Michel Fauquier, Rome et Carthage

Michel Fauquier vient de publier aux Editions Armand Colin Rome et Carthage : 509-29 av. J.-C. Pour la Revue Politique et Parlementaire, Ludovic Laloux en a réalisé la recension.

Les relations entre Rome et Carthage sont restées attachées avant tout à l’histoire de leur affrontement dans le cadre des trois guerres puniques (264-241 ; 218-201 ; 149-146), dont la dernière devait aboutir à la destruction complète de Carthage et, de ces trois affrontements sans merci, beaucoup retiennent avant tout la geste d’Hannibal. L’intérêt de l’étude ciselée de Michel Fauquier relative aux oppositions entre deux cités majeures de l’Antiquité réside, en particulier, dans les parallèles que le lecteur ne devrait pouvoir s’empêcher d’opérer par rapport aux antagonismes politiques et diplomatiques qui surgissent régulièrement entre de grandes nations aujourd’hui. Ainsi, à plus de vingt siècles d’écart, les oppositions entre Rome et Carthage résonnent-elles à notre époque et invitent-elles à une réflexion toujours renouvelée

Dans le style clair, concis et précis qui caractérise ses publications, M. Fauquier propose une large et pertinente synthèse qui permet de contextualiser avec précision un affrontement qui n’avait rien d’inéluctable, et de mieux comprendre la genèse de l’impérialisme romain : en effet, M. Fauquier rappelle que les relations entre Rome et Carthage ont d’abord été formalisées par un traité d’alliance traditionnellement daté de 509, renouvelé en 348 et peut-être en 306, avant d’être suivi d’un traité d’assistance conclu en 279/278, alors que Rome était sous la menace de Pyrrhus et de ses éléphants, lesquels provoquaient la débandade des légions. Toutefois, il s’agissait d’une « alliance froide » qui a dégénéré en un terrible conflit, quand Rome ― débarrassée de Pyrrhus, confortée par ses succès contre les cités grecques de la Grande Grèce, et désormais maîtresse de l’essentiel de l’Italie ― se sentit pousser des ailes et commença à regarder la Méditerranée comme un lac intérieur romain, à commencer par la Méditerranée occidentale où Carthage finit par se révéler une dangereuse concurrente.

Fauquier met en exergue la troublante concomitance entre les histoires interne et externe de Rome : 509 est en effet la date traditionnelle de la fondation de la République romaine, et la fondation de la colonie romaine destinée à être érigée sur le site de l’ancienne Carthage date de 29 avant Jésus-Christ, c’est-à-dire le moment où Octavien, désormais maître incontesté de Rome et bientôt acclamé comme Auguste, était en train de mettre fin à l’histoire de cette République et d’instaurer le nouveau régime du Principat. C’est un peu comme si les meilleurs amis du monde, devenus les meilleurs ennemis du monde, avaient lié leur destin, la destruction de Carthage par la République romaine ayant entraîné la destruction de celle-ci par Carthage. M. Fauquier montre en effet que l’affrontement avec Carthage a ébranlé très profondément l’ensemble des soubassements de la République romaine (sociaux, politiques, économiques, culturels) au point de la vider de tout contenu, ouvrant ainsi la voie à ses fossoyeurs, dont le bénéficiaire final fut Octavien.

Avec Rome et Carthage, M. Fauquier livre une analyse limpide, rédigée dans une langue à la fois brillante et intelligible, qui s’articule sur un plan parfaitement structuré, avec un appareil de note réduit aux points majeurs, ce qui rend la lecture très agréable. Sans se perdre dans les méandres des aspects secondaires des guerres puniques, l’ouvrage vise l’essentiel, en s’appuyant sur l’historiographie la plus récente et des sources abondamment citées y compris dans leur langue originale, ce qui permettra au lecteur d’en goûter la saveur et d’en saisir la subtilité. Ces sources sont elles-mêmes mises en perspective par M. Fauquier, qui rappelle comment s’écrivait l’histoire à Rome, ce qui a eu d’importantes répercussions sur la construction de la mémoire des événements… l’histoire étant souvent celle des vainqueurs ! De très nombreuses et riches annexes permettent de saisir les aspects chronologiques, territoriaux et institutionnels de l’histoire des relations entre Rome et Carthage. Outre ces annexes, un très abondant index et une présentation de détail des principaux protagonistes devraient rendre de précieux services, d’autant que les homonymes s’avèrent très nombreux à Rome, et plus encore à Carthage, des noms comme Scipion ou Hannibal étant deux arbres cachant deux forêts.

À l’évidence, Rome et Carthage offre une synthèse efficace sur un sujet jamais abordé sous cet angle, ce qui devrait permettre de nourrir, entre autres, des réflexions sur les notions d’impérialisme et de mémoire.

Michel Fauquier
Rome et Carthage : 509-29 av. J.-C., coll. « Cursus », Paris, Armand Colin, 2020, 240 p.

Ludovic Laloux