Joe Biden et l’Europe : une refondation en trompe l’œil ?

Après l’élection de Joe Biden comme président des États-Unis, l’Europe espère un retour à des relations apaisées. 

Le président élu a en effet déclaré que son pays était « de retour dans le jeu » et qu’il ne s’agirait pas d’une « Amérique seule ». Toutefois, si la nouvelle administration démocrate renoue avec des relations moins conflictuelles que sous l’ère Trump, ne serait-il pas illusoire de penser que tout reviendra comme avant ? D’une part, l’Europe n’était déjà plus une priorité politique de Barack Obama qui, tout en gardant un œil attentif à ce qui se passait en Europe, avait largement réorienté sa stratégie mondiale vers l’Asie. D’autre part, les sujets de discorde ne vont pas disparaitre comme par enchantement avec l’Union européenne.

Les pommes de discorde liées à la politique commerciale

Parmi eux, il convient de mentionner la politique agricole commune et commerciale, la contribution des différents Etats membres de l’OTAN à leur propre défense, l’accord sur le nucléaire iranien pour lequel la chancelière allemande Angela Merkel avait joué un rôle essentiel.

En ce qui concerne la politique commerciale, les enjeux sont très importants. N’oublions pas que Joe Biden a dit qu’il gouvernerait pour tous les Américains et donc pour les électeurs (72 millions) qui ont voté pour Donald Trump. Or les Etats-Unis, notamment les agriculteurs, n’ont eu de cesse au cours des dernières années, de condamner le protectionnisme européen, notamment à travers sa politique agricole commune. Là aussi, la pression va continuer à s’exercer sur l’Europe : l’administration démocrate pourrait ainsi exiger un effort de la part de l’Union européenne pour permettre un accès facilité aux produits agricoles américains, quitte le cas échéant à solliciter sur ce point les organisations internationales notamment l’OCDE où les négociations relatives aux taxes sur les grands groupes du numérique américain ont échoué.

La taxation des grands groupes du numérique

La France a d’ailleurs annoncé qu’elle percevrait avec quelques autres pays de l’Union européenne, dès le mois de décembre et de façon unilatérale, un impôt égal à 3 % du chiffre d’affaires des groupes concernés. Le calendrier tombe au plus mal puisque si cette réponse fait face à l’échec des négociations à l’OCDE, cette lourde décision ne laisse même pas le temps à l’administration Biden de trouver un terrain d’entente : le nouveau président est donc mis au pied du mur, ce qui promet un début difficle.

La France se dit fière d’avoir imposé cette taxe de façon unilatérale, mais elle risque de déchanter bientôt face aux mesures de rétorsion que pourrait prendre le gouvernement américain.

En effet, n’oublions pas que la nouvelle présidente élue, Kamala Harris, est issue de Californie où elle est encore sénatrice. Dans cette région, sont situés les plus grands groupes concernés et il ne saurait être question qu’elle avalise encore plus de taxes sur les groupes qui sont le symbole de la Silicon Valley. La vice-présidente élue pourrait sur ce point être le maître d’œuvre de la politique de la nouvelle administration démocrate. Par ailleurs, les grands groupes du numérique visés par la France ont soutenu massivement la campagne de Joe Biden sur le plan financier, un soutien politique n’étant jamais gratuit et impliquant un retour sur investissement.

Le problème de l’accord sur le nucléaire iranien

Une mesure de rétorsion pourrait être la taxation en retour des grands groupes français prestigieux, notamment dans le secteur de la mode qui exportent aux Etats-Unis, mais aussi dans les secteurs des parfums et du vin. Rappelons la phrase de Joe Biden : « la politique étrangère commence à la maison », soit une autre formulation pour dire « America first ».

S’agissant de l’OTAN, il est évident que l’Europe n’aura pas d’autre choix que de continuer à œuvrer en faveur d’une stratégie renforcée d’autonomie sur le plan de sa défense.

L’objectif d’un niveau de 2 % de PNB consacré à la contribution au budget de l’OTAN devra être poursuivi d’autant, encore une fois, que l’objectif ne date pas de l’administration Trump.

En ce qui concerne l’accord sur le nucléaire iranien, la responsabilité de l’administration Biden sera grande également. Si le président-élu a fait part de son intention de réintégrer cet accord, il pourrait ne pas le faire d’emblée. D’une part, Donald Trump pourrait de nouveau durcir les sanctions contre l’Iran avant de quitter la Maison-Blanche alors que l’on a appris qu’il avait été dissuadé, après sa défaite électorale, de bombarder un site nucléaire. D’autre part, l’information vient d’être révélée selon laquelle l’Iran vient d’excéder de douze fois le montant de production de la production d’uranium enrichi qui lui était autorisé tout en affirmant qu’il ne s’agit que de nucléaire civil et non à finalité militaire. Cette information est problématique pour la sécurité régionale, notamment Israël. Dès lors, il n’est pas certain que Joe Biden accepte d’emblée de lever les sanctions contre les entreprises européennes faisant du commerce avec ce pays. L’administration républicaine vient aussi d’annoncer une réduction drastique de ses troupes d’’Afghanistan et d’Irak suscitant une grande inquiétude de Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN.

Il faudra donc au final attendre les premiers gestes concrets de Joe Biden au lendemain de sa prise de fonction, qui montreront, plus que les paroles rassurantes prononcées jusqu’à présent, l’orientation de la nouvelle administration démocrate.

Patrick Martin-Genier
Essayiste, spécialiste des questions européennes et internationales