Les tensions entre l’Argentine et le Royaume-Uni portant sur la souveraineté de l’archipel des îles Malouines (Islas Malvinas pour l’Argentine, Fakland Islands pour les Britanniques) viennent de réapparaître sur le devant de la scène à la suite de propos ambigus du président Donald Trump, établissant un lien entre l’absence de soutien des britanniques dans le conflit avec l’Iran engagé depuis le 28 Février 2026 et la neutralité de Washington sur la question de la souveraineté des Malouines. Elle semblait acquise mais ce basculement de langage a été suffisant pour relancer, en quelques jours, un dossier que Londres croyait figé tandis que Buenos Aires ne l’a jamais considéré clos.
Les propos de Donald Trump, au Bureau ovale le 31 août 2026, puis dans une interview accordée à la chaîne britannique GB News le 3 septembre dernier, ont fourni au Président Javier Milei l’occasion de se saisir d’un dossier considéré comme « sacré » dans la conscience collective argentine. Pour sa part, le gouvernement dirigé par Andy Burnham, et par la voie du Ministre de la Défense, Wes Streeting a réaffirmé sa position intangible : les îles « sont britanniques » en précisant que l’engagement de Londres était « inébranlable ». Position irréconciliable tandis que le doute instauré par Washington sur un possible basculement de position ne fait que relancer les tensions entre les deux pays directement concernés. Pour Washington, il s’agit de poursuivre la consolidation de l’Alliance « Bouclier des Amériques » instaurée depuis le début de l’année 2026 avec ses nouveaux alliés latino-américains, renforçant la position des USA dans « l’hémisphère occidental » dans la droite ligne de la Stratégie de sécurité nationale rendue publique en novembre 2025 arquée par la volonté de « renforcer la prééminence américaine » sur ce continent.
La visite en France du président argentin, du 30 Septembre au 2 Octobre 2026, a permis lors de la rencontre bilatérale au palais de l’Elysée, d’aborder le sujet épineux. La France pourrait-elle être médiatrice étant parvenue à établir des liens cordiaux et pragmatiques avec l’Argentine, tandis que l’amitié avec le Royaume-Uni a été rappelée lors de la visite du président français à Londres en Septembre 2026 ? L’option reste posée tant les positions de l’Argentine et du Royaume-Uni paraissent irréconciliables.
1) Les origines de la nouvelle crise
Les Etats-Unis ont une ligne à la fois claire et volontairement incomplète : ils reconnaissent l’administration britannique « de facto » des îles, c’est-à-dire le fait que la défense, la monnaie, le passeport et l’ordre juridique relèvent du Royaume-Uni, mais ils se déclarent neutres sur la question de la souveraineté au sens strict du terme. Dire que Washington « reconnaît le contrôle britannique sans trancher la souveraineté » revient à consolider le statu quo tout en évitant d’humilier ouvertement Buenos Aires.
C’est précisément ce statu quo que Donald Trump a choisi de présenter comme une « position parmi d’autres», c’est-à-dire comme un dossier « révisable », et non plus un acquis qui semblait intangible dans la relation spéciale anglo-américaine. Interrogé le 31 août dans le Bureau ovale sur une éventuelle révision de la position américaine, « POTUS » a répondu : « Je passe toujours toutes les positions en revue. Celle-ci n’est qu’une parmi d’autres. » La phrase est courte et pourtant chargée de nombreux sous-entendus. Elle n’annonce pas un basculement officiel. Elle n’accorde pas la souveraineté à l’Argentine. Elle ne désavoue pas non plus le Royaume-Uni. Mais elle retire à la position américaine son caractère d’évidence. C’est essentiel.
Trois jours plus tard, face à « GB News », Donald Trump a été plus long et plus blessant pour Londres. Lorsqu’il lui était demandé si les États-Unis viendraient au secours du Royaume-Uni en cas de nouveau conflit avec l’Argentine, le président américain n’a pas répondu par l’affirmative ou la négative. Il a rappelé la guerre de 1982 1 , qu’il dit « avoir suivie avec beaucoup d’attention », a salué la manière dont les britanniques avaient « repris » les îles « assez fortement ». Il a ajouté que c’était « il y a longtemps» et que l’archipel est « très loin ». Il s’agit « d’un long voyage ».
Dans la même conversation, il a reproché au Royaume-Uni de non seulement, de ne pas « l’avoir aidé dans la guerre contre l’Iran », mais d’avoir répondu, par la voix de l’ancien Premier ministre Keir Starmer, qu’il n’avait « pas de navires » à envoyer. Le lien entre les deux sujets n’est pas juridique ; il est politique et vise à introduire une logique transactionnelle, typiquement « trumpienne ». Pour comprendre les raisons de l’écho en Argentine, de cette « ambiguïté » inédite, il faut se souvenir que la cause des Malouines n’est pas, pour Buenos Aires, un dossier diplomatique parmi d’autres.
Il s’agit d’un sujet sacré, portant sur l’identité nationale, commémorée chaque 2 avril (date du début du conflit de 1982), inscrite dans la Constitution de 1994, rappelée à l’ONU, auprès de l’Organisation des Etats américains. L’Argentine soutient qu’elle a hérité des droits espagnols selon le principe de l’uti possidetis juris . Pour Buenos Aires, l’occupation britannique de 1833 a été un acte de force tandis que la population actuelle (3000 personnes) a été implantée. Londres rappelle que les habitants ont voté à 99,8 % en 2013 avec une participation de 92 %, au référendum 2 portant sur la question de l’appartenance à un territoire britannique d’outre-mer. Dans les faits, les deux récits sont inconciliables.
L’Assemblée générale des Nations unies, par la résolution 2065 de 1965 et par des textes ultérieurs, a reconnu l’existence d’un différend et appelé à des négociations pacifiques. Londres interprète cette formule comme une consécration de l’autodétermination. Buenos Aires la lit comme une invitation à négocier la souveraineté elle-même. Rien, dans les phrases de Donald Trump, ne tranche ce débat de droit. Mais tout, dans le climat politique argentin, invite à les interpréter comme une brèche. Javier Milei était resté jusqu’à présent, en retrait sur ce sujet. Libertarien, admirateur affiché de Margaret Thatcher, il est partisan d’un alignement occidental :Volodymyr Zelenski 3 était présent à son investiture en Décembre 2023 et l’alliance avec Israël a été réaffirmée à de multiples reprises. Héraut d’une relation étroite avec Washington et Donald Trump, en s’inscrivant dans une alliance politique, le président argentin avait souvent privilégié un ton plus diplomatique que ses prédécesseurs péronistes ou kirchnéristes. Le calendrier de 2026 a modifié cette équation. L’élection présidentielle se profile en Octobre 2027. Outre la présence permanente de l’ancienne présidente Cristina Kirschner, Une rivale, sa vice-présidente Victoria Villarroel, se présente comme une défenseure plus intransigeante de la souveraineté. L’image de l’équipe nationale de football brandissant, après la Coupe du monde, une banderole proclamant que « les Malouines sont argentines », a réveillé un sentiment populaire qui ne demande qu’à s’enflammer à nouveau. Javier Milei a besoin d’endosser la question nationale, et Donald Trump lui en donne l’occasion.
2) Les enjeux économiques et régionaux
Il existe également une raison économique. Le projet pétrolier « Sea Lion », porté par la société britannique « Rockhopper Exploration » et par l’israélienne « Navitas Petroleum », au nord de l’archipel, approche d’une phase concrète : forages dans les mois qui viennent, production envisagée vers 2028, réserves estimées à plus d’un milliard et demi de barils. Pour Buenos Aires, extraire ce pétrole sous licence des autorités de Port Stanley, revient à assumer le fait accompli économique dans des eaux revendiquées.
Javier Milei a saisi les propos de Donald Trump comme une preuve que son amitié avec Washington « paye ». Il a aussitôt déclaré que « des vents de changement » soufflent en faveur de la revendication argentine, que les Malouines « sont argentines par l’histoire et par le droit », tout en rappelant que les habitants du territoire « usurpé » n’ont pas de droit légitime à l’autodétermination. Il a affirmé que les États-Unis « examinent un changement de position parce qu’ils savent avoir en l’Argentine un partenaire fiable, aligné sur les valeurs occidentales ».
Il a annoncé un durcissement des sanctions contre les entreprises impliquées dans des opérations « non autorisées » autour de l’archipel, ainsi qu’un effort accru pour l’établissement d’une base navale en Terre de Feu. Le message aux argentins est clair : la cause sacrée n’est plus reléguée au second plan et redevient un axe de politique étrangère et de communication présidentielle.
Londres a répondu dans le registre habituel, mais avec une nervosité perceptible. Le « 10 » a déclaré que la position britannique est « limpide », « de longue date » et « inébranlable » tandis qu’Andy Burnham « soutient pleinement » le souhait des insulaires de rester un territoire britannique d’outre-mer. Ces formules ne sont pas nouvelles. Elles sont même ritualisées. La nouveauté réside dans le fait qu’elles doivent être répétées non plus seulement face à Buenos Aires, mais face à un allié américain qui refuse de réaffirmer son intervention en cas de crise. La « relation spéciale » qui lie les USA au Royaume-Uni n’est pas morte, mais elle est traitée par Donald Trump, comme un contrat conditionnel, non plus comme une parenté historique.
La guerre contre l’Iran, telle qu’elle apparaît dans les propos du président américain, fonctionne comme le détonateur psychologique de cette séquence. Il estime que des alliés européens, et notamment le Royaume-Uni de Keir Starmer, ont refusé de s’engager alors qu’il demandait des navires. Qu’il ait « eu besoin » ou non de cette aide, importe moins que le ressentiment affiché.
Dans cette logique, les « Iles Falklands » deviennent un théâtre secondaire d’une crise transatlantique. Donald Trump sait qu’en Argentine, la question iranienne est extrêmement sensible : les attentats de 1992 et de 1994, à Buenos Aires, contre l’Ambassade israélienne et la mutuelle communautaire AMIA sont gravés dans la mémoire collective 4.
La justice iranienne en 2024, a rendu ses conclusions en reconnaissant que l’Iran était le « commanditaire » des attentats perpétrés par le Hezbollah. En plaçant l’Iran dans le cœur d’une nouvelle posture ambiguë, les Etats-Unis savent s’attacher la reconnaissance des autorités argentines et la fidélité politique de Javier Milei.
Donald Trump a déjà montré, sur le Groenland, sur l’OTAN, sur les droits de douane, qu’il considère les engagements historiques comme des positions négociables. Les Malouines n’échappent pas à cette méthode. Le danger, pour Londres, n’est pas seulement que Washington bascule demain vers Buenos Aires. Il porte sur l’incertitude qui encourage Javier Milei et fragilise la perception de la garantie occidentale. Elle oblige le Royaume-Uni à dépenser plus de capital politique pour réaffirmer ce qui, hier encore, allait de soi. Le danger, pour Buenos Aires, est inverse : interpréter trop vite une phrase américaine comme un alignement, monter le ton, se heurter à un mur britannique inchangé, et se créer une attente populaire déçue.
La situation, au lendemain immédiat de ces déclarations, fait apparaître une forme de « durcissement diplomatique » du dossier, avec une pression économique autour de Sea Lion et une instrumentalisation électorale à Buenos Aires. Rien n’indique pour l’heure, la voie d’une militarisation. Les récents événements enseignent sur la nature même du différend : un conflit de souveraineté qui dure depuis le XVIIIe siècle qui se nourrit de mémoires incompatibles. Du côté britannique, 1982 est une victoire de la démocratie contre une dictature (le Général Galtieri dirigeait alors, la junte argentine). Du côté argentin, 1982 est une tragédie née d’une junte, mais elle n’annule pas, aux yeux de Buenos Aires, le grief de 1833. Quoiqu’il en soit, la crise de septembre 2026 a fissuré le tabou de l’alignement américain automatique, laissant apparaître l’importance d’une alliance politique, le « Bouclier des Amériques » 5 avec l’Argentine dans le cœur de la stratégie américaine visant à constituer un bloc dans « l’hémisphère occidental » considéré comme prioritaire par Donald Trump.
Pascal Drouhaud,
Spécialiste en relations internationales, Président de l’association LatFran, membre du Cercle Fontenoy et auteur de FARC, confessions d’un guérillero, Choiseul, 2008.
- La guerre des Malouines, engagée le 2 avril 1982 par un débarquement de l’armée argentine, se conclut 74 jours plus tard, le 14 Juin 1982 par un cessez le feu. Le conflit a provoqué la mort de 907 militaires, parmi lesquels 649 argentins et 258 britanniques. Il est marqué notamment par l’envoi d’une armada britannique ordonné par la Première ministre Margaret Thatcher (1979-1991). Le torpillage du croiseur « Général Belgrano » provoque la mort de 323 marins argentins et celui du destroyer britannique « HMS Sheffield » fait 22 victimes. ↩
- Un référendum se tient aux Iles Malouines ( Faklands Island / Islas Malvinas) a lieu les 10 et 11 mars 2013. Il porte sur l’avenir de leur statut. La question posée était : « Souhaitez-vous que les îles Falkland conservent leur statut politique actuel en tant que territoire d’outre-mer du Royaume-Uni ? ». Les habitants choisissent à 99,8 % de conserver ce statut. ↩
- Pascal Drouhaud : « Amérique latine – Vers une alliance Milei-Zelensky ? » Revue Défense nationale, n° 866 Janvier 2024 – p. 122-126 ↩
- L’Argentine compte la communauté juive la plus importante en Amérique latine, avec près d’un demi-million d’Argentins. Les attentats contre l’Ambassade d’Israël à Buenos Aires le 17 mars 1992 (29 morts et 242 blessés) et l’Association mutuelle israélite argentine (AMIA) le 18 juillet 1994 (84 morts et 230 blessés) sont dans toutes les mémoires. Les enquêtes ont fait apparaître l’implication de l’Iran et du Hezbollah, rendant plus aiguë l’actualité des enjeux au Moyen-Orient ↩
- Pascal Drouhaud, « Amérique latine – Sommet « Bouclier des Amériques » : une nouvelle Alliance autour de Donald Trump » Revue Défense nationale, n° 889 Avril 2026 – p. 116-121 ↩
















