Iran et États-Unis : la 4è guerre d’Irak

Depuis des décennies, Américains et Iraniens sont en état de guerre larvée et l’Europe n’a pas de stratégie. Régis Passerieux, professeur à l’HEIP, revient sur quarante années de tensions.

Les analystes européens inclinent à ne faire débuter la montée des tensions et des périls vis-à-vis de l’Iran qu’au début de l’ère Trump. Cette myopie, qui ne met pas en perspective les jeux des acteurs, souvent cachés, qui se déploient au Proche-Orient depuis plusieurs décennies, conduit à une analyse mettant excessivement en avant la psychologie ou le calcul électoral pour décrypter la décision du président des États-Unis d’éliminer la deuxième personne la plus puissante du régime de la République islamique, le général Soleimani.

Un travelling arrière assorti d’un décryptage moins naïf serait salutaire si l’on veut que l’Europe puisse enfin se positionner, à la fois pour contribuer à conjurer les périls, et pour défendre de manière réaliste ses intérêts.

L’Irak front iranien depuis 40 ans

La guerre, dont les trois coups officiels viennent d’être frappés par le drone américain, n’est rien moins que la quatrième guerre d’Irak. Mais larvée depuis plusieurs mois, elle avait commencé dès que le pouvoir iranien a pris la décision de répondre à l’embargo économique douloureux qui frappe le régime par la multiplication d’actions sporadiques depuis mai 2019 dans le Golfe, en Irak et vers l’Arabie Saoudite.

Cette guerre est totalement reliée aux guerres d’Irak antérieures dont elle est le rebondissement et dans le dénouement desquelles elle puise ses racines.

Un ancien ambassadeur d’Iran à Paris avait publiquement fait part de sa conviction intime : le terrible conflit entre l’Iran et l’Irak (1980-1988), première guerre d’Irak, dans lequel l’agresseur était l’Irak, avait pour réelle origine, ou condition permissive, la prise d’otages des diplomates américains au sein de l’ambassade des États-Unis à Téhéran de novembre 1979. Le basculement des alliances de Saddam Hussein de la Russie vers les États-Unis, dès le seuil de la guerre passé et la liste de son carnet de commandes militaires diversifiée, plaide largement pour cette analyse. Incontrôlée au sein du pouvoir iranien, la prise d’otages était à la fois une humiliation pour la puissance américaine et une alerte quant à un populisme islamiste idéologique d’expansion. Sur la toile de fond d’un puissant arsenal militaire accumulé par le Shah, cette agressivité couplée à un substrat idéologique messianique devait non seulement être « punie » mais, au-delà, être éradiquée. Le coup fut rude pour la République islamique naissante et surtout pour sa population, qui a payé dans le cœur de sa jeunesse un prix du sang cruel. Le conflit allait néanmoins permettre au régime de se ressouder avec sa population, de construire une épopée moderne du martyr, et de donner un nouvel élan au projet des mollahs.

La deuxième guerre d’Irak, dite guerre du Golfe, ne s’explique pas sans l’issue de cette première guerre : après avoir affaibli l’Iran, sorti épuisé du conflit, l’Irak a pu reconstituer rapidement ses forces : il n’était pas possible de laisser au régime de Saddam Hussein, imprévisible, un imperium régional. Si George Bush senior a pris la décision de ne pas « finir le boulot » en éradiquant le régime du parti Baas, c’est pour que l’Iran, même convalescent, ne puisse faire main basse sur un État à majorité chiite. Les Kurdes firent une fois encore les frais de l’affaire, gazés par les hélicoptères irakiens, alors que l’aviation américaine était pourtant totalement maîtresse du ciel après la reddition de Saddam Hussein.

La troisième guerre du Golfe, voulue avec obstination par George Bush junior, obéit à une logique obscure : la lutte contre le terrorisme ou la détention d’armes de destruction massive n’en était visiblement pas la raison profonde, dès l’origine. Après l’attentat du 11 septembre, s’était en fait consolidée l’idée, dans l’esprit des stratèges américains, qu’entre un régime islamique iranien, redevenu très actif dans toute la région, et une Arabie Saoudite dont la solidité n’était plus à toute épreuve, l’édification d’un État tampon, maîtrisé, occupé, instrumentalisé et source accessoirement de revenus pour le complexe militaro-industriel, pouvait être réalisée à moindre coût. Il est vrai que l’état de faiblesse de la Russie d’alors et la concentration de la Chine sur ses propres objectifs de croissance économique laissaient aux États-Unis le champ libre pour démontrer que le temps du multilatéralisme n’était pas encore venu. Ce calcul conduit à un plan d’envahissement de l’Irak construit dans « les agences », en consensus entre les républicains et les démocrates, qui avait été établi bien avant le 11 septembre, et la victoire de Bush, sous l’administration Clinton. Le déséquilibre entre la montée en puissance de l’Iran et la vulnérabilité du Golfe en était bien le facteur central. Bien mauvais calcul, anticipé par l’Iran, qui de manière cachée jouait des coups d’avance en soutenant discrètement l’invasion américaine (des avions US touchés par l’artillerie irakienne ont pu même « desserrer » secrètement sur des bases iraniennes). À ceux qui aujourd’hui se font les contempteurs bien-pensants d’un bellicisme psychologique et irrationnel de l’ère Trump, il serait bon de rappeler que les démocrates ont voté massivement la guerre, à laquelle Donald Trump, bien isolé, s’opposa alors vivement.

Cette guerre fut un échec retentissant, démontrant qu’aucune paix raisonnée et raisonnable ne pouvait résulter d’une intervention pensée dans les salles stratégiques des états-majors et des agences.

Point n’est besoin de rappeler que très peu de temps après l’achèvement des combats, le 1er mai 2003, la guérilla asymétrique sunnite, lancée par l’armée islamique en Irak avec les lambeaux de l’armée baasiste et les djihadistes de l’armée d’Al Qaïda en Irak, allait rapidement ouvrir un champ d’action au chiisme iranien, et à ses relais locaux. La guerre civile ouverte qui se déploie à partir de 2006 se soldait, au prix de centaines de milliers de morts, par la victoire chiite en 2008, et l’installation du gouvernement de Nouri Al-Maliki à la tête du pays.

Pas de retrait américain possible sans cantonnement de l’Iran

Dès lors, deux éléments majeurs vont poser la trame de la décennie qui s’ouvre. Une certitude iranienne : la contre-
attaque de l’Iran vers le territoire irakien, pour y pénétrer, lors de la première guerre ayant échoué dans le sang, le temps de la revanche et de la conquête de l’Irak était enfin venu, mais selon une voie moins frontale, par procuration de groupes fidèles soutenus par l’appareil militaire iranien. Une prise d’acte par les autorités américaines successives de l’impossibilité de construire un régime stable et ami permettant de consolider une présence américaine militaire durable. Celle-ci devenait par ailleurs moins nécessaire avec l’acceptation saoudienne, puis du Qatar, de bases américaines sur le sol sacré de l’Islam. Une stratégie d’encerclement plus large, par un réseau dense de bases américaines, permettait ainsi d’envisager un désengagement américain progressif à partir de 2009, présenté comme quasi-achevé en 2011.

Dans la réalité, les États-Unis ne peuvent se désengager d’Irak, menaçant le Golfe, perdant la face, et délégitimant ex-post la raison même d’avoir conduit la troisième guerre du Golfe, sans préalablement avoir cantonné l’Iran.

Car le régime des mollahs et des pasdarans n’a jamais manifesté la moindre intention de cesser de profiter de la situation : son logiciel islamo-messianique fonde la légitimité, le ressort intérieur et la mystique du régime. Récupérer l’inconscient populaire de la nostalgie de l’empire perse remplit le triple objectif de souder la population autour d’un pan-islamisme, de conférer aux élites du clergé la direction de la nation, et d’occuper et de rémunérer les gardiens de la Révolution, issus des milieux populaires. Dès lors, face à cette détermination, la diplomatie de Barack Obama ne va jamais cesser d’osciller de manière désordonnée et inefficace entre l’espoir d’une négociation avec l’Iran et la nécessité d’établir un rapport de force, pour imposer un accord.

L’accord caché des américains avec les frères musulmans : la Syrie un « biseau » sunnite

L’échec de ces tentatives, devant l’impavide continuité stratégique de la République islamique, va conduire à l’édification d’une stratégie cachée américaine, conçue dans le cercle discret des agences de sécurité : établir un accord régional avec les Frères musulmans pour enfoncer un « biseau » sunnite en Syrie, à partir de deux appuis principaux, deux pinces d’une nouvelle tenaille face à l’Iran : la Turquie et l’Égypte. Le but est de compenser par l’extérieur l’échec interne des forces sunnites alliées en Irak. L’objectif n’est alors pas une guerre avec l’Iran. Il s’agit de rétablir le rapport de force avec la République islamique, qui avait emporté trop de gains, pour pouvoir négocier un accord global avec elle. Le contraste entre le faible soutien de l’administration Obama à la révolte populaire iranienne démocratique, en juin 2009 à la suite de la réélection contestée d’Ahmadinejad, et le soutien immédiat et « moral » à la révolution syrienne, est éclairant : la volonté était continue de ne pas déstabiliser le régime iranien, mais de négocier avec lui une paix des braves.

Sans la lecture de cette stratégie de biseau sunnite par la Syrie, induite par les « services », on ne peut comprendre le succès temporaire des printemps arabes. Nul ne conteste la volonté d’une génération nouvelle de jeunes Arabes et orientaux de vivre réellement dans une société ouverte et démocratique. Elle demeure présente, et pas seulement en Iran. Mais l’effondrement d’un régime aussi assisté par les finances américaines que l’Égypte, sur le plan y compris de la rémunération de ses officiers supérieurs, et les conditions du départ du président tunisien Ben Ali, dans un travail en commun entre ses services secrets et les services secrets américains (curieux remake de la chute de Ceaucescu), n’ont été possibles qu’avec un certain nombre de coups de pouce discrets. Il convient de relire avec attention « le discours au monde musulman » prononcé par Barack Obama, le 4 juin 2009, devant l’université du Caire, suivant un discours le 6 avril de la même année en Turquie, et sa déclaration de février 2011 saluant le départ de Hosni Moubarak comme « l’avènement d’une démocratie authentique », comparant cet évènement à la chute du mur de Berlin. La tenaille mise en place autour de la Syrie et le pan-chiisme pouvait alors se refermer, de la Turquie à l’Égypte nouvelle de Morsi, avec le soutien du Qatar, et la tolérance d’une Arabie Saoudite qui ne tarderait pas à y poser ses propres pions. La perspective de construction d’un régime sunnite inspiré par les Frères musulmans contre la présence iranienne s’ouvrait. Le tempo des Frères musulmans se révélait vite mener le bal des printemps arabes.

L’échec syrien et l’ivresse iranienne de la victoire

L’affaire devait piteusement échouer, au prix de centaines de milliers de morts et du sacrifice d’une jeune génération démocratique syrienne, qui ne savait pas qu’elle n’était que l’otage d’une stratégie globale, dans laquelle les groupes armés sunnites étaient bien plus utiles, fussent-ils islamistes, que quelques étudiants issus de la bourgeoisie civile. Ils devaient être rapidement massacrés dans un grand consensus entre tous les protagonistes. Le soutien russe, basé sur l’opportunisme et réalisé à coût minimal, mais surtout avec l’engagement maximal de l’Iran, de ses alliés du Hezbollah et des milices chiites irakiennes, ont su s’appuyer sur une manœuvre tactique : éradiquer l’opposition civile modérée, pour faire de l’islamisme radical le seul ennemi présent sur le terrain.
L’échec de l’opération chirurgicale syrienne a ainsi conduit, encore, à une nouvelle victoire de l’Iran et à la progression de ses forces, tandis que la population égyptienne se résignait (sans l’aval des États-Unis) au retour à un régime militaire pour conjurer une dictature islamique.

Cette victoire iranienne a conduit les occidentaux à devoir entamer une négociation avec l’Iran dans des conditions de déséquilibre quasi désastreuses.

En portant l’accent sur le thème du nucléaire, elle ne traitait pas le sujet clef : l’imperium iranien déjà établi, de fait, du croissant fertile jusqu’au rivage de la Méditerranée. L’Iran, excellent joueur d’échecs, pouvait accepter de rester au seuil du nucléaire, remis à l’étape suivante, à condition de faire lever les sanctions économiques pour pouvoir financer avec des pétrodollars sa stratégie d’occupation impériale et messianique. L’Iran gagnait du temps et de l’argent : sans néanmoins mettre un terme à la construction de ses missiles balistiques pour pouvoir porter de futures ogives nucléaires, ni accepter de contribuer à la construction d’un État indépendant et neutre en Irak. Ne renoncer à rien, ni au futur nucléaire, ni à l’Irak, vendre son pétrole pour pouvoir à la fois payer sa clientèle intérieure et ses milices extérieures : tel était l’objectif. Le 7 février 2018, le Washington Times soulignait même que, selon les services de renseignement, le versement de plusieurs milliards de dollars par l’administration Obama, dont une part en liquide, avait été transféré en grande partie au Hezbollah et aux forces al Qods de Soleimani. Engranger des recettes par l’accord 5 + 1 permettait de consolider le système : une fois les choses faites, et le glacis iranien consolidé, dans une poignée d’années, l’étape nucléaire était déjà inscrite dans la programmation stratégique des mollahs. Curieux accord, qui actait le droit du régime iranien à dominer la région, et sanctifiait ainsi l’échec de la seconde guerre du Golfe.

Cette perception peut être discutée, mais elle fonde l’analyse de Donald Trump : est-elle si irrationnelle ? La deuxième guerre du Golfe, l’opération syrienne, l’intervention en Libye, qui essaime aujourd’hui le djihad et des armes dans tout le Sahel, étaient-elles, a contrario, plus sensées ? Le président américain pense nécessaire de restreindre les moyens financiers de l’Iran, qui achète beaucoup plus de mercenaires dans la zone qu’elle n’en convainc par idéalisme. Il ne veut pas permettre à l’Iran de jouer en deux temps : consolider d’abord un pont allant de Téhéran à la Méditerranée lui permettant de tenir le Golfe persique, puis reprendre son programme nucléaire pour sanctuariser ses gains, et entre temps construire un savoir balistique pour couvrir d’une force de dissuasion à longue portée une expansion future sur un champ géographique bien plus large.

La détermination de Trump face à la fuite en avant de l’Iran

Donald Trump escomptait que sa stratégie de sanctions économiques dures suffirait pour déployer un rapport de force amenant l’Iran à négocier un équilibre. Mais le régime est de plus en plus impopulaire à l’intérieur, comme viennent de le montrer les évènements de novembre, et au-delà de l’Iran chez les jeunes générations chiites irakiennes aussi. Dès lors, dans une course de vitesse, le régime a fait un choix : accélérer violemment la solidification de son hinterland, protéger son glacis, réguler la région, célébrer devant son peuple de nouvelles victoires, et enfin affaiblir électoralement Trump. Car, depuis 40 ans, le régime ment au peuple iranien, lui disant que l’Iran est une superpuissance. Il est pris dans ce mensonge et le régime perdrait respect et crédibilité, si le subterfuge était découvert.
La République islamique a alors joué de sa partition habituelle : l’escarmouche sanglante en Irak et les coups de semonces, et plus, sur les infrastructures et les flux pétroliers vers le Golfe. Elle a pensé que le président américain ne pourrait prendre de risques électoraux, et a souhaité maximiser ses gains avant d’espérer un successeur plus pusillanime à la Maison Blanche. Elle a ainsi entamé la quatrième guerre d’Irak, sous la forme d’une guerre asymétrique, et l’a officialisée, en ouvrant les hostilités vers l’ambassade américaine, dans un funeste souvenir de l’opération de 1979.

Sa surprise a été totale lorsqu’avec l’élimination de Soleimani, le message de Trump est tombé. À travers cette cible éminente, concepteur et architecte en chef du déploiement iranien vers l’Ouest, le message a été très clairement formulé : « le problème n’est pas seulement le nucléaire. Nous ne validons pas, et ne validerons pas, vos acquis, de l’Irak à la Syrie ». Certes le soutien électoral des 80 millions d’évangélistes est essentiel pour le candidat républicain, mais retirer l’arrière-fond d’une réflexion stratégique à son geste serait impropre, et condescendant.

Un lourd prix de la faiblesse pour l’Europe

L’Europe paraît en posture particulièrement inconfortable pour donner des leçons de savoir-faire stratégique : elle avait pris, sauf le Royaume-Uni, la bonne position lors de la seconde guerre du Golfe, la France en tête. Mais en s’engageant trop vite et trop loin dans l’opération syrienne, conduite à l’instigation des États-Unis, en tacite alliance avec les Frères musulmans, elle a dilapidé son crédit et son héritage. Elle y a perdu sa capacité de médiation.

Elle a contribué à renforcer l’impérialisme iranien, a favorisé le bouillon de culture qui a fait naître ISIS, affaibli son cousinage chrétien en Orient, et renforcé le terrorisme sur son sol.

En duo avec l’irraisonnée aventure libyenne, elle a contribué à se rendre plus vulnérables à la pression d’une immigration de grande densité. S’accrochant à l’accord nucléaire avec l’Iran, elle n’a pas compris l’agenda véritable des mollahs, et s’est coupée, en apparaissant souple avec le régime, de la majorité de la population iranienne. Elle a surtout révélé au grand jour son incapacité à établir tout rapport de force tangible avec son allié atlantique. Ce lourd bilan ne devrait pas incliner à se faire trop librement donneur de leçon. Maillon faible, espace occidental où le réseau d’agents dormants iraniens est le plus dense, l’Europe, qui se croit en retrait du geste de Trump, pourrait être frappée rapidement d’un nouveau front terroriste, en punition ou au prétexte de ses atermoiements, car il est plus facile de frapper au plus faible.

Désormais un inéluctable et périlleux dénouement, cartes sur table

Il faut tourner la page. Nous sommes désormais dans une nouvelle étape, où tout s’accélère, se révèle et tout engrenage est possible. Le geste américain oblige à ce que toutes les cartes tombent sur la table, avec de réels risques d’escalade. Le régime iranien est en tension : le « martyr » célébré de Soleimani, accompagné d’une forte propagande, redonnera certes un coup de fouet nationaliste vers un quart à un tiers de la population iranienne. Les médias contrôlés par l’État ont fait croire au peuple que sans le général, Daesh aurait attaqué et même pris le contrôle de l’Iran, et qu’il avait vaincu ISIS à lui seul. Il était enluminé comme le héros qui avait fait de l’Iran une puissance importante au Moyen-Orient et dans le monde.

Mais les « jusqu’au-boutistes » ne représentent que quelques pourcents du peuple persan. L’immense majorité ne veut pas de la guerre, et la jeunesse aspire résolument à vivre sa liberté. Les classes populaires et moyennes sont précarisées, voire tombées en grande pauvreté, et ne veulent plus que l’argent du pays aille dans les poches de mercenaires étrangers. Face à ces fissures internes, la tentation d’une fuite en avant, vers un conflit avec un ennemi extérieur, est donc réelle, dans une sorte de « 1793 » à l’iranienne, instaurant la terreur à l’intérieur, en décrétant « la patrie en danger ». L’Iran a peu d’États alliés fiables, et ses mercenaires au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen, ou en Afghanistan pourraient mordre la main de celui qui les a nourris, si la solde vient à manquer. Élargir le conflit pourrait être la pente de survie.

Il est temps que les puissances européennes révisent totalement leur stratégie au Proche-Orient, y jouent une partition de fermeté, parallèlement mais différemment de la manière américaine, défendant leurs propres intérêts et promouvant leurs valeurs.

L’Europe ne sera protégée et respectée qu’au prix de ce courage. Avoir eu raison sur la guerre d’Irak n’exonère pas de devoir en cogérer les conséquences. Cela passe par quatre axes : ne pas paraître, face à une culture locale respectant essentiellement les rapports de force, naïvement aveugle sur les enjeux cachés. Refuser toute tentation mercantile car l’enjeu pour l’Europe est bien plus urgent : à la différence de l’Amérique, le terrorisme est aux portes et des mouvements de migrations massifs menacent. Exprimer un refus intransigeant et marqué de tout impérialisme régional, fusse-t-il persan mais aussi turc. Affirmer, enfin, partout l’exigence de la démocratie et du respect des droits humains, ainsi que du droit à la liberté religieuse, sans géométrie variable : le combat pour la civilité au sein de nos sociétés européennes prend d’abord écho à la source orientale. Il faut traiter le mal à la racine.
Au regard du retard pris, le chemin sera long. Affirmer ces principes pour prendre date avant que les évènements ne s’emballent est néanmoins urgent. C’est dans le silence tendu qui précède les batailles, puissent-elles être conjurées, que s’énoncent les principes des paix futures.

Régis Passerieux
Professeur à l’HEIP