Napoléon vu par Gustave Le Bon (1/2) : un maître de la suggestion et de la manipulation des foules

Dans cet article (premier des deux volets sur cette question), Matthieu Creson tente de relire l’épopée napoléonienne à la lumière des écrits de Gustave Le Bon (1841-1931), auteur notamment de la Psychologie des foules (1895), ouvrage habituellement considéré comme le texte fondateur de la psychologie collective.

Gustave Le Bon passe souvent injustement pour une sorte de Machiavel des masses, pour un auteur qui se serait attaché à décrire les mécanismes de la suggestion des foules, afin de tracer le chemin à suivre en vue de la conquête et de la conservation du pouvoir politique. Cette vision simpliste, caricaturale et somme toute erronée des idées de Le Bon tient davantage de la légende colportée que d’une lecture de première main et sans préventions de ses écrits. En effet, si Gustave Le Bon a évoqué, dans son livre resté le plus célèbre, la Psychologie des foules (1895), la manière dont certains grands meneurs de foules (Alexandre, César, Napoléon, etc.) s’y sont pris pour mystifier, suggestionner et fédérer les peuples dont ils avaient la charge ou dont ils prétendaient dicter la conduite, il n’a pour autant nullement recommandé de suivre leurs exemples en tant qu’hypothétiques modèles politiques à imiter.

À cet égard, si les noms d’Alexandre, de César, d’Auguste ou de Napoléon reviennent le plus souvent dans le livre phare de Le Bon, c’est probablement la référence au général devenu Premier Consul, Consul à vie, puis Empereur qui l’emporte sur les autres. Car, ainsi qu’on peut le lire dans la préface à une édition parue en 2009 (Flammarion, « Les livres qui ont changé le monde »), « le modèle indépassable est, pour Le Bon, Napoléon, qui a fait preuve d’une sorte de science inconsciente des foules »1. (Je souligne.)

Napoléon, dernier souverain traditionnel ou premier dirigeant de l’« ère des foules » ?

Gustave Le Bon compte parmi les premiers auteurs des temps modernes à avoir pensé la foule comme une entité collective nouvelle, douée de sa propre personnalité, et non comme simple juxtaposition d’individualités additionnées une à une. D’autre part, il est le premier à avoir pressenti, en des termes aussi clairs, le renversement qui devait se produire dans le rapport ayant jusqu’alors prévalu entre gouvernants et gouvernés, période nouvelle qu’il nomme l’ « ère des foules » : tout dirigeant politique, que celui-ci le veuille ou non, se doit désormais de composer avec elles. Non que les foules n’eussent jamais joué le moindre rôle historique jusqu’alors. « Les foules, écrit Le Bon, ont toujours joué dans l’histoire un rôle important, jamais cependant aussi considérable qu’aujourd’hui » (p. 19).

Jadis faite par les élites politiques et diplomatiques dans leurs cabinets intérieurs, l’histoire est aujourd’hui de plus en plus largement déterminée par le nouveau pouvoir des masses dans la société.

« Il y a un siècle à peine, ajoute-t-il, la politique traditionnelle des États et les rivalités des princes constituaient les principaux facteurs des événements. L’opinion des foules, le plus souvent, ne comptait pas. Aujourd’hui, les traditions politiques, les tendances individuelles des souverains, leurs rivalités pèsent peu. La voie des foules est devenue prépondérante. Elle dicte aux rois leur conduite. Ce n’est plus dans les conseils des princes, mais dans l’âme des foules que se préparent les destinées des nations » (p. 25). De dirigées qu’elles étaient par les élites politiques, les foules deviennent désormais en pratique, pour Le Bon, la nouvelle classe dirigeante, les élites se bornant dès lors pour l’essentiel à tenter de les suivre servilement. « L’avènement des classes populaires à la vie politique, leur transformation progressive en classes dirigeantes, est une des caractéristiques les plus saillantes de notre époque de transition » (p. 25). Cela au point même que « le droit divin des foules remplace le droit divin des rois » (p. 26).

Or, de tout temps, la césure ne fut jamais complètement étanche entre les grands meneurs d’hommes et les collectivités qu’ils prétendaient guider. Aux yeux de Le Bon, gouverner avait déjà consisté pendant des siècles, bien avant l’avènement des temps modernes, à savoir se régler de manière intuitive sur « l’âme des foules » ; en d’autres termes, faire de la politique avait toujours plus ou moins impliqué une certaine capacité des gouvernants à saisir la psychologie des gouvernés : jamais n’a-t-on pu gouverner de manière totalement déconnectée de la connaissance des mentalités culturelles et des besoins profonds de la population à laquelle on s’adressait. « À vrai dire pourtant, écrit Le Bon, les maîtres du monde, les fondateurs de religions ou d’empires, les apôtres de toutes les croyances, les hommes d’État éminents, et, dans une sphère plus modeste, les simples chefs de petites collectivités humaines, ont toujours été des psychologues inconscients, ayant de l’âme des foules une connaissance instinctive, souvent très sûre. La connaissant bien, ils en sont facilement devenus les maîtres » (p. 29). À cet égard, c’est Napoléon qui, pour Le Bon, incarna sans doute au plus haut degré le type du gouvernant naturellement doué du flair psychologique lui permettant de comprendre les représentations et les aspirations propres aux collectivités qu’il prétendait diriger. A contrario, les échecs de Napoléon lors de la guerre d’Espagne (1808-1809) et de la campagne de Russie (1812) sont pour une part imputables, pour Le Bon, à l’incapacité de l’Empereur à saisir la psychologie des peuples de ces pays, loin de la connaissance intime de celle qu’il avait du peuple de France. « Napoléon, écrit-il en effet, pénétrait merveilleusement la psychologie des foules françaises, mais il méconnut complètement parfois celle des foules de races différentes. Cette ignorance lui fit entreprendre, en Espagne et en Russie notamment, des guerres qui préparèrent sa chute » (p. 29).

Précisons ici que Le Bon donne une définition extensive de la notion de foule : une foule n’est pas pour lui nécessairement constituée d’un agrégat physique d’individus, nettement identifiable et faisant corps en un seul et même lieu. En d’autres termes, une foule n’est pas une entité d’ordre seulement matériel aux yeux de Le Bon, mais peut tout aussi bien être « psychologique » : sa dispersion géographique n’entame alors en rien son unité mentale. « Une foule, écrit Le Bon, « (n’implique) pas toujours la présence simultanée de plusieurs individus sur un seul point. Des milliers d’individus séparés peuvent à un moment donné, sous l’influence de certaines émotions violentes, un grand événement national, par exemple, acquérir les caractères d’une foule psychologique » (p. 36). De ce point de vue, un peuple peut très bien se transformer en une foule psychologique à l’échelle du pays tout entier, dès lors que certaines conditions sont remplies : « un peuple entier, écrit-il, sans qu’il y ait agglomération visible, devient foule parfois sous l’action de telle ou telle influence » (p. 36). On peut donc se demander si le ressort principal de la politique napoléonienne n’aura finalement pas consisté, au sortir de la Révolution, à savoir tirer profit de la situation du moment pour tenter de faire du peuple français une véritable « foule psychologique », dans le sens que Le Bon a donné à cette formule. Dès lors, Napoléon serait bel et bien le premier dirigeant de la nouvelle « ère des foules », et non le simple parachèvement spectaculaire d’une tradition gouvernementale séculaire, dissimulée sous les oripeaux de la gloire impériale.

La détestation de l’individuel et l’exaltation du collectif

Napoléon n’a cessé tout au long de sa carrière de s’adresser aux foules, et il sut bien souvent trouver les mots, les formules et les images capables de rassembler et même de galvaniser des collectivités entières. Napoléon part pour ainsi dire d’un constat, que Le Bon formule ainsi : « l’opinion a de tout temps dominé le monde » (p. 163). « Elle est, ajoute-il en citant Napoléon, une puissance invincible, mystérieuse, à laquelle rien ne résiste » (p. 163). Le combat des Lumières, visant à faire triompher la rationalité et le libre examen comme principal mode d’action des êtres humains, est pour ainsi dire voué à l’échec : individuellement, les êtres humains peuvent certes apprendre à se gouverner de manière raisonnable et intelligente, mais dès lors qu’ils sont happés par les mécanismes psychologiques propres aux foules, ils tendent à en perdre instantanément la faculté. Ainsi que l’écrit Le Bon, l’individu en foule est « esclave des impulsions reçues » (p. 48). « Ses actes sont (alors), ajoute-t-il, beaucoup plus sous l’influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau » (p. 48). Pour Napoléon aussi, la force de l’opinion collective est une constante de l’esprit humain en foule, et il est vain de chercher à s’y opposer. « L’individu en foule, écrit Le Bon, est un grain de sable au milieu d’autres grains de sable que le vent soulève à son gré » (p. 44). Napoléon a parfaitement compris la réalité de la situation de l’homme en foule, et il cherchera justement à insuffler une énergie nouvelle aux populations comme le vent soulève les grains de sable.

En effet, Napoléon ne se borne pas à constater le caractère tangible de ce principe universel.

Il comprend que c’est en usant habilement des forces psychologiques qui donnent leur puissance aux foules qu’il parviendra à ses fins militaires, stratégiques et politiques. Dès lors, tout ce qui est de nature à porter préjudice à la cohésion et l’unité du collectif est vu comme suspect, voire haïssable par Napoléon, lequel ne tolère pas l’indépendance d’esprit des libres penseurs qui rechignent à rentrer dans le rang. Ainsi s’explique par exemple l’animosité que vouait Napoléon aux Idéologues, dont la société avait été fondée par Destutt de Tracy (le mot « idéologue » est un néologisme forgé par Napoléon lui-même, terme qu’il employait toujours dans un sens péjoratif), ou encore à des écrivains et des intellectuels comme Germaine de Staël, l’opposante par excellence au régime bonapartiste, et qu’il contraint à l’exil en 1804, avant de faire censurer son livre De l’Allemagne en 1810. L’hostilité à la liberté de la presse, l’instauration de la censure et la suppression en 1803 de la Classe des Sciences morales et politiques de l’Institut, composée majoritairement d’idéologues (« des rêveurs, des phraseurs, des métaphysiciens, bons à jeter à l’eau »2, disait d’eux Napoléon), s’éclairent donc à la lumière de l’aversion qu’avait l’Empereur pour la pensée individuelle et de son désir de faire régler la pensée collective directement sur l’adulation du régime bonapartiste.

Napoléon avait donc certainement déjà compris que « la substitution du collectif à l’individuel », comme l’écrit Le Bon dans Hier et demain, « n’élève pas l’intelligence, mais (…) donne une grande force militaire et industrielle aux peuples qui la réalisent »3. On s’est souvent demandé comment Napoléon avait réussi à accomplir autant de choses en si peu de temps, et sur tant de fronts différents (création d’institutions nouvelles, établissement du Code Napoléon, création des lycées, des préfets, des départements, etc.). Une des réponses à cette question tient donc peut-être à la volonté farouche de Napoléon de remplacer l’individuel par le collectif, car, ainsi que le notait encore Le Bon, seul le collectif peut conduire les individus à renoncer à leurs intérêts rationnels et particuliers pour embrasser une cause ou une idée touchant une communauté dans son ensemble. D’où aussi peut-être cette préférence chez Napoléon pour l’évocation de la Rome antique (allusions constantes à César et à Auguste) plutôt que de la Grèce ancienne. « Les Grecs préféraient la grandeur individuelle à la grandeur collective, écrit Le Bon, les Romains se contentaient de la supériorité collective » (Hier et demain, p. 12.)

L’art de la guerre selon Napoléon ou comment transformer l’armée en une foule héroïque

On a souvent souligné le génie tacticien du Napoléon stratège militaire. Le général Bonaparte avait en effet le coup d’œil qui lui permettait de saisir rapidement l’état de la situation sur le champ de bataille et de trancher en conséquence. Or on a moins souvent rappelé que les faits d’armes à l’actif de Bonaparte tiennent peut-être avant tout à sa capacité de sentir « l’âme des foules », comme dit Le Bon, pour mieux suggestionner et faire agir en définitive ces dernières dans le sens voulu.

Si grand stratège militaire fût-il, Napoléon avait bien conscience que les batailles modernes sont bien plus des batailles collectives qu’individuelles.

« Les batailles tendent à devenir collectives, écrit Le Bon dans Hier et demain. Les combinaisons d’un grand chef ne sauraient suffire aujourd’hui à décider si quelques des succès d’une campagne. Une victoire moderne représente l’addition de milliers d’énergies » (p. 13). De ce point de vue, le ressort principal de l’art militaire tient peut-être moins à la mise au point d’une stratégie militaire par le commandant des armées, qu’à l’aptitude de ce dernier à suggestionner habilement ses troupes de manière à insuffler en elles un véritable esprit de corps qui conduira chaque soldat à se transcender bien au-delà de ce qu’il aurait pu faire individuellement. Ainsi donc, derrière le Napoléon stratège, il y a, et peut-être même avant tout, le Napoléon psychologue et « suggestionneur » des masses.

En connaisseur des lois mentales qui tendent à régir le fonctionnement des collectivités, Napoléon sait bien que les opinions qui finissent par gagner les foules ont pour vecteur le principe de contagion. Le seul héroïsme qui puisse faire la différence sur le champ de bataille est donc pour Napoléon moins l’héroïsme individuel que l’héroïsme collectif. Pour stimuler le courage de ses troupes, il lui faut ainsi à tout prix véhiculer ce sentiment grâce au mécanisme de la contagion mentale, et non s’efforcer de l’instiller par des voies rationnelles dans l’esprit de chaque soldat pris isolément. Le Bon écrit à cet égard : « La plupart des sentiments ou des associations de sentiments tels que l’optimisme, le pessimisme et le courage, se propagent par contagion mentale, mais la propagation est beaucoup plus facile quand elle prend la forme collective » (Hier et demain, p. 13). Constituer une armée consiste ainsi peut-être avant tout pour Napoléon à faire naître en elle une « âme collective ». Car, écrit Le Bon, « on peut demander à l’âme collective des sacrifices impossibles à obtenir de l’âme individuelle » (Ibid., p. 13).

Il convient donc d’insister tout particulièrement sur l’importance de la connaissance de la psychologie des foules en tant que fondement de la pratique bonapartiste de l’art militaire. « Les guerres utilisent des armes matérielles, poursuit Le Bon, mais leurs vrais moteurs sont des forces psychologiques. Chaque canon, chaque baïonnette, est enveloppé d’une atmosphère de forces invisibles dirigeant les sentiments et les actions des combattants » (Ibid., p. 29). Dès lors, commander une grande armée implique de savoir fédérer celle-ci autour d’une idée ou d’un projet collectif. De ce point de vue, on peut donc considérer que Napoléon aura tenté de faire sienne cette loi de l’histoire des grands chefs militaires, ainsi formulée par Le Bon : « Pas d’armée puissante sans un idéal pour guide. Amour de Rome chez ses légionnaires, appât du butin chez les reitres du Moyen Âge et les Germains de toutes les époques, amour de la gloire chez les soldats de Napoléon » (Ibid., p. 29).

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

  1. Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, Flammarion, « Les livres qui ont changé le monde », 2009, p. 12. (Texte présenté par Mathieu Kojascha.).
  2. https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/histoire/
  3. Gustave Le Bon, Hier et demain, Pensées brèves, Alicia Editions, 2019, p. 11.