Parole Publique – Episode 5

Chaque vendredi tout au long de l’été, la Revue Politique et Parlementaire publie « Parole publique », une fiction de la fabrique de la présidentielle 2022, adaptée du roman à paraître de Pierre Larrouy Et un jour, il monta les marches jusqu’à demain.  Aujourd’hui le cinquième épisode.

Retrouvez le précédent épisode et la liste des personnages principaux

 

Pendant l’été, l’équipe travaille à distance. La rentrée et la campagne seront des temps intenses, il faut se ressourcer. Mais la réflexion se poursuit, des doutes subsistent. Les résultats des groupes projectifs sont moins clairs que d’habitude. Mais place à l’action et l’entrée en campagne du « duel » retenu par notre feuilleton estival, le Général et le ticket…

 

Toute l’équipe se retrouve à Parole Publique. Immersion totale et immédiate. C’est la conférence de presse du Général Du Tirrier. Elle est diffusée sur toutes les chaînes en continu. L’attente médiatique est grande.

Le bureau semble atone. Fruit des vacances, calme avant la tempête ou moyen de masquer un brin de frilosité. On est comme des boxeurs à la pesée. Découvrir l’adversaire, le jauger, flairer son degré d’agressivité, lire son positionnement stratégique.

Mouvement de foule dans la salle de conférence. La tribune se remplit pendant que les médias s’installent.

Première surprise. On se regarde, sidérés. On pensait voir un général, seul, symbolique. C’est ce que nous aurions fait. Au lieu de cela, c’est tout un état-major. Il y a, donc, eu tractation et regroupement. Paul jaillit : « Clap, droite dure ! ». Il y a là le leader de Les Républicains tendance droite-extrême, le journaliste qui, finalement, n’a pas franchi le Rubicon, un maire influant et opportuniste qui est un passeur dans ce champ politique.

On est ravis. On écoute la conférence, mais on a déjà compris l’essentiel. L’alliance a tué le coup de maître du Général, homme providentiel, seul pour le pays. Ils se sont dégonflés. Ils ont additionné les voix. Ça rassure, mais ça ramène aux compromissions sur le programme. Il a fallu composer. Le Général ne pourra plus se débarrasser des associations gênantes. En cumulé, cela va renvoyer une image qui va cliver les électeurs. Plus moyen de dépassement.

Nous allons pouvoir taper sur une cible que l’on va caricaturer. On va faire monter au créneau les lobbies de chaque communauté. Il sera, forcément, stigmatisé. De toute manière on fera fuiter. Ils ne pourront pas démentir sans créer des tensions dans leur groupe.

Leurs axes sont clairs : l’autorité, le repli, la protection, les régressions sociétales. Le Général s’est fait phagocyter par le populisme autoritaire. Ils seront très dangereux car synchrones avec une bonne partie de l’opinion. Mais, pour nous, ils sont nos meilleurs ennemis car ils vont fédérer dans notre camp.

Dans l’équipe, nos analyses convergent. La dureté de la pandémie et cette candidature vont forcer le Président en exercice à trouver une sortie dans l’intérêt général. Ne pas pouvoir, en responsabilité, mener campagne, alors que le pays requiert une présence de tous les instants.

La droite traditionnelle n’aura plus d’espace. L’extrême-droite se voit débordée par la nouvelle offre. A gauche, la violence du clivage va faire bouger les lignes. Notre stratégie « papa-maman » et le lancement surprise au musée Chirac fera le reste.

Le terrain est dégagé pour l’affrontement. Nous avions bien anticipé. Notre stratégie est confortée. Notre optimisme nous fait ranger notre discussion d’été sur nos doutes et sur le concept de « radicalité d’effacement ». Nous avons choisi l’affrontement idéologique.

Virginie, de sa voix douce :

– Le Général face à de Gaulle. Quel casting de luxe !

Le Général face à De Gaulle. Quel casting de luxe !

 Borde éclate de rire ; il appelle Constant. Celui-ci partage notre optimisme. C’est bien quand il l’exprime aussi clairement :

– Ce sera la violence !

La violence politique, il aime ça ! C’est un trait de caractère qui n’est pas connu du public. Nous, on en fait un atout décisif.

Virginie nous a dessiné un portrait, en creux, du Général. Sous le képi, elle le juge assez mou. Attention, quand même, dans ce genre de duel, le rôle construit souvent l’acteur.

Le Musée quai Branly, le musée des arts premiers, est devenu le musée Jacques Chirac. Il est une référence dans le monde.

L’ambiance, dans la salle, est très décontractée. Nul ne s’attend, à l’exception d’un groupe restreint d’informés, à ce qui va se passer. On en est à l’anticipation d’un de ces discours, toujours intéressants dans ce lieu car empreints de beaucoup de culture et de grandes déclarations humanistes.

J’ai le trac habituel des écrivains des discours qui se demandent ce qui va rester de leurs propositions dans le prononcé.

Constant monte à la tribune. Il est très élégant et je souris en pensant qu’il a respecté les préconisations de notre A4. Il a l’expérience et sait marier concentration et attitude détendue. Mais on le sent très déterminé, un « homme décidé ».

Mesdames, Messieurs,

Je suis venu vous dire, ici, que je ne me résous pas :

  • A la déshumanisation qui gagne le monde
  • A l’effacement des valeurs qui nous font France
  • A l’abandon de cet espoir du monde qui fonde l’universalisme
  • Aux injustices et aux inégalités qui s’épandent
  • A la destruction de la biosphère et au dérèglement climatique
  • Aux violences sur des humains, les femmes et les enfants, sans oublier les animaux

Je suis venu vous dire, ici, que je ne me résous pas

Je suis venu vous dire que pour ne pas m’y résoudre, je vais m’engager, face aux tentations autoritaires et populistes qui fracturent la cohésion républicaine.

Je suis venu vous le dire, ici, parce qu’ici tout cela est inscrit dans des œuvres, dans un animisme moderne et de toujours. Du culte des ancêtres, il vise aujourd’hui les risques du culte de soi lié aux ambiguïtés d’une puissance technologique qui nous interroge sur les menaces qui pèsent sur le vivant quand on voudrait l’indifférencier avec les machines.

Ce progrès technologique projette notre monde et la civilisation dans le grand incendie de l’anthropocène.

La menace est forte, celle du terrorisme, quand des dictateurs rendent sauvages des pays autrefois berceaux de la civilisation, lorsque la mer charrie les drames humains de milliers de réfugiés. La France doit rester tournée vers le monde quand on lui propose le repli et la dénonciation de boucs émissaires. « ces fleurs fragiles de la différence ».

Le progrès technique ne peut s’appuyer sur la seule raison froide. Rappelons-nous les débats des Romantiques et des Lumières. Nous ne pouvons plus, dans une modernité de citoyens qui entendent s’engager, séparer la raison de l’affect, alors que toutes les attentes sont à leur union.

Je voudrais, avec vous, remonter aux sources du Nil, longtemps cherchées de Ptolémée à Livingstone, en quête de sens et d’essentiel, et, des cascades du Lac Bleu, voir les eaux irriguer et déposer le limon qui fertilisera à nouveau les champs de la civilisation la plus ancienne. Je voudrais, à nouveau, aujourd’hui, revivre cette découverte de la grande espérance et puiser dans cette sauvagerie des eaux la pacification de la tolérance et du partage.

C’est le grand projet pour la France si elle ambitionne d’être ouverte au monde pour proclamer une fois encore sa lutte contre l’intolérance, contre l’obscurantisme, contre le racisme et contre l’antisémitisme.

Je suis venu vous dire qu’il n’y pas de grand projet de France Unie sans cette dimension, pas de capacité à pouvoir parler d’une « France Retrouvée », dans une transmission de ses valeurs fondatrices et dans son actualité.

Tout projet politique qui veut répondre aux citoyens et réparer les conséquences de périodes difficiles, doit comporter cette attention à chacun et cette ouverture à tous. Il faut réinscrire le quotidien du vivant dans sa dimension universelle.

Aimé Césaire disait qu’ « une civilisation, qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente ».

Non, je ne m’y résous pas et c’est ce défi qui animera mon programme pour la présidentielle de 2022. Mais, pour cela, il faut unir, dépasser les clivages des périodes paisibles, qui les autorisent en démocratie, pour résister, ensemble, sur les valeurs essentielles.

Claire, c’est à vous, si vous le voulez bien… 

Pierre Larrouy
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Toute ressemblance avec des personnages réels ne pourrait être que fortuite.

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