Le Tour : un moment de récit national

De la Grèce antique au Tour de France, il n’y a qu’un pas selon Jacky Isabello, qui répond aux critiques formulées récemment par le maire de Lyon à l’encontre de la compétition de cyclisme la plus suivie au monde. L’auteur rappelle l’importance symbolique de cet évènement, manifestation populaire et patriotique à bien des égards, sans négliger les enjeux écologiques et sociologiques liés à celui-ci.

Le maire EELV de Lyon Grégory Doucet juge l’épreuve du Tour de France « machiste et polluante ». Il l’a déclaré, mercredi 9 septembre, dans un entretien accordé au Progrès, le quotidien régional du territoire dont il a été élu le premier des édiles. Qu’en aurait pensé le père du récit national Jules Michelet dont on sait qu’il fut le premier représentant de l’historicisme en France, théorie philosophique qui pense que les connaissances, les courants de pensée ou les valeurs d’une société sont liés au contexte historique de celle-ci. Et le Vert politique n’est pas que remuant, il est désormais consistant dans la République, c’est le principal enseignement des deux dernières séries d’élections à portée nationale (Européennes et Municipales). Michelet aurait admis EELV en tant que force politique exécutante mais déviante du point de vue de l’affront formulé à l’endroit du principal événement sportif français que seuls les conflits mondiaux auront forcé à mettre « pied à terre », étant donné sa parfaite intégration dans l’acception populaire la plus élogieuse du Roman national.

Le Tour : forgeron des mythes

S’il s’est sécularisé, le Tour est également un point de rencontre avec la philosophie. Roland Barthes décrivait le Tour comme une des mythologies (nom de son ouvrage le plus célèbre) contemporaines de l’après-guerre. Il analyse dans la chronique « Le Tour de France comme épopée » ce qui fait les héros et le mythe : vocabulaire, histoire des champions, géographie, stratégie de la course : « « Il y a une onomastique du Tour de France qui nous dit à elle seule que le Tour est une grande épopée ».

Le coureur est un héros, c’est-à-dire un demi-dieu. Par ses actes il accéderait aux pentes qui conduiraient à l’immortalité.

Coppi, Bobet, Anquetil et dernièrement « Poupou ». Jamais ils ne disparaîtront des tablettes d’une « Pop culture » de la France profonde. Si ce n’est physiologiquement, certainement d’un point de vue du Kléos c’est-à-dire, la gloire et la réputation, notions chères à la civilisation qui plaça les dieux au centre de sa cosmogonie, la Grèce antique. Barthes d’ajouter : « Le coureur trouve dans la Nature un milieu animé avec lequel il entretient des échanges de nutrition et de sujétion. Telle étape maritime (Le Havre-Dieppe) sera iodée (…) telle autre (le Nord), faite de routes pavées, constituera une nourriture opaque, anguleuse : elle sera littéralement « dure à avaler » (…) le coureur cherche obscurément à se définir comme un homme total aux prises avec une Nature-substance, et non seulement avec une Nature-objet. »

Le Tour, réalité du mythe, dispose donc d’une véritable géographie comme dans l‘Odyssée : « la course est ici à la fois périple d’épreuves et exploration totale des limites terrestres. Ulysse avait atteint plusieurs fois les portes de la Terre. Le Tour, lui aussi, frôle en plusieurs points le monde inhumain : sur le Ventoux, nous dit-on, on a déjà quitté la planète Terre, on voisine là avec des astres inconnus.(…) ». A propos du Ventoux il sublimera l’analogie au héros en ajoutant : « le Ventoux, lui, a la plénitude du mont, c’est le dieu du Mal, auquel il faut se sacrifier. Véritable Moloch, despote des cyclistes, il ne pardonne jamais aux faibles, se fait payer un tribut injuste de souffrances. Physiquement, le Ventoux est affreux : chauve (« atteint de séborrhée sèche », dit l’Équipe), il est l’esprit même du sec ; son climat absolu (il est bien plus une essence de climat qu’un espace géographique) en fait un terrain damné, un lieu d’épreuve pour le héros ».

Une allégorie des valeurs populaires

La société de la Mythologie chemine aux côtés de sa sœur jumelle la société du spectacle chère à Guy Debord. A ce titre, le Tour est une immense fête populaire retransmise à près de 3,5 milliards de téléspectateurs à travers 190 pays dans le monde. Il est indéniablement l’expression de la féerie sportive à tout point de vue.

Il rapproche comme jamais, si ce n’est sur les stades de foot anglais, le spectateur et le sportif. Le public n’est plus le douzième homme, il en est un décompte jusqu’à 67 millions, au tant qu’il y a de citoyens français. Communion qu’on retrouve par exemple lors de l’édition 2019, lorsque Julian Alaphilippe conserva le maillot jaune presque deux semaines durant, donnant à chacune et chacun à rêver d’un coureur en Jaune sur les Champs-Elysées, joie dont les Français sont orphelins depuis la dernière victoire du « blaireau » (1985 Bernard Hinault – déjà 35 ans).

Le Tour appartient à la France comme la France appartient au Tour. L’esthétique des images, des découvertes du territoire magnifie notre pays et contribue d’une manière magistrale à nous faire ressentir au moins une fois dans l’année l’appel d’une forme moderne de patriotisme par le truchement de la télévision ; ces images nous rappellent que nous donnerions nos vies pour sauver les paysages mis en beauté par les caméras de France télévision restent de n’importe quelle tentative d’invasion.

Au grand désarroi de M. Doucet, le Tour mêle sport et business comme aucun autre. Si la caravane précédant les héros hypervitaminés n’a pas que des qualités écologiques, elle fait de l’épreuve un spectacle gratuit dont vous repartez enrichis des images les plus honorables lorsqu’on évoque l’engagement d’une foule ; tous les sports ne peuvent en dire autant. Et les poches pleines, ici d’un saucisson, d’un jus de fruit ou d’une petite bouteille d’eau. Comme l’a décrit ConsoGlobe, qui se présente comme le « Le média référence de l’écologie depuis 2005 », dans un dossier consacré à l’empreinte écologique et carbone du Tour, ASO, l’organisation propriétaire du Tour cycliste, montre un intérêt pour la question. De très nombreuses actions en lien avec les services de l’Etat et les collectivités locales favorisent l’éradication des déchets tout au long du Tour.

Il reste pour atteindre l’idéalité d’un Tour zéro carbone et zéro déchet à travailler au corps les 10 à 12 millions de spectateurs de plus de 40 nationalités différentes qui fréquentent les routes de l’épreuve afin de stimuler leur esprit de compétition. Ce qui rendrait le « sport business » totalement vertueux puisque en ce qui concerne le modèle de financement du divertissement, les partenaires permettent au Tour de rester gratuit pour celui qui souhaite y assister depuis le bord de la route et qui n’a pas besoin d’acheter un billet, contrairement à un match de foot ou une exposition. Il est également gratuit pour celui qui souhaite le regarder à la télévision, par l’intermédiaire de France Télévisions.

Le Tour, un service public ? « How dare you » me tancerait de sa jeune autorité l’égérie du mouvement écologiste Greta Thunberg. J’ose pourtant !

Machiste : un peu quand même

La question se pose de savoir, parce qu’il est un quasi-service public, si le Tour n’a pas encore des progrès à faire pour paraître irréprochable. Si le propos de M. Doucet est abrupt et provocateur, manie dont il devrait se défaire puisque la majorité telle qu’admise dans le cadre d’un scrutin municipal l’a mise aux commandes de l’administration lyonnaise, ce dernier ne peut pas avoir entièrement tort. En effet, la photographie du Tour s’enorgueillirait d’afficher, sans intermittence, un positif féminin puisqu’elle possède un négatif masculin. Négatif, positif ? Petit rappel pour qui n’a jamais fréquenté les laboratoires photo : « on dit d’une pellicule qu’elle est positive dans le langage cinématographique et photographique lorsqu’elle n’est qu’une copie obtenue après tirage d’une pellicule négative. »

Si l’épreuve est quasiment un service public, admettons-le, lui incombent de facto les devoirs de toute manifestation républicaine, et notamment celui de respecter le principe d’égalité.

Et l’épreuve dispose de la part des autorités de règles « extra-ordinaires ». Lorsqu’on se renseigne sur les pouvoirs concédés aux organisateurs de l’épreuve par la puissance publique, on est surpris de lire sur le site du ministère de l’intérieur : « Le Tour de France se déroule sur les routes du territoire. La « bulle privative » du Tour de France est un espace privatisé par arrêté ministériel. Cette « bulle » est délimitée par les véhicules d’ouverture et de fermeture de la Garde Républicaine. ». Cessons d’enfoncer l’aiguille d’une nouvelle exigence féministe sous la cuticule de l’ongle d’ASO déjà à vif par les difficultés engendrées par la situation sanitaire.

M. Doucet déraille, dérape, sort de la route -choisissez votre expression de cycliste favorite- lorsqu’il s’attaque à un tel monument du patrimoine français. Il dessert son propos, d’autant plus que la seconde partie de son message à propos d’un effort trop faible à ses yeux pour construire le Tour en tant que symbole sportif universel, celui des sports masculin et féminin réunis sans hiérarchie ni distinction autre que celle de la performance physique, est pertinente et très intéressante. Encore un effort M. Doucet, la communication politique est un art. Un art pour rassembler, un art pour se faire comprendre. A ce nouvel exercice il reste quelques cols rhétoriques à gravir pour manier la petite reine communicationnelle qui transforme l’élu lambda en roi de la politique.

 

Jacky ISABELLO
Fondateur de l’agence de communication Coriolink

Photo : Shutterstock