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dans L'édito de Myriam Benraad

La Colombie d’Abelardo de la Espriella

Myriam BenraadParMyriam Benraad
1 juillet 2026
Kharg, épineuse île du golfe Persique

En 2026, la Colombie traverse une séquence paradoxale. Jamais les discours de paix n’ont été aussi prégnants, et jamais pourtant les logiques de violence n’ont été aussi diffuses. L’élection présidentielle de juin, marquée par un résultat très serré, a révélé la rémanence de tensions profondes. 

 

La Colombie se trouve au croisement de deux processus distincts mais complémentaires : d’une part, une recomposition du paysage armé après l’essoufflement de la « paix totale » et certains clivages politiques exacerbés par la dernière élection présidentielle, et, de l’autre, une refonte territoriale en lien avec les ressources économiques du pays et une urbanisation de la violence. Ces processus permettent de mieux comprendre la nature de l’actuel moment colombien : une transition politique incertaine où les conflits se réorganisent plus vite que les institutions n’ont la capacité de les juguler.

 

Depuis 2025, l’échec progressif de la paix a en effet créé un vide institutionnel que les insurgés ont investi. L’EMC (Estado Mayor Central), principale dissidence des FARC, illustre cette dynamique : sa trêve unilatérale entre mai et juin, annoncée pour « garantir la tranquillité » du scrutin, ne constituait pas un geste d’apaisement mais plutôt un repositionnement tactique. En suspendant temporairement les hostilités, l’EMC entendait en effet se présenter comme un acteur rationnel, apte à négocier, tout en renforçant ses réseaux locaux. Cette trêve traduisait aussi une inflexion plus large : chaque élection est à présent une opportunité pour les factions armées colombiennes d’ajuster leur rapport de force avec l’État.

 

L’ELN (Ejército de Liberación Nacional), engagé quant à lui dans une série de négociations intermittentes avec les autorités, a profité de cette instabilité pour affermir son implantation géographique. La suspension des pourparlers de paix a clairement radicalisé certaines de ses franges, là où d’autres ont cherché à se placer comme interlocutrices du nouveau président. En l’état, il est donc impossible d’évoquer une médiation globale. Parallèlement, des organisations comme le Clan del Golfo ont encore affermi leur contrôle des passages du narcotrafic, imposant une gouvernance fondée sur la taxation des activités et le contrôle des mouvements.

 

Depuis des années, ces groupes opèrent au sein de zones grises où la frontière entre activisme militaire, criminalité organisée et production d’un ordre social parallèle demeure floue, mais où l’État central ne remplit plus qu’un rôle minime. Ils se sont transformés en forces politiques qui influencent les trajectoires électorales, marchandent des cessez-le-feu et conservent la main sur les richesses stratégiques. Une telle hybridation rend le conflit colombien bien moins lisible qu’autrefois, et surtout plus difficile à encadrer.

 

Au niveau politique, le scrutin de juin a mis à jour une polarisation profonde entre deux visions antagoniques de la Colombie : l’une sécuritaire, portée par le vainqueur et partisan d’une droite dure Abelardo de la Espriella, et l’autre socio‑politique, centrée sur la justice transitionnelle et que promouvait le candidat de gauche Iván Cepeda, arrivé second. Les résultats esquissent un pays coupé en deux, la géographie du vote reflétant également des clivages plus historiques. La région du Pacifique, Bogotá et les zones urbaines ont majoritairement soutenu Cepeda, tandis que le centre et les campagnes conservatrices lui ont préféré De la Espriella. Cette tension est à l’origine de nouveaux espaces contestataires entre bastions rivaux.

 

Les tensions post‑électorales renvoient à ce qui a toujours été une démocratie fragile, sur fond de défiance envers les institutions officielles. Chaque scrutin cristallise les frustrations et sert d’indicateur clé. De la Espriella a ainsi promis une « guerre totale » contre les guérilleros et le narcotrafic, de même que la construction de méga‑prisons et la reprise des fumigations contre les cultures de coca, malgré la déforestation accrue et des déplacements forcés de populations. Cette approche radicale rompt avec celle que privilégiait Gustavo Petro (président sortant) et pourrait entraîner une reconfiguration des alliances. Anticipant un retour de la répression, les guérillas sont en effet déjà tentées de riposter par une escalade préventive des hostilités.

 

Ce virage soulève en outre la question de la résurgence d’un paramilitarisme d’État, à travers lequel des forces proches de l’extrême droite bénéficieraient d’une tolérance pour conduire des opérations de « nettoyage » dans ces espaces ruraux et territoires autochtones. Ce risque, s’il venait à se concrétiser, pourrait causer la dispersion des groupes armés et affaiblir la légitimité du gouvernement fraîchement investi.

 

Les villes de Colombie sont des arènes de confrontation là où les campagnes occupent le cœur de l’économie illicite. Fragilisées par le conflit, les communautés rurales sont prises en otages entre les mesures répressives de l’État et les pressions des grandes organisations criminelles. La coca est une ressource de premier plan, tandis que la déforestation ouvre des routes, installe des ateliers clandestins et consolide la présence milicienne. Des écosystèmes entiers mutent par ailleurs sous le poids de cette militarisation qui amalgame enjeux environnementaux et logiques de guerre.

 

Certaines mobilisations et campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux montrent en outre que le conflit s’est déplacé vers une nouvelle génération, modifiant les modes de l’action armée notamment. La Colombie se trouve ainsi dans une zone de turbulence, une phase de son histoire où la répression gouvernementale pourrait remplacer toute négociation, avec des effets potentiellement dévastateurs pour sa stabilité et sa sécurité.

 

 

Myriam Benraad

Professeure honoraire à l’Université d’Exeter, spécialiste du Moyen-Orient

Myriam Benraad

Politiste de formation, Myriam Benraad est titulaire d’un doctorat de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et s’est spécialisée dans les relations et la négociation internationales, les études sur la paix et les conflits, ainsi que la géopolitique mondiale et l’économie politique internationale, avec un accent particulier sur les transitions et émotions politiques au Moyen-Orient et dans le monde arabe en général. Elle a été associée à divers centres de recherche et a régulièrement exercé en tant que consultante et experte/conseillère technique pour l’Union européenne et plusieurs organisations internationales et agences de développement (notamment la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale). Outre ses nombreuses années d’expérience dans l’enseignement supérieur, Myriam Benraad est une chercheuse chevronnée ainsi que la fondatrice du Réseau interdisciplinaire d’études sur la vengeance (TNRS) et de l’Institut Delphes. Parmi ses dernières publications : Mécanique des conflits : cycles de violence et résolution et L’Irak par-delà̀ toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition.

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