Le Covid-19 et l’idéologie « zéro mort » : fallait-il vraiment confiner les populations dans nos pays ?

La pandémie du Covid-19, ce coronavirus qui nous vient de la province chinoise de Hubei, a en quelques semaines ébranlé le monde entier. Tous les continents se sont trouvés touchés, les uns après les autres, à une vitesse extraordinaire. Pour tenter de freiner la propagation du virus, presque tous les gouvernements ont pris des mesures coercitives sévères consistant à confiner, chez eux, tous les habitants. Au nom de l’idéologie « zéro mort » la plupart des pays ont donc mis à l’arrêt leur économie, passant outre aux conséquences qui en résulteraient pour l’emploi et la santé de leurs entreprises. Par Claude Sicard, économiste, consultant international.

En France, notre Président n’hésita pas un seul instant : les vies sont sacrées, on sauvera donc des vies «  Whatever it takes ». Aux Etats-Unis, Donald Trump, soucieux plus que quiconque de ne pas affaiblir au plan économique son pays, ne cacha jamais ses convictions libérales qui auraient voulu que l’on n’entravât pas le bon fonctionnement de l’économie. Mais, dans ce pays fédéral, c’est aux gouverneurs des Etats qu’échoit la responsabilité de décider de ce qu’il convient de faire pour protéger la population. En plusieurs points du territoire des manifestants s’insurgèrent, revendiquant leur liberté de décider eux-mêmes de leur sort. Dans l’Etat du Michigan, par exemple, des protestataires entrèrent au Capitole avec des armes, en criant : « L’urgence, c’est l’économie du Michigan », et on pouvait lire sur leurs pancartes le slogan « freedom over fear ».

Ces mesures de confinement ont eu pour conséquence de mettre l’économie de tous ces pays en léthargie. On se trouve donc, à présent, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, face à une crise extrêmement grave.

Le FMI prévoit un « effondrement historique » de l’économie mondiale en 2020.

Gita Gopinath, l’économiste en chef de cette grande organisation internationale, a même parlé d’ « un désastre rare ». Il s’agit d une crise bien plus grave que celle de 1929. Ceci, parce que, partout, on a considéré que la vie d’un être humain n’a pas de prix : la vie est sacralisée dans le monde du XXIe siècle qui est le aujourd’hui le nôtre.

Cela tranche avec ce que l’on avait connu dans les siècles passés, l’histoire regorgeant d’exemples où des centaines de milliers de vies ont été sacrifiées par les hommes au pouvoir. Sans remonter à l’épopée d’Alexandre le Grand ou aux guerres puniques, fruit de la rivalité entre Rome et Carthage (delenda est Carthago), on a en mémoire les guerres de religion qui firent un million de morts en France, au XVIe siècle, la guerre de trente ans au siècle suivant, qui ravagea toute l’ Europe, faisant périr prés d’un habitant sur cinq. Et Il y eut, plus tard, les guerres napoléoniennes sur lesquelles Chateaubriand porta un jugement sévère, disant de l’empereur : « Il a fait périr dans les onze années de son règne plus de cinq millions de Français ». Et bien sûr, au début du siècle dernier, l’effroyable Première Guerre mondiale qui fit, au total, plus de dix millions de morts.

Pour quelles raisons, dans le passé, toutes ces vies humaines furent elles sacrifiées ? Des raisons les plus diverses. Dans le cas des guerres de religion, ce fut une lutte sans merci  entre clans, un clan voulant imposer sa vérité à l’autre. Pour ce qui est des conquêtes napoléoniennes, ce fut pour que la France exerçât sa prééminence en Europe. Parfois, des pays se laissèrent entrainer dans des conflits extrêmement éprouvants pour leur population sans que leurs dirigeants aient vraiment pris le soin de mesurer, avant d’agir, les risques assortis à leurs décisions : ce fut le cas pour la France et la Grande- Bretagne, lors de la Première Guerre mondiale. Les historiens, en effet, en sont encore à rechercher les raisons qui ont été les causes réelles de la Grande guerre : pour notre pays, ce fut un enchainement de circonstances, suite aux démêlés qu’avait l’Empire austro-hongrois avec la Serbie, et il s’en suivit 1,4 million de morts, plus des dévastations considérables sur une bonne partie du territoire national.

La sacralité de la vie humaine s’est donc imposée dans nos sociétés, en ce début de XXIe siècle.

Grand nombre d’auteurs nous disent qu’il s’agit, à l’évidence, d’une valeur issue du judéo-christianisme (Genèse 1.26-27) : l’homme a été créé à l’image de Dieu, et sa vie appartient seulement à Lui, en sorte que nos propres vies font partie du plan de Dieu. Le sociologue anglais Edwards Shils nous dit qu’il y a « une métaphysique naturelle  qui a permis à la doctrine chrétienne de se perpétuer », ce qui explique l’universalité de ce concept, aujourd’hui. La sacralité de la vie serait, donc, une « métaphysique proto-religieuse ». D’autres sociologues sont en retrait par rapport à cette thèse : il s’agirait d’une « intuition fondamentale de notre société », et les personnes athées parlent, alors, de « l’ordre naturel des choses ». On se souvient que Kant, l’un des plus grands philosophes du XVIIIe siècle, était parvenu à la conclusion que : « L’homme est une fin en soi ».

Avec la pandémie du coronavirus, notre gouvernement n’a, à aucun moment, envisagé de mettre en balance la sauvegarde des vies humaines avec les risques d’affaiblissement de notre économie. La vie est sacrée, nous a-t-il dit, et l’on sauvera des vies « Quoi qu’il en coûte ». L’alternative était la suivante : soit laisser la pandémie se répandre en attendant que 70 % des personnes aient été mises en contact avec le virus, ce qui aurait permis d’en arriver à une « immunité collective », et la pandémie se serait achevée ainsi, sans risque de repartir ; soit confiner toute la population jusqu’à ce que la pandémie se trouve enrayée, avec néanmoins le risque qu’elle puisse repartir (ce que l’on appelle « une  seconde vague »). C’est le stade auquel nous en sommes, actuellement. Dans le premier cas cela se serait chiffré, nous disent les experts, par quelques 200 000 à 250 000 décès, et dans le second on en arrivera à peut être tout au plus 35 000 ou 40 000 morts. Dans le premier cas, il n’y aurait eu aucun dégât causé à l’économie, et, dans le second, l’économie du pays aura subi des dommages considérables : des pertes importantes de production pendant toute la durée du confinement, plus, ensuite, et sans doute pendant une longue période, les conséquences de l’affaiblissement de bon nombre d’entreprises, sans compter la disparition de celles qui ne seront pas parvenues à surmonter finalement la crise. Tout ceci, et cela n’a pas été pris en compte par nos dirigeants, face à la Chine qui a des ambitions non cachées de dominer le monde, demain.

A quel titre, donc, notre gouvernement aurait-il pût se dégager de cette obligation morale de « sauver les vies quoi qu’il en coûte » afin de ne pas affaiblir l’économie du pays ? Ce choix n’aurait pu résulter que du souci, dans une vision de long terme, de ne pas tomber sous la domination de la Chine. On assiste, en effet, aujourd’hui, dans le monde, à une montée en puissance extraordinaire de la Chine communiste de Xi Jinping, un pays de 1,4 milliard d’habitants, et Lia Yiwu, un Chinois qui vit réfugié à Berlin, nous dit dans son ouvrage Des balles et de l’opium que les Européens que nous sommes ne se rendent pas compte que l’offensive chinoise menace nos libertés et nos valeurs. Et les lanceurs d’alerte se font, maintenant, de plus en plus nombreux.

Il nous faut donc aborder le problème de ce que l’on avait appelé à la fin du XIXe siècle, le « péril jaune » : il s’agissait, alors, de la crainte d’une possible alliance entre les Japonais et les Chinois, ce qui ne se fit pas. On se souvient que, dans son ouvrage sur la Chine, Alain Peyrefitte, en 1973, c’est-à-dire il y a près de quarante ans maintenant, nous avait avertis : « Quand la Chine s’éveillera…., le monde tremblera ». ll rappela que la Chine s’est toujours considérée comme « la seule civilisation sous le ciel ». Elle est, dans l’inconscient des Chinois, « L’Empire du Milieu », et l’univers gravite autour d’elle. Par ailleurs, on doit se souvenir qu’elle a souffert de l’impérialisme occidental. Teilhard de Chardin avait écrit, à ce sujet, dans Nouvelles lettres de voyage : « L’envahisseur ne semble pas capable de faire autre chose que le métier de sangsue ». Aux Etats-Unis, le général Joseph Dunford, quand il était chef d’Etat-major des armées, a lancé un avertissement à ses concitoyens : «  La Chine va probablement poser la plus grande menace à la nation d’ici à 2025 ». Un nombre très important d’ouvrages rédigés par des auteurs très informés ont paru ces dernières années nous avertissant du projet de la Chine de remodeler l’ordre mondial. Citons des experts comme Edward N. Luttwak, grand connaisseur du monde asiatique, ou encore Graham Alison qui a rappelé ce qu’a été le « Piège de Thucydide ». Ce piège est, précisément, celui dans lequel notre monde occidental pourrait bien tomber. Pékin veut faire de la Chine le leader mondial de l’intelligence artificielle, à l’horizon 2030, et Vladimir Poutine avait lui même fait part, en 2017, de son inquiétude à ce sujet, disant : « Celui qui maitrisera l’IA sera le maitre du monde ». L’IA est au cœur de la stratégie de puissance du Parti-Etat chinois qui consacre aux travaux de recherche dans ce domaine des sommes considérables. La Chine ne se cache nullement de son projet de dominer le monde, et elle a prévu que cela serait fait pour l’anniversaire, en 2049, des 100 ans de la RPC. Aussi, s’active-t-elle a donner corps à « la route de la soie », un projet gigantesque qui va traverser 65 pays pour relier la Chine à l’Europe, par train, par route et par bateaux, un projet auquel elle va consacrer la somme colossale de mille milliards de dollars.

Du fait de la progression fulgurante de la Chine dans l’économie mondiale la France ne cesse de reculer : 4,4 % de PIB mondial en 1980 et 2,1 % à présent. Alors, si la Chine constitue une menace pour notre avenir, non seulement au plan économique mais aussi pour nos libertés, n’eut il pas fallu, dans le combat contre la pandémie du coronavirus, que les pays occidentaux agissent autrement qu’ils ne l’ont fait ? Claude Meyer, dans L’Occident face à la renaissance de la Chine nous explique que le défi chinois, économique et géopolitique, aujourd’hui, sera aussi, à terme, idéologique et culturel.

Le président Xi Jinping a pour projet de « construire un ordre mondial plus juste et raisonnablement nouveau », avec des valeurs qui ne sont pas celles du monde occidental.

On peut donc s’interroger pour savoir si, face au danger chinois, les dirigeants des pays occidentaux n’auraient pas dû passer outre au devoir de respecter la sacralité de la vie pour défendre les intérêts vitaux de leur pays ? Le risque de la domination de la Chine, dans le monde de demain, est réel, mais les pays occidentaux ne sont pas organisés, aujourd’hui, pour faire face, en commun, à cette menace, comme ils l’avaient été avec l’OTAN, au lendemain de la dernière guerre mondiale, pour faire face à la progression de l’influence de l’URSS dans le monde. Ils font comme si le danger n’existait pas, et cela ne peut manquer de rappeler les accords de Munich de1938. Le Président américain est le seul à dénoncer ouvertement le péril chinois, mais les pays européens, beaucoup plus timorés, font profil bas. Dans un article dans Le Figaro du 10 juin 2020 Josep Borrell et Thierry Breton, deux hauts représentants de l’UE, veulent réveiller les Européens, et ils nous disent : « L’ère de l’Europe conciliante, quand ce n’est pas naïve, a vécu… Le soft power vertueux ne suffit plus ». Et ils rajoutent, un peu plus loin : « Qui comprendrait que nous ne soyons pas en capacité de soustraire à la prédation d’acteurs non européens nos activités sensibles rendues vulnérables par la crise ? ». Il ne s’agit pas, évidement, de déclencher une quelconque guerre à la Chine, mais du moins de bien veiller à ne pas nous affaiblir. L’essayiste Jean-Michel Delacomptée, dans Le Figaro du 11 mai dernier, est un des premiers à déplorer ce « sauve qui peut » auquel nous avons assisté, cette « panique dévastatrice », dit-il, qui a balayé le monde. Il rappelle, courageusement, que « le fait de mourir n’insulte pas, par principe, la condition humaine », et il nous dit : « C’est l’honneur des pays modernes de vouloir sauver les vies, coûte que coûte, mais quand le coût s’avère exorbitant c’est aussi la marque de leur fragilité ».

La question se posera, lorsque l’on aura pu déterminer combien les mesures de confinement qui ont été prises ont fait de dégâts aux économies de nos pays, de savoir si la réaction des pays occidentaux a bien été la bonne. On ne peut pas douter que les Chinois, quant à eux, seront aux aguets pour s‘emparer, demain, des meilleures entreprises en Europe ou aux Etats-Unis, renforçant ainsi davantage encore leur hégémonie. Cette aspiration à la domination universelle a sa formulation idéologique : le Tianxia, un concept millénaire qui sied parfaitement aux ambitions universalistes de Xi Jinping : « L’ennemi et l’étranger n’ont plus de raisons d’être, car l’Empereur du Milieu a la totalité du Globe ».

Claude Sicard
Economiste, consultant international