La révolution grecque de 1821, hier et aujourd’hui

– Comment cela s’appelle-t-il, lorsque le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, et que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
– Cela a un très beau nom, femme Narsès : cela s’appelle Aurore.

Electre de Jean Giraudoux

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L’Antiquité grecque fut l’inspiration ultime dans le soutien apporté par les forces étrangères au peuple hellène, à ouvrir la voie à la Révolution de 1821 contre le joug ottoman, qui l’écrasait depuis déjà quatre cents ans.

Pour les Hellénistes du 19e siècle, la Grèce antique représente un âge d’or dans l’histoire de l’Occident. Leur admiration absolue s’exprime à travers non seulement l’imitation des œuvres laissées par l’Antiquité grecque, mais aussi dans les écrits de nombreux écrivains de l’époque du Romantisme, qui se réapproprient les grands thèmes et sujets des plus illustres écrivains de la Grèce antique, comme la liberté, la jeunesse, la nostalgie, le voyage… C’est, on dirait, une sorte d’ataraxie dans les ruines de marbre et de pierre qu’ils recherchent.

Et cet amour de l’Antiquité les pousse dans leur élan à épauler, à accompagner, à se battre aux côtés des Grecs, afin de briser les chaînes sauvages qui les étranglent.

Victor Hugo, dans son poème « Enthousiasme » s’écrie :

En Grèce ! en Grèce ! adieu, vous tous ! il faut partir !
Qu’enfin, après le sang de ce peuple martyr,
Le sang vil des bourreaux ruisselle !
En Grèce, ô mes amis ! vengeance ! liberté !
Ce turban sur mon front ! ce sabre à mon côté !
Allons ! ce cheval, qu’on le selle !

Benjamin Constant, dans Appel aux Nations chrétiennes en faveur des Grecs (1825) exhorte à s’unir aux Grecs dans leur combat :

« La cause des Grecs est la nôtre, elle n’est pas perdue car aucune cause n’est perdue quand elle a ses racines dans le cœur d’un peuple. Nous pouvons la secourir puissamment. […] »

Eugène Delacroix peint « Scènes des massacres de Scio » (1824), œuvre que chacun peut admirer au Musée du Louvre, représentant le courage de ce peuple victime de la barbarie turque. Car Scio, c’est vingt-cinq mille morts et quarante-cinq mille Grecs vendus comme esclaves.

Il nous laisse également en héritage historique et artistique « La Grèce dans les ruines de Messolonghi », tableau exposé au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.

Oui, c’est un temps où la liberté artistique et la liberté politique s’épousent.

Ainsi, la contribution des Français à la lutte pour l’indépendance de la Grèce a été considérable et précieuse. Les Lumières et les idées de la Révolution française de 1789 ont inspiré cette vague de philhellénisme à travers l’Europe.

L’intervention des grandes puissances et le rôle de la diplomatie internationale est donc certes capitale, mais le levier de mobilisation demeure sans conteste l’Antiquité. Les Grecs se distinguent des autres peuples des Balkans et gagnent la faveur de nombreux Occidentaux.

Pour les Européens, la révolution grecque prend un sens plus large que la simple libération d’un peuple asservi par des barbares. Ils s’identifient culturellement aux insoumis, aux révoltés, aux révolutionnaires. L’Antiquité anime leur enthousiasme et leur flamme pour se joindre à la lutte des Grecs pour leur Indépendance.

La préface de Percy Shelley à son poème Hellas (1822) nous le rappelle :

« Nous sommes tous des Grecs. Nos lois, notre littérature, notre religion, nos arts prennent tous leurs racines en Grèce. Si la Grèce n’avait existé, nous aurions pu n’être encore que des sauvages et des idolâtres. […] La forme humaine et l’esprit humain atteignirent en Grèce un degré de perfection qui a mis son empreinte sur ces productions irréprochables dont les fragments à eux seuls font le désespoir de l’art moderne, une perfection qui a diffusé de par le monde un élan que l’on ne pourra jamais briser, à travers mille canaux, parfois perceptibles, parfois invisibles, qui feront les délices de l’humanité jusqu’à l’extinction de la race.» 

Mais, les anniversaires ne doivent pas être une simple référence au passé. Ils doivent inscrire le passé dans le présent, dans le but de construire l’avenir.

Pour le peuple grec, de cet anniversaire de la Révolution de 1821 doit éclore une remise en question, celle qui enjoint à chacune et à chacun de faire des nouvelles générations les piliers d’une Grèce moderne. Une Grèce constituée de citoyennes et de citoyens solidaires, imprégnés et étreints par la fierté nationale, une Grèce digne de ses ancêtres, mais aussi de ses descendants.

Nikos Kazantzakis de nous rappeler : «Le premier devoir en accomplissant ton mandat à l’égard de ta race, c’est de ressentir en toi tous tes ancêtres ; le second est d’éclairer leur élan et de poursuivre leur œuvre. Le troisième devoir est de donner à ton fils l’ordre suprême de te dépasser. Il est de notre devoir d’emprunter le chemin que notre race suit depuis des milliers d’années maintenant : l’ascension ».

Et si, pour Hélène de Troie, les hommes disaient : «Il est juste de mourir pour elle, elle est si belle!», mourir pour la Grèce fut pour ceux qui sont tombés pour elle, un honneur et une gloire.

Vassia LOUKOU
Traductrice, conceptrice et éditrice du FLE