vivre, même si on a, en l’occurrence, un champ d’application très large et une vitesse de diffusion extrêmement rapide notamment au sein du grand public. L’IA va progressivement se diffuser dans les entreprises et les organisations.

Le scénario optimiste, c’est celui d’une technologie qui se déploie de manière relativement équilibrée, entre pays, entre secteurs, entre métiers, sans creuser les inégalités. Une IA qui améliore concrètement la vie au travail, qui réduit certaines lourdeurs bureaucratiques, qui accélère la recherche et permet, par exemple, de développer davantage de traitements et de médicaments.

Le scénario pessimiste, c’est celui où l’on observe de vrais progrès, notamment en santé et en recherche scientifique, mais où les bénéfices se concentrent et sont réservés à quelques-uns, à quelques entreprises dans quelques pays et où l’IA accentue les écarts et les inégalités. C’est précisément pour éviter cela que l’Europe doit investir dans la formation, l’éducation et la capacité à maîtriser ces technologies.

Propos recueillis par Anca Caruntu, Thaima Samman et Manon Terrin

 

Anne Bouverot

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