« Tout le jeu politique est polarisé par l’affrontement entre le haut et le bas de la société »

Dans son essai Bloc contre bloc : la dynamique du macronisme, paru aux Éditions du Cerf, Jérôme Sainte-Marie décrit une société française qui se polarise autour de deux blocs antagonistes : l’un élitaire, l’autre populaire. Il analyse la composition et les fonctionnements économiques, culturels et électoraux de chacun de ces blocs et examine les scénarios politiques qui s’esquissent. Rencontre.

Revue Politique et Parlementaire – Dans Bloc contre bloc : la dynamique du macronisme que vous venez de publier aux Editions du Cerf, vous faites une analogie entre la situation que nous vivons actuellement et Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, l’ouvrage de Karl Marx paru en 1952. Pourquoi cette analogie ?

Jérôme Sainte-Marie – Je fais effectivement une comparaison entre les années 1848-1851, cette période très intéressante que fut la IIe République, et aujourd’hui. Cet épisode m’intéresse particulièrement car il comprend plusieurs formules politiques. C’est la première fois que l’on élit le président de la République au suffrage universel, même s’il est uniquement masculin. Il y a aussi ces journées de révolte et de répression en juin 1848. Il y a enfin un jeu parlementaire complexe et un conflit entre les pouvoirs qui aboutira au coup d’État du 2 décembre 1851. Mais c’est surtout la lecture que Karl Marx a fait de ces événements dans son livre qui motive cette comparaison. Dans ce court essai, Karl Marx teste ses concepts, les affronte à une actualité à laquelle il assiste. Cela fonctionne plus ou moins bien mais c’est cela qui est intéressant car on constate, notamment, l’utilité de la notion de classe sociale et la part de jeu politique directement liée à l’affrontement des forces sociales. Les parallèles avec notre époque sont tentants. En toutes hypothèses, j’ai suivi cette lecture marxienne. Depuis des années j’emploie ces concepts et j’ai donc essayé d’utiliser cet essai sur une période de même durée, de 2016 (discours d’Emmanuel Macron du 12 juillet à la Mutualité) à 2019.

RPP – Que nous apporte cette lecture de Karl Marx pour comprendre les événements que nous vivons aujourd’hui ?

Jérôme Sainte-Marie – Je crois qu’il est décisif d’utiliser les concepts marxiens pour comprendre le projet d’Emmanuel Macron.

Il se place explicitement en dehors du clivage gauche/droite, mais il ne se situe pas nulle part. Il manifeste une véritable cohérence idéologique et sa base, qui l’accompagne depuis trois ans maintenant, résiste plutôt bien.

Autour d’Emmanuel Macron des forces sociales ont constitué ce que j’appelle, en m’inspirant de la notion de bloc historique d’Antonio Gramsci, un bloc élitaire. Les élites bourgeoises, qui en sont à la tête, ont décidé de gouverner par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Elles ont réussi à conquérir une forme d’hégémonie en convainquant d’autres forces sociales – surtout des cadres et des retraités, et, en 2017 face à Marine Le Pen, deux tiers des Français – que confier les affaires de l’État à ce bloc élitaire profiterait, in fine, à l’ensemble de la société. Mais cela n’a pas duré longtemps. Le pouvoir est désormais très impopulaire, une bonne partie de la société française pense que ce bloc dirige contre ses intérêts ce qui crée la situation profondément conflictuelle que nous vivons actuellement.

RPP – Quels sont les scénarios que l’on peut tirer de la configuration dans laquelle nous nous trouvons, c’est-à-dire un bloc élitaire opposé à un bloc populaire qui n’est pas uni ?

Jérôme Sainte-Marie – Si je reste fidèle à mon modèle, je crois qu’en examinant les différentes formules politiques alternatives au pouvoir macronien aucune ne résiste au test, à l’exception d’une seule.

En effet tout le jeu politique est polarisé par cet affrontement entre le « haut » et le « bas » de la société, entre le bloc élitaire et le bloc populaire.

Les forces qui tentent des compromis, à partir notamment des classes moyennes, ont beaucoup de mal à se maintenir. Concrètement cela signifie que les solutions de la gauche comme de la droite, que ce soit une forme d’union de la gauche et des écologistes, que ce soit l’union de la droite ou encore l’union des droites ne me semblent pas tenir. D’ailleurs les sondages le montrent. Sous réserve d’un événement imprévu, nous sommes condamnés à revivre le duel du second tour de 2017. Mais cette fois les deux forces qui vont s’affronter sont dans une situation bien plus équilibrée qu’alors, car l’exercice du pouvoir vous expose à tous les mécontentements. Par ailleurs, Emmanuel Macron est apparu pour ce qu’il était : un représentant, avant tout, de ce bloc élitaire.

Nous avons donc un pouvoir qui s’est isolé, qui est détesté par une bonne partie de la population et cette détestation ne tient pas à telle ou telle mesure, mais clairement à la nature de classe du conflit en cours. En face il y a Marine Le Pen qui me paraît très renforcée par le cours des événements. Là aussi les sondages le montrent puisqu’elle serait aujourd’hui à 45 % au second tour. De fait, le principal débouché de l’opposition à ce bloc élitaire est désormais le Rassemblement national. Nous sommes donc à la fois dans une période un peu angoissante, inhabituellement intéressante et très conflictuelle.

RPP – Dans la sociologie du bloc macroniste tel que vous le décrivez, il y a les retraités d’un côté et les cadres de l’autre. Les mesures sur les retraites, sur l’assurance chômage sont-elles susceptibles d’entraîner une déperdition du socle électoral d’Emmanuel Macron au regard de l’évolution de la situation ?

Jérôme Sainte-Marie – Avant d’évoquer la composition même du bloc élitaire, il faut parler de sa nature. Pour comprendre ce bloc, qui est autre chose qu’une classe sociale, mais qui est aussi autre chose qu’une simple alliance, il faut considérer que se crée un ensemble dominé par une fraction qui exprime un projet politique commun, mais avec des motivations diverses.

Je définis le bloc élitaire comme une force, comme des personnes qui s’en remettent aux élites, et qui identifient la promotion de leur identité sociale, pour les cadres, et de leurs intérêts, pour les retraités, à un homme : Emmanuel Macron.

Le noyau dur c’est bien sûr l’élite réelle dont on parle beaucoup de manière très polémique. Moi, je m’en tiens simplement au fait qu’elle existe, qu’elle a des structures, le dîner du Siècle existe, la commission Attali a existé et il y a toutes sortes de lieux pour justement essayer, et c’est normal dans toute société, que l’élite dirigeante agisse de manière cohérente en fonction de ses intérêts et, on l’espère, de ceux du pays. C’est de là que vient Emmanuel Macron, il incarne à la fois la fusion de la haute finance et de la haute administration. Cette élite a décidé, à la fin du quinquennat Hollande, de trouver une solution de réunification, par-dessus le clivage gauche-droite. Cela s’est fait par tâtonnement, certains pensaient que ce serait Valls, d’autres Juppé, finalement c’est Macron qui l’a emporté.

À partir de là vous avez un groupe important qui fait tout de suite la jonction avec le macronisme, c’est celui des cadres supérieurs du privé mais également très largement du public. Ces personnes ont moins un métier qu’un statut et sont dans des fonctions de contrôle et de direction à tous les niveaux de la société. Ils forment le public du discours du 12 juillet 2016 et sont massivement présents dans tous les meetings de la campagne présidentielle. Ils se reconnaissent en Emmanuel Macron qui représente l’espérance ultime du cadre supérieur, la réussite absolue. Son discours managérial, son idéologie de la réussite individuelle dans le cadre des institutions sociales et politiques leur correspondent parfaitement. C’est ce monde qui a très largement voté en faveur des deux référendums sur l’Europe, qui a été divisé entre la gauche et la droite et qui s’est retrouvé, avec une jubilation que j’ai pu constater à maintes reprises, unifié à l’occasion de la campagne de 2017.

Et enfin, vous avez cet immense continent que forment les retraités. Aujourd’hui presqu’un tiers des inscrits sont des retraités et ils votent plus que la moyenne des Français. Ils ont un niveau de patrimoine très variable, sont issus de catégories sociales différentes et représentent par conséquent un groupe très hétérogène. Mais lorsque vous devenez retraité, vous acquérez un statut très particulier car vous commencez à vivre du travail d’autrui grâce au système par répartition. Vous êtes en quelque sorte actionnaire de l’économie française. Vous avez peur que le pays ne produise pas suffisamment ou qu’il ne puisse plus emprunter sur les marchés financiers pour payer les retraites, vous commencez à muter politiquement et à devenir de plus en plus libéral. Vous êtes en situation de dépendance du travail des actifs et par conséquent de dépendance par rapport au pouvoir politique puisque c’est lui qui garantit la permanence du système par répartition.

Pour mieux saisir la situation et le rôle des retraités, je me suis directement inspiré de ce qu’écrit Karl Marx sur les paysans parcellaires, car, comme eux, ils échappent au schéma pyramidal des classes sociales. Cependant, les retraités participent au conflit autour de la valeur ajoutée, mais en fait ils s’y rattachent. On nous apprend que la valeur ajoutée se partage en trois postes : le salaire, l’investissement et les dividendes. Mais ce n’est pas tout à fait le cas, il y a désormais un quatrième poste celui du paiement des retraites. Sans surprise, ils ont massivement soutenu la réforme des retraites menée par Édouard Philippe.

Le bloc élitaire à donc trois composantes : l’élite réelle, l’élite aspirationnelle constituée des cadres supérieurs et l’élite par procuration ou précaution composée des retraités.

Évidemment, c’est la plus petite partie, l’élite réelle, qui dirige les autres. Ceci est exprimé d’une manière très claire par Emmanuel Macron, mais également par ses deux conseillers, David Amiel et Ismaël Emelien, dans leur livre, très critiqué mais pourtant éclairant sur la nature du macronisme, Le progrès ne tombe pas du ciel.

RPP – Dans votre ouvrage vous reprenez la distinction marxiste entre « classe en soi » et « classe pour soi ». Le mouvement des « gilets jaunes » est-il une prise de conscience d’une classe qui est en train de devenir une classe pour soi ?

Jérôme Sainte-Marie – C’est effectivement l’interprétation que j’en donne. Je me fonde sur mon observation directe de nombreux rassemblements parisiens et de quelques expériences en province et surtout sur l’étude des sondages. Pour saisir le mouvement des « gilets jaunes », je ne considère que les trois premiers mois car je pense qu’il a ensuite changé progressivement de nature.

Ce mouvement fut composé d’une population qui habituellement ne se mobilise pas, qui est très peu encadrée politiquement et ne l’est pas du tout syndicalement. Ce sont des travailleurs du privé, salariés ou indépendants, souvent en intérim ou en CDD, parfois au chômage ou en congés maladie. Ils occupent des fonctions subalternes dans le secteur privé et sont très précarisés. Ce ne sont pas des exclus au sens strict du terme, mais ils intéressent peu les médias et les sociologues parce qu’ils ne sont pas assez pittoresques. Il s’agit, pour la plupart, de Français qui ne sont pas issus d’une immigration récente, qui vivent sur l’ensemble du territoire : ils n’incarnent pas spécifiquement la France périphérique si ce n’est de manière métaphorique. Ces invisibles représentent des millions de personnes et elles se sont rassemblées au départ sur une revendication très particulière : la baisse des taxes sur le carburant. Ceci est très important car les révolutions sont quasiment toujours liées à des questions fiscales. Ces personnes ont une très forte homogénéité de départ, leur problème c’est l’argent et la reconnaissance de leur travail. Mais elles ne sont pas assimilables au lexique habituel de la revendication et de la mobilisation qui est souvent emprunt des codes issus de la gauche.

Elles ne sont pas particulièrement révolutionnaires, mais les révolutions ne sont pas faites par les révolutionnaires.

Ces personnes ont été obligées de se prendre en charge elles-mêmes car elles n’ont aucune structure pour le faire. À partir de là, vous entrez dans une logique de conflit et le conflit a sa propre dynamique et pédagogie.

Sa dynamique c’est ce que j’appelle la montée aux extrêmes. Si je reprends Clausewitz, la montée aux extrêmes c’est le fait qu’un conflit tend à dépasser rapidement ses buts initiaux limités pour aller vers l’annihilation de l’adversaire. Il y a eu une énorme différence entre le point de départ du mouvement des « gilets jaunes », cette question de taxes sur le carburant assez marginale finalement, et le développement d’un niveau de détestation mutuelle incroyablement élevé entre les partisans et les adversaires de ce mouvement, et plus précisément entre le « haut » et le « bas » de la société. Je concevais que la radicalité du projet macronien provoquerait une réaction qui ne pourrait s’exprimer qu’en dehors des institutions, mais je n’avais pas prévu le mouvement des « gilets jaunes » dans la forme qu’il a pris.

Par ailleurs, le conflit a sa propre pédagogie. Je pense qu’à force de s’entendre vilipender par beaucoup, de constater la détestation ostensible qu’ils provoquaient chez les habitants des beaux quartiers où ils manifestaient, de voir la façon dont ils étaient traités par les médias, cela a entrainé chez les quelque centaines de milliers de manifestants et les millions de Français qui les soutenaient un début de prise de conscience de soi-même.

Cette population vit dans les mêmes conditions d’exploitation voire d’auto-exploitation via l’ubérisation. Vous avez donc une classe en soi, un prolétariat moderne. Ne s’agissant pas de la population, issue essentiellement du secteur public, qui manifeste habituellement, la gauche a été très mal à l’aise face à ce mouvement et la France insoumise n’en a pas profité. C’est donc une classe en soi par bien des côtés.

Ces gens s’étaient retrouvés ensemble lors des référendums sur l’Europe, en 1992 puis 2005, en votant « non ». Avec le mouvement des « gilets jaunes », ils ont davantage développé une conscience d’eux-mêmes. D’abord par la prise de conscience de qui étaient leurs ennemis et, par une logique de miroir, de qui étaient leurs alliés. On se rapproche à mon avis, de manière assez directe, de la notion de classe sociale telle qu’élaborée par Karl Marx, c’est-à-dire la classe pour soi et la classe en soi.

RPP – Cette mobilisation s’est faite en dehors des canaux traditionnels. Aurait-elle été possible il y a quinze ou vingt ans sans les réseaux sociaux ?

Jérôme Sainte-Marie – J’évoque très peu la communication dans mon ouvrage. J’en parle uniquement de manière négative à travers la tentation très forte du pouvoir actuel de contrôler et, plus précisément, de censurer l’expression libre sur les réseaux sociaux. Cette dimension autoritaire, qui est très caractéristique du macronisme, s’exprime là aussi de façon très explicite puisque qu’elle figure dans les vœux présidentiels pour 2019. Cette volonté de contrôler l’information, de différencier « la vérité » des fakenews, de sanctionner la propagation du « faux », est tout à fait particulière. Si le pouvoir s’y intéresse autant c’est bien sûr parce que cette communication horizontale est redoutable.

Il est absolument certain que le mouvement des « gilets jaunes » aurait eu beaucoup de mal à se développer sans les réseaux sociaux. On peut même affirmer que les « gilets jaunes » est un mouvement qui, en quelque sorte, a existé avant qu’il ait eu lieu. En effet, au cours de la semaine qui a précédé la première mobilisation, le 17 novembre 2018, on a vu au fil des jours des cartes sur internet qui annonçaient les points de rendez-vous. C’est un mouvement qui s’est développé d’abord via internet et qui s’est ensuite maintenu au niveau des prises de rendez-vous, au niveau même de sa dramaturgie grâce aux visuels annonçant les différents actes. Cela leur a permis d’échanger des informations pratiques, de se mobiliser à des endroits inhabituels comme l’Arc de Triomphe ou les Champs Élysées, de se donner confiance, mais également de se regarder.

Or, le narcissisme est un puissant élément de mobilisation.

On aime se voir en héros, en figure historique. Durant les premières manifestations sur les Champs Élysées les gens se demandaient entre eux : « est-ce qu’on est en train de vivre un moment historique ? ». Les personnes qui font se regardent faire et pour se regarder faire quoi de mieux qu’Instagram ou Facebook. Ensuite les réseaux sociaux permettent d’échanger des informations, d’animer le débat et donc de maintenir virtuellement un mouvement qui physiquement s’est beaucoup affaibli à la fois parce qu’il y a moins de motifs de se rassembler, moins de mots d’ordre, mais également parce que la répression policière et judiciaire a été d’une vigueur tout à fait inaccoutumée.

Face à cela la communication gouvernementale m’a paru d’une très grande faiblesse, avec une forme de calomnie, des analogies historiques douteuses et un rapport problématique à la vérité. Par exemple, le nombre de manifestants était sous-estimé de manière parfois grossière par les autorités, et là aussi, des correctifs pour rétablir la réalité ont été apportés via les messages et photos postés par les manifestants sur les réseaux sociaux. Le bobard officiel sur la prétendue attaque de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière a été dévoilé de la même manière.

C’est assez dramatique, car les gens ont dû parfois se sont tourner vers internet, et même vers une chaine étrangère, plus précisément RT, pour obtenir des informations exactes. Je suis assez ambivalent par rapport aux chaines d’information françaises. Elles avaient les moyens d’avoir leurs propres évaluations quantifiées des manifestants, mais elles n’ont pas voulu le faire. Un jeu très pervers s’est installé entre les chaines d’information et les « gilets jaunes ». Ceux-ci estimaient être maltraités par les chaines d’information alors qu’en réalité elles assuraient la promotion du mouvement en couvrant le sujet de façon continuelle. Un rapport de dépendance s’est peu à peu créé. Pour ce qui concerne les chaines publiques, j’ai trouvé que nous étions revenus à une communication gouvernementale à l’ancienne.

RPP – Comment expliquez-vous que le populisme de gauche, incarné par la France insoumise, est en train de passer à côté d’une dynamique sociale ?

Jérôme Sainte-Marie – D’abord il y a un problème théorique dans cette notion de populisme de gauche. Pour moi ça relève de l’oxymore. En tant que sondeur et conseil politique, j’ai une approche très prosaïque de la vie politique. D’un point de vue électoraliste, ce qui constitue un ensemble politique, c’est un ensemble coopératif qui permet des reports de voix au second tour. Concrètement quand vous dites que vous êtes de gauche, cela signifie qu’au second tour si vous avez le choix entre un candidat de gauche et un candidat de droite, même si vous n’avez pas voté pour le candidat de gauche qui est présent vous allez voter pour lui. Donc la possibilité ou non de reporter sa voix sur tel ou tel est un très bon indicateur de l’ensemble politique en constitution et ça fonctionnait très bien pour la gauche et la droite. C’est comme cela qu’il y a eu l’union de la gauche à sa grande époque, c’était tout à fait clair. Le populisme de gauche ça dit tout et son contraire. Ça vous dit populiste, mais si vous êtes de gauche vous n’allez pas voter pour un candidat qui s’appelle Marine Le Pen par exemple. Il faut choisir, soit vous êtes populiste et là vous êtes dans un ensemble de reports de voix entre populistes, soit vous êtes de gauche. Cela me paraît en fait un terme assez cosmétique par rapport à ce qu’est tout simplement la gauche radicale. Depuis trois ans, cette gauche radicale c’est avant tout la France insoumise. Et ce parti à un problème fondamental à mes yeux c’est qu’il est entre le nouveau et l’ancien monde. Ce qui est perçu par beaucoup de ses cadres comme un avantage, peut être un inconvénient.

D’ailleurs, depuis 2017, la France insoumise est sur une pente qui la ramène toujours plus vers la gauche. Elle en a récupéré tout le patrimoine idéologique et notamment une lecture des phénomènes migratoires qui lui est propre, mais qui est très peu audible dans les milieux populaires. Les cadres de la France insoumise sont dans une forme de gauchisme culturel qui sur bien des sujets n’a pas beaucoup de conséquences car les Français s’en moquent. Mais là, sur l’immigration, ça touche à un sujet qui arrive en troisième ou quatrième place dans les motivations du vote. Et sur ce point il y a une distorsion importante entre ce que pensent et disent les cadres de la France insoumise, les députés par exemple, et se que pensent leurs électeurs de 2017. La moitié d’entre eux approuvaient la décision d’Emmanuel Macron de ne pas accueillir l’Aquarius, alors même que les députés sortaient des documents, notamment à l’occasion de la loi asile et immigration, dans lesquels le parti pris pro-migrants était évident. Ce n’est pas seulement qu’ils sont opposés au racisme et aux discriminations, leurs électeurs le sont également, mais c’est qu’ils portent aussi un jugement positif sur les phénomènes migratoires en tant que tels. Jean-Luc Mélenchon a tenté une synthèse mais elle n’a pas résisté au temps. Je crois que c’est un facteur très important d’affaiblissement du vote pour la France insoumise. Ce qui a des conséquences beaucoup plus importantes encore c’est qu’on assiste à une forme d’auto-élimination du mélenchonisme qui s’est d’ailleurs accentuée ces derniers jours. Cela ne concerne pas seulement la France insoumise, ça signifie également que le bloc populaire en constitution se fait avec comme expression politique le Rassemblement national. Il y a une responsabilité historique assez importante de la direction de la France insoumise qui favorise ainsi l’unification du bloc populaire sans elle et largement contre elle. Beaucoup de gens ne se rendent pas compte que l’affaiblissement de la France insoumise n’est pas forcément une très bonne nouvelle pour le macronisme puisque cela draine un maximum de gens vers le vote Rassemblement national. Le bloc élitaire me parait une évidence, le bloc populaire est plus problématique et se construit d’abord en réaction au premier. De cette dialectique dépend l’issue du quinquennat.

Jérôme Sainte-Marie
Analyste politique et sondeur
Président de PollingVox
(Propos recueillis par Arnaud Benedetti)