Les élections de mi-mandat de 2026 pourraient-elles déjouer l’une des lois les plus constantes de la politique américaine ? Alors que le camp présidentiel est presque toujours sanctionné à mi-mandat, Donald Trump pourrait bénéficier d’un contexte politique et électoral inédit, susceptible de confirmer le réalignement républicain amorcé depuis 2016.
La victoire de Donald Trump en 2024 a souvent été interprétée comme le signe d’un réalignement durable de la vie politique américaine. En remportant le vote populaire, en progressant dans la quasi-totalité des catégories socio-démographiques et en poursuivant les gains amorcés depuis 2016 auprès des électorats populaires, hispaniques ou afro-américains, le candidat républicain semblait alors avoir profondément transformé la coalition électorale de son parti1. Plusieurs observateurs y ont vu le début d’une « nouvelle majorité républicaine »2, comparable aux grands réalignements qui ont scandé l’histoire politique des États-Unis3. Les élections de mi-mandat de 2026 constitueront à cet égard un test décisif : si les républicains parvenaient à conserver leurs majorités dans les deux chambres du Congrès, l’hypothèse d’un véritable réalignement en sortirait considérablement renforcée.
L’enjeu de ce scrutin dépasse toutefois cette seule bataille des interprétations tant les pouvoirs du Congrès restent décisifs pour l’agenda présidentiel : une perte de la seule Chambre des Représentants priverait Donald Trump d’une partie de ses marges de manœuvre législatives ; une défaite conjointe à la Chambre et au Sénat le transformerait, pour les deux dernières années de son mandat, en véritable lame duck, un Président faible et de surcroît exposé à la menace d’une procédure de destitution.
DONALD TRUMP FACE À LA MALÉDICTION DES MIDTERMS
Or l’histoire électorale américaine n’est guère favorable au camp présidentiel à ce stade du mandat. En effet, sur 41 élections de mi-mandat organisées depuis 1860 et l’installation durable du bipartisme aux États-Unis, 38 se sont traduites par un recul du parti du Président à la Chambre des Représentants. Cette tendance ne se limite d’ailleurs pas à la Chambre : les élections sénatoriales organisées à mi-mandat sont elles aussi généralement défavorables au parti présidentiel4, tout comme les scrutins pour les postes de gouverneurs ou pour les législatures des États.
Cette régularité, mise en évidence dès 1913 par le célèbre constitutionnaliste britannique James Bryce5, ne dépend pas de la cote de popularité du Président : Franklin Roosevelt en 1938, Dwight Eisenhower en 1958 ou Ronald Reagan en 1986, pourtant largement approuvés par l’opinion, ont vu leur parti reculer tout autant que des Présidents impopulaires au moment des midterms.
Seule l’ampleur du recul varie fortement : en moyenne 34 sièges perdus à la Chambre depuis 1862, mais avec des écarts considérables – de 4 sièges pour John Kennedy en 1962 à 127 pour Grover Cleveland en 1894. On note d’ailleurs que l’ampleur moyenne de ces « pertes présidentielles » tend à diminuer sous l’effet conjugué de la raréfaction des circonscriptions compétitives, de l’avantage électoral croissant des élus sortants et d’une polarisation partisane en progression qui limite les possibilités de bascule.
DES LOGIQUES EXPLICATIVES CONCURRENTES
Les politistes américains ont avancé deux grands types d’explications à ce phénomène. La première considère les élections de mi-mandat comme une forme de référendum sur les deux premières années de la présidence6. Les électeurs profiteraient alors du scrutin pour exprimer leur satisfaction – ou, de fait, leur mécontentement – à l’égard de l’action menée par la Maison-Blanche. De plus, le recul du camp présidentiel à mi-mandat serait structurellement accentué par le fait que les électeurs hostiles au Président tendent à se rendre plus volontiers aux urnes que ceux qui approuvent son action7. Reste que cette approche peine à expliquer pourquoi des Présidents populaires, dans un contexte économique porteur, essuient parfois eux aussi des revers.
La seconde explication insiste davantage sur les spécificités de l’élection présidentielle précédant les midterms. Lors d’une présidentielle, la forte médiatisation de la campagne et l’importance perçue de l’enjeu attirent vers les urnes des électeurs assez peu politisés. Ceux-ci votent souvent pour le candidat porté par la dynamique du moment et soutiennent dans le même temps les candidats de son parti au Congrès. Deux ans plus tard, l’enjeu perçu comme moindre entraîne un fort recul de la participation, tout particulièrement au sein de cet électorat peu politisé. Le parti du Président perd alors une partie de l’électorat supplémentaire qui avait contribué à sa victoire, ce qui expliquerait les revers systématiquement enregistrés à mi-mandat8. De fait, historiquement, plus la victoire présidentielle est large, plus la défaite de son parti deux ans plus tard est sévère9.
Dans les années 1980-1990, l’universitaire James Campbell a réconcilié les deux approches10 : la démobilisation différentielle explique l’essentiel du phénomène des « pertes présidentielles », tandis que la logique référendaire ne joue véritablement que chez les électeurs indépendants, dont le vote de mi-mandat sanctionne le bilan présidentiel. Ce modèle a l’avantage d’expliquer à la fois le caractère quasi systématique de la défaite du parti au pouvoir et la grande variabilité de son ampleur.
UN MAINTIEN DE LA MAJORITÉ RÉPUBLICAINE RESTE-T-IL ENVISAGEABLE ?
Tout conduit donc à considérer une défaite républicaine en 2026 comme le scénario de loin le plus probable. Pourtant, plusieurs éléments invitent à ne pas considérer cette issue comme inéluctable.
Le premier concerne le Sénat. Contrairement à la Chambre des représentants, où l’ensemble des sièges est renouvelé simultanément, seuls un tiers des sénateurs sont soumis au verdict des urnes tous les deux ans. Or la carte électorale de 2026 apparaît relativement favorable aux républicains. Plusieurs sièges démocrates seront défendus dans des États remportés par Donald Trump lors de l’élection présidentielle de 2024 (Michigan et Géorgie), alors que peu de sénateurs républicains sortants semblent véritablement menacés à ce stade. Afin de faire basculer la majorité républicaine actuelle de 53 sièges sur 100 au Sénat, les démocrates devront donc remporter des États qui ont massivement soutenu le Président lors des derniers scrutins, parmi lesquels l’Ohio et le Texas. Même dans l’hypothèse d’une dégradation du climat politique, la conservation du Sénat apparaît donc comme un objectif atteignable pour la Maison-Blanche.
Le second élément concerne la Chambre des Représentants. Les démocrates espèrent naturellement profiter du mouvement traditionnel de sanction du parti présidentiel pour y reprendre l’avantage vis-à-vis de la très courte majorité républicaine (220 sièges sur 435). Toutefois, la bataille du redécoupage électoral, initiée à l’été 2025 par les républicains du Texas à la demande de Donald Trump lui-même, a complexifié leur tâche. Au total, cette guérilla politico-judiciaire a renforcé la position républicaine : huit États ont redessiné leurs circonscriptions dans un sens favorable au parti républicain contre deux seulement dans un sens favorable aux démocrates11, ce qui a rendu la carte de la Chambre globalement plus favorable au camp présidentiel qu’elle ne l’était après 2024. Cette stratégie n’est toutefois pas sans risque : en cherchant à sécuriser un maximum de sièges, les républicains ont aussi dû diluer leur électorat dans un certain nombre de bastions, et pourraient donc s’être rendus plus vulnérables en cas de vague démocrate plus forte qu’anticipé12.
Surtout, les perspectives économiques constituent probablement la variable la plus importante pour comprendre le scrutin. Si les élections de mi-mandat sont en partie un référendum sur la présidence, la perception de la situation économique joue un rôle central dans le jugement porté par les électeurs. Or les indicateurs ont montré ces derniers mois d’étonnants signes de résilience : malgré un contexte international toujours très tendu, le taux de chômage reste contenu et la progression de l’inflation est moins forte qu’attendu13. Dans un contexte d’opinion qui reste très morose14 et face à un Président au message souvent erratique voire contre-productif sur les questions économiques et sociales15, la capacité des candidats républicains à mettre en avant certains de leurs succès récents – par exemple, la réduction de la fiscalité sur les pourboires et sur les heures supplémentaires – pourrait s’avérer cruciale.
Donald Trump aborde donc les élections de mi-mandat dans une situation paradoxale. D’un côté, l’histoire américaine, les modèles électoraux et les enseignements de plusieurs décennies de recherche en science politique convergent vers le même diagnostic : le parti du Président perd presque toujours du terrain deux ans après son arrivée au pouvoir. De l’autre, certains éléments structurels et conjoncturels pourraient permettre aux républicains de limiter ces pertes, voire de conserver leurs majorités au Congrès.
Une telle issue demeure aujourd’hui moins probable qu’une victoire démocrate, notamment à la Chambre des Représentants, mais elle ne peut être écartée. Si Donald Trump parvenait effectivement à conserver à la fois la Chambre et le Sénat, la portée politique de ce résultat dépasserait largement ces seules midterms. Une telle performance constituerait alors un argument très convaincant en faveur de l’idée selon laquelle les succès républicains de 2016 puis de 2024 n’ont pas été de simples parenthèses, mais bien des points de bascule dans l’histoire électorale et politique des États-Unis.
Mathieu GALLARD,
Account director Ipsos BVA
crédit photo: Source : UkrPictures / Shutterstock.com
- Yasmeen Abutaleb, Dan Keating, Sabrina Rodriguez et Josh Dawsey, « Trump coalition marks a transformed Republican Party », The Washington Post, 6 novembre 2024, https://www.washingtonpost.com/politics/2024/11/06/trump-coalition-republicans-realignment/ ↩
- Matthew Continetti, « The New Republican Majority », The American Enterprise Institute, 14 novembre 2024, https://www.aei.org/op-eds/the-new-republican-majority/ ↩
- James L. Sundquist, The Dynamics of the Party System: Alignment and Realignment of Political Parties in the United States, The Brookings Institution, Washington, D.C., 1973. ↩
- Les élections à la Chambre des Représentants se tiennent tous les deux ans : l’intégralité des sièges est donc remise en jeu à la fois lors des années d’élections présidentielles et lors des midterms. Au Sénat, où les mandats durent six ans et où les sièges sont renouvelés par tiers, la régularité du recul du parti présidentiel est un peu moins forte, car il peut bénéficier d’une répartition des États en jeu parfois favorable. ↩
- James Bryce, The American Commonwealth, Macmillan and Company, Norwood, 1913. ↩
- Edward Tufte, « Determinants of the Outcomes of Midterm Congressional Elections », The American Political Science Review, vol. 69, n°3, 1975. ↩
- Samuel Kernell, « Presidential Popularity and Negative Voting », The American Political Science Review, vol. 71, n°1, 1977. ↩
- Angus Campbell, « Surge and Decline: A Study of Electoral Change », Public Opinion Quarterly, vol. 24, n°3, 1960. ↩
- Barbara Hinckley, « Interpreting House Midterm Elections », The American Political Science Review, vol. 61, n°3, 1967. ↩
- James Campbell, The Presidential Pulse of Congressional Elections, The University Press of Kentucky, Lexington, 1993. ↩
- Kyle Kondik, « Taking Stock of the 2026 House Map: An Update », Center for Politics, University of Virginia, juin 2026, https://centerforpolitics.org/crystalball/taking-stock-of-the-2026-house-map-an-update/ ↩
- Nicholas Goedert, « The Pseudoparadox of Partisan Mapmaking and Congressional Competition », State Politics & Policy Quarterly, vol. 17, n°1, 2017, https://www.cambridge.org/core/journals/state-politics-and-policy-quarterly/article/abs/pseudoparadox-of-partisan-mapmaking-and-congressional-competition/EB37CD2DC4FBC61192B8E085E18FB27E ↩
- Tony Romm, « White House Cheers Inflation Data While Iran War Sparks New Price Surge », The New York Times, 14 juillet 2026, https://www.nytimes.com/2026/07/14/business/economy/inflation-data-iran-war-price-surge.html ↩
- Alec Tyson, Mallory Newall et Bernard Mendez, « Americans’ economic frustrations to loom large in 2026 midterms », Ipsos USA, 18 juillet 2026, https://www.ipsos.com/en-us/Washington-Post-Ipsos-Poll-July-2026 ↩
- Sam Sutton, « « High risk gamble »: How Trump’s economic messaging is hurting Republicans », Politico, 28 mai 2026, https://www.politico.com/news/2026/05/28/trump-iran-economy-messaging-bessent-midterms-00941604 ↩


















