Qui est vraiment Ursula Von der Leyen, la présidente affaiblie et contestée de la Commission européenne ?

Un récent article au vitriol du journal der Spiegel en anglais1 a récemment rappelé que le parcours politique de la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, n’était pas forcément le portait idyllique, que certains et surtout elle-même, avait voulu dresser lorsqu’elle est arrivée à la tête de la Commission européenne, sans que l’on puisse toutefois écarter un réflexe machiste malveillant de la part du journal ou de responsables politiques jaloux de son ascension. Elle était décrite, lors de sa nomination, comme une femme politique brillante ayant effectué un parcours sans faute, une Européenne convaincue (qu’elle est incontestablement) ayant réussi à rendre compatible sa vie politique et sa vie familiale (elle est mère de sept enfants). Lorsque la ministre allemande de la Défense arrive à la tête de la Commission, elle le doit avant tout à Emmanuel Macron alors que, a priori, rien ne prédestinait cette ministre à devenir présidente de l’exécutif européen. Par Patrick Martin-Genier.

Un personnage aux capacités contestées

Plusieurs raisons peuvent expliquer ce choix soudain qui semble avoir trouvé un terrain d’accord d’autant plus facilement que la chancelière allemande cherchait, dit-on, une façon d’évacuer élégamment sa ministre de la Défense dont la gestion catastrophique de son ministère commençait à susciter la consternation à Berlin, au point de provoquer la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire au sein du Bundestag, le parlement allemand.

Dans son article, le Spiegel décrit un personnage très ambigu qui, tout au long de sa carrière, aurait en réalité toujours soigné son image par des annonces prometteuses et novatrices tout en étant incapable de gérer les suites pour laisser derrière elle, au moment de son départ, un monceau de difficultés non résolues et des dysfonctionnements considérables.

Alors ministre de la Famille en 2005, elle aurait annoncé un programme généreusement financé pour la mise en place du congé parental et pour les gardes d’enfants donnant une nouvelle image sur la question de la famille à la CDU son parti politique. Hélas, alors qu’elle peinait à trouver de l’argent, elle quittait son ministère pour laisser les difficultés son successeur.

Les graves dysfonctionnements du ministère de la Défense

Nommée ministre des Affaires sociales, voulant se donner l’image de « mère de la nation », présentant un visage social faisant défaut dans le parti de la chancelière, elle avait promis un repas par jour pour tous les enfants. Hélas, il s’en suivit un imbroglio administratif sans fin. Mais poursuivant sa carrière, elle devenait ensuite ministre de la Défense où elle allait, pendant presque six ans, accumuler les déboires, les bavures et les erreurs de gestion. Parmi les dysfonctionnements, on peut citer une gestion catastrophique du matériel de l’armée, l’affaire des consultants du ministère de la Défense choisis dans des conditions controversées et payés des sommes exorbitantes (soit plus de 200 millions d’euros en 2015 et 2016) provoquant un scandale à Berlin. A cela s’ajoute l’état déplorable des équipements, des avions de chasse cloués au sol ainsi que des avions de transport militaire et les nombreux hélicoptères hors d’état de simplement prendre l’air. Enfin, elle est accusée d’avoir ignoré ou sous-estimé l’emprise de l’extrême-droite néo-nazie au sein d’une unité d’élite de la Bundeswehr, l’armée allemande.

C’est dans ces conditions qu’Angela Merkel a saisi la perche que lui tendait Emmanuel Macron de l’exfiltrer à la présidence de la Commission européenne. Emmanuel Macon n’aura pas seulement été séduit par le côté européen de cette ministre : ministre de la Défense, elle serait à ses côtés pour continuer à bâtir l’Europe de la défense dont il rêvait alors.

Européenne et francophone, elle paraissait être la personne idéale.

Mais surtout, il y avait sans doute un objectif moins avouable : Ursula Von der Leyen, dont personne ne voulait en réalité, lui devrait son poste et surtout ne lui ferait pas d’ombre. Elle ne le gênerait pas dans ses ambitions de diriger l’Europe en faisant glisser le curseur du pouvoir de la Commission condamnée à devenir un organe technique soumis, vers le Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement. La stratégie était bien réfléchie. Hélas, comme pour Donald Trump aux Etats-Unis, la Covid est venue contrarier un plan bien échafaudé.

La gestion chaotique des vaccins

Lorsque la crise sanitaire s’est déclenchée, il est vrai que la Commission a été la seule instance à agir avec célérité en finançant tous azimuts la recherche, les vaccins, l’achat de matériel de protection face à l’impuissance des Etats à se mettre d’accord sur une stratégie commune. Puis est venu l’appel d’offre commun pour l’achat des vaccins qui a bien commencé et nettement moins bien continué. Les contrats ont été négociés dans la plus totale opacité tant sur les clauses contractuelles de responsabilité que sur le prix des vaccins. L’excessive lenteur de procédures – dénoncé par l’ancien président de la commission Jean-Claude Junker lui-même ! – un entourage administratif et politique contesté, ont terni encore plus l’image déjà brouillée d’Ursula Von der Leyen qui aurait voulu se concentrer sur les seuls grands enjeux « nobles » de son mandat et non sur les vaccins, thème qu’elle n’a abordé que forcée et contrainte lors de son intervention au forum de Davos la semaine dernière.

Fidèle à son habitude, elle semble avoir voulu laisser derrière elle les difficultés et éluder ses propres responsabilités dans cette affaire.

Elle a donc eu la tentation de faire porter la responsabilité de ses échecs à la direction générale en charge du commerce, ce que les hauts fonctionnaires n’auraient guère apprécié.

La gêne provoquée par cette gestion laissant à désirer a provoqué des interrogations sur sa capacité à gérer l’exécutif européen, à tel point qu’elle a dû, lors de l’entretien accordé à plusieurs journaux européens le 2 février, réitérer sa détermination à conduire la Commission jusqu’en 2024. Signe, s’il en est, de sa fragilité croissante à la tête de l’exécutif.

La crise diplomatique avec le Royaume-Uni et l’Irlande

Le déboires d’Ursula Von der Lyen interviennent alors que d’autres dossiers semblent avoir été gérés dans la plus grande confusion : la conclusion à la hâte dans les dernières heures du 31 décembre 2020 de l’accord sur le Brexit, dans lequel elle s’est investie personnellement, dont on voit aujourd’hui qu’il n’est pas viable et présente des failles dans lesquelles les Britanniques se sont engouffrés sans scrupules.

Récemment encore, la Commission, après avoir annoncé un contrôle sur les exportations de vaccins ver l’Irlande du Nord, annonçait quelques heures après renoncer à cette mesure. Plus tard, un responsable de la Commission déclarait : « seul le pape est infaillible ». Fidèle à son habitude, la présidente n’assumait pas cette erreur laissant à son entourage le soin de redresser la barre, refusant même de présenter ses excuses en se bornant à dire que « sa stratégie est la bonne », préférant s’entretenir avec les grands de ce monde sur des sujets plus motivants pour elle et son image. Elle irriterait même au plus haut point à Berlin.

Enfin, la séquence sur le budget 2021-2027 a aussi été difficile pour elle, le Parlement ayant exigé que des dépenses qui avaient été réduites voire purement et simplement supprimées soient en partie rétablies sous peine d’un rejet du budget par le Parlement européen.

L’avenir d’Ursula von der Leyen en question

Aujourd’hui, sauf à reprendre le contrôle rapidement, l’avenir de la présidente de la Commission européenne pourrait se poser.

Affaiblie, cherchant à cacher ses échecs, certains estiment qu’elle n’était pas de taille pour exercer ces fonctions alors qu’Emmanuel Macron recherchait une personne ayant exercé les plus hautes responsabilités.

Même à Berlin aujourd’hui, on commencerait à lui chercher un successeur et le nom de l’actuelle ministre de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer, ex potentielle successeure d’Angela Merkel ayant elle-même échoué à la tête de la CDU, et qui continue à gérer les erreurs de gestion d’Ursula von der Leyen, circule. Lors de leurs allocutions télévisées croisées du 2 février la chancelière Angela Merkel et le président Emmanuel Macron se sont livrés à un exercice convenu de soutien à la présidente de la Commission européenne. L’intervention hier de la chancelière allemande été on ne peut plus clair : on ne discute plus et à la question de savoir si on aurait pu acheter plus cher les vaccins, elle a sèchement répondu « Nein ! » tout en disant qu’elle était d’accord pour acheter le vaccin russe et en reconnaissant que beaucoup d’autres pays allaient bien plus vite. Emmanuel Macron hier soir a aussi fait preuve d’ambiguïté en faisant une distinction entre la propriété intellectuelle et la production des vaccins.

Ce qui est grave aujourd’hui c’est qu’il était officiellement recherché un poids lourds politique pour donner à cette Commission l’importance requise pour diriger l’Union européenne, mais c’est le contraire qui se produit. Ursula Von der Leyen manque de leadership, semble incapable de s’opposer à la volonté des chefs d’Etat et de gouvernement et affaiblit toujours plus la Commission européenne qui, de gouvernement de l’Union européenne qu’elle devrait être, est ravalée au rang subalterne d’organe technique de plus en plus sous contrôle. Il s’agit incontestablement d’un dévoiement des institutions européennes. Face aux divisions de plus en plus importantes qui tuent l’Europe à petit feu, il s’agit du pire scénario qui pouvait être envisagé, mais qui ne pourra perdurer éternellement.

Patrick Martin-Genier
Essayiste, spécialiste des questions européennes et internationales