À la tête de l’Africa Center de l’Atlantic Council, Rama Yade décrypte la puissance des think tanks américains, leur rôle dans le soft power de Washington et la place stratégique de l’Afrique dans les équilibres mondiaux. Elle plaide pour une Europe capable de rivaliser sur le marché global des idées.
Revue Politique et Parlementaire – Les think tanks américains disposent de moyens financiers et humains sans commune mesure avec leurs homologues français et européens. Qu’est-ce que cette asymétrie dit, selon vous, du rapport très différent que les États-Unis et l’Europe entretiennent avec le « marché des idées » et la place de l’expertise dans la décision publique ?
Rama Yade – La philanthropie, vieille tradition américaine, le permet. C’est aussi le signe d’une vitalité de la société civile et des communautés organisées. De fait, les think tanks portés par la générosité de leurs donateurs privés, dont les noms sont partout sur les murs (Carnegie, Rockefeller…), depuis la période du Gilded Age, ont un impact réel sur les politiques publiques. Les décideurs les consultent, interviennent sur leurs plateformes, y rencontrent des personnalités de haut niveau.
Les experts viennent des plus grandes universités ou de l’administration, ce qui garantit une véritable synthèse entre la connaissance académique de haut niveau et l’expérience unique de ceux qui ont travaillé à la Maison Blanche, au Congrès ou dans les institutions internationales.
RPP – L’écosystème américain des think tanks est lui-même très fragmenté et concurrentiel : Brookings, CSIS, CFR, Carnegie, Heritage, AEI, etc. Où situez-vous l’Atlantic Council dans cette cartographie, en termes de positionnement, de style d’intervention et de capacité d’influence ?
Rama Yade – L’Atlantic Council fête cette année ses 65 ans, après avoir traversé quinze administrations américaines tout en conservant une pertinence intacte. Cette longévité s’explique d’abord par sa mission transatlantique, qui constitue le cœur de son identité ; ensuite, par sa dimension globale avec seize programmes couvrant à la fois des thèmes, sécurité, énergie, climat, technologie, et des régions clés comme l’Afrique, l’Europe, l’Amérique latine ou l’Indo-Pacifique. L’Atlantic Council, c’est seize programmes, 250 employés à temps plein, 667 experts (fellows), un million d’abonnés, 800 événements et 1 500 rapports de recherche par an. Enfin, par son influence, attestée par l’impact concret de ses recommandations sur les décideurs publics comme sur les investisseurs. Là où d’autres think tanks sont soit très spécialisés, soit davantage engagés, l’Atlantic Council se distingue par son agilité, avec la création récente d’une commission biodéfense par exemple, et une farouche volonté d’avoir une influence sur le cours des événements et toujours en partenariat avec les alliés des États-Unis.
RPP – Peut-on dire que les think tanks américains constituent une forme institutionnalisée de soft power des États-Unis ? Et, si oui, en quoi l’Atlantic Council se distingue-t-il de structures plus ouvertement idéologiques ou militantes ?
Rama Yade – L’Atlantic Council est une organisation entièrement privée, ce qui la distingue de certains think tanks américains qui, bien que financés par des fonds privés, disposent également d’un mandat émanant du Congrès. Ce qui explique pourquoi l’Administration Trump a pu les supprimer comme le Wilson Center et l’USAIP. L’Atlantic Council se caractérise également par une stricte neutralité partisane, comme en témoigne la composition de son conseil d’administration, où siègent de manière équilibrée des personnalités républicaines, démocrates et indépendantes.
Cette exigence de pluralisme se traduit concrètement dans nos pratiques : nous nous interdisons, par exemple, d’inviter un sénateur démocrate sans associer un sénateur républicain, et réciproquement. Même nos programmes ne peuvent être sponsorisés par un seul donateur, il en faut plusieurs pour assurer l’indépendance intellectuelle. J’ai deux ou trois programmes que je ne peux lancer, malgré un financement suffisant car il me faut le diversifier pour éviter toute dépendance à un donateur unique.
RPP – Y a-t-il aujourd’hui une véritable « bataille des think tanks » à Washington, avec des institutions plus partisanes qui cherchent à orienter l’agenda politique dans un sens différent du vôtre ? Comment ces rivalités internes au champ de l’expertise se traduisent-elles ?
Rama Yade – Chacun cherche à attirer les meilleurs, mais c’est une saine émulation et, au final, la logique de coopération l’emporte toujours car nous sommes complémentaires. Et puis, c’est un monde qui se veut civilisé, assez feutré. Mes tables rondes comptent toujours des membres de Carnegie, CSIS, Hudson, Brookings et d’autres. J’y compte d’ailleurs certains de mes meilleurs amis. Tous les mois, je dîne avec mes collègues qui dirigent les programmes Afrique dans les autres think tanks, c’est l’un de mes moments préférés à Washington.
RPP – Vous dirigez l’Africa Center : l’Afrique est-elle, pour les think tanks américains, un véritable terrain stratégique où s’élaborent des politiques concrètes, ou reste-t-elle trop souvent un espace discursif, davantage décrit qu’écouté ?
Rama Yade – Se contenter de décrire signifierait que je ne remplis pas ma mission. Mon rôle est de valoriser une Afrique actrice sur la scène globale, pourvoyeuse de solutions, grâce aux rapports que nous produisons, aux événements que nous organisons et aux briefings de décideurs que nous mettons en place. Les responsables Afrique du département d’État sont tous passés par l’Africa Center pour leur première apparition publique, ce qui dit quelque chose de notre impact. Avec d’autres, nous avons pu élever la RDC au rang de priorité diplomatique, faire des minerais stratégiques une question essentielle de notre travail et lancer dans le champ diplomatique des secteurs qui n’étaient pas présentes comme les industries créatives, le sport… En ce moment, nous nous battons pour faire reconnaître le génocide au Soudan et pour que l’Afrique obtienne deux sièges permanents au Conseil de sécurité de l’ONU. Sur le plan économique, nous plaidons pour la fin de l’approche extractive et la transformation industrielle afin que l’Afrique crée des emplois pour ses jeunes plutôt que de les exporter (les emplois).
C’est une bataille car l’Afrique a trop longtemps été marginalisée, mais elle mérite d’être menée. Je le fais pour des raisons personnelles, c’est le continent qui m’a fait naître, mais aussi parce que même sans être africain personne ne peut être insensible au fait qu’un être humain sur quatre sera africain dans vingt ans. Après la Chine et l’Inde, l’Afrique est le nouveau géant et elle comptera des clients et des consommateurs, une jeunesse conscientisée aussi qui va révolutionner la pratique démocratique à l’ère du digital et de l’intelligence artificielle. C’est un continent au travail. Je ne doute pas que des chômeurs français iront bientôt en Afrique y chercher du travail en raison de l’essor économique en cours sur le continent. C’est déjà le cas avec les chômeurs portugais qui migrent en Angola !
RPP – L’action des think tanks américains en Afrique peut être lue comme une forme de soft power face à d’autres puissances (Chine, Russie, Turquie, pays du Golfe, mais aussi Europe). Comment l’Atlantic Council se positionne-t-il dans cette compétition d’influence intellectuelle et normative sur le continent africain ?
Rama Yade – Les think tanks américains ne mènent pas d’action spécifique en Afrique. Ils n’ont pas de bureaux sur place. Leur terrain de jeu, si je puis dire, c’est Washington, lieu d’influence et de décision. Les délégations africaines qui viennent à Washington l’ont compris et intègrent de plus en plus l’action des think tanks dans leur stratégie pour peser davantage.
RPP – Comment travaillez-vous la co-construction avec les élites politiques, économiques et académiques africaines, afin d’éviter que l’expertise produite à Washington ne soit perçue comme une simple projection de cadres occidentaux sur des réalités africaines ?
Rama Yade – D’abord, dans nos rangs nous comptons des Africains. La moitié des experts de l’Africa Center que j’ai recrutés sont des Africains d’Afrique. Ensuite, nous n’avons aucun rôle dans la formation des élites africaines : ce rôle revient au système éducatif africain ou à leurs familles. Mais il est important que notre travail soit enrichi par une coopération étroite avec les think tanks africains : il y en a de très grande qualité comme Codesria, Wathi, Timbuktu, le Policy Center for the New South, au Maroc, qui est un partenaire privilégié de l’Africa Center depuis que je suis à Washington. Nous coproduisons des rapports notamment sur le Sahel, la réforme de l’architecture financière internationale ou la piraterie dans le golfe de Guinée. Nous avons même, sur ma proposition, des fellows en commun.
RPP – Entre Washington, Bruxelles et Paris, constatez-vous des différences dans la manière dont vos travaux sont reçus et utilisés ? Les décideurs français vous paraissent-ils plus méfiants, plus distants, ou simplement moins habitués à intégrer des think tanks dans leur chaîne de décision que les responsables américains ?
Rama Yade – On ne les voit pas beaucoup ici. Sans doute n’en saisissent-ils pas l’importance, question de culture. Ou parce qu’ils pensent que les think tanks sont des outils du soft power américain. Alors que pas du tout. L’Atlantic Council est une organisation non gouvernementale, dont, par exemple, le programme Afrique, sous mon commandement, n’a jamais reçu le moindre financement du gouvernement américain. Comment le pourrais-je ? J’ai été membre du Gouvernement français et Ambassadrice de France. Ce qui n’empêche pas de vouloir rester pertinents vis-à-vis des officiels américains. Mes interlocuteurs privilégiés sont à la Maison Blanche, au Congrès, dans les agences de développement et, bien sûr, dans les gouvernements africains puisque nous conseillons toutes ces institutions. Il est donc important que nous soyons en relation régulièrement.
RPP – Pensez-vous que la France et l’Europe puissent, un jour, se doter d’un écosystème de think tanks capable de rivaliser, en influence réelle, avec celui de Washington, ou l’asymétrie de moyens et de culture politique rend-elle structurellement impossible ce rattrapage ?
Rama Yade – La France est un pays de pensée critique, donc oui, elle serait un terreau fertile pour l’épanouissement des think tanks. En plus, les think tanks sont la manifestation de la vitalité démocratique d’un pays ; ils permettent de sortir d’une approche étriquée, essentiellement gouvernementale, de la politique étrangère. C’est un débouché exceptionnel pour les universitaires en ce que leurs analyses y sont écoutées par les décideurs. Et un moyen de renouveler les élites politiques qui y trouvent un lieu d’accueil et de réflexion quand ils ne sont plus au pouvoir (voilà un bon moyen pour éviter que les élus s’accrochent), un lieu où leur expérience est valorisée. Mais il faudrait donner aux think tanks français les moyens de s’épanouir grâce à la mise en place d’un système philanthropique adapté, ce qui n’est pas seulement une question réglementaire. C’est une profonde révolution culturelle qui, bizarrement, a commencé à l’extrême droite avec le système Bolloré et bientôt avec les financements venus des États-Unis pour soutenir un système d’alliance MAGA en Europe. Cela peut fonctionner surtout si ces think tanks n’ont pas de concurrents aussi bien dotés.
Rama YADE
Directrice Afrique de l’Atlantic Council Ancienne ambassadrice de France auprès de l’UNESCO Ancienne secrétaire d’État chargée des Sports Ancienne secrétaire d’État chargée des Affaires étrangères et des Droits de l’homme
(Propos recueillis par Virginie Martin)


















