« Wokisme » contre conservatisme ou le conflit des deux cultures dans l’Amérique actuelle

En mentionnant dans l’intitulé de ce texte l’existence de « deux cultures », rigoureusement antagonistes et fermées sur elles-mêmes, au sein de l’Amérique d’aujourd’hui, nous n’entendons pas cette dualité dans le sens que lui donnait le scientifique et romancier britannique C.P. Snow dans son essai resté célèbre, The Two Cultures (1959) – ouvrage qui opposait la culture littéraire à la culture scientifique. 

Nous ne l’entendons pas non plus dans le sens que lui attribuait l’essayiste conservatrice américaine Gertrude Himmelfarb dans son livre One Nation, Two Cultures (1999), dans lequel elle constatait que la contre-culture des années 60 et 70, alors minoritaire, était devenue majoritaire dans l’Amérique contemporaine. Nous faisons ici allusion à la divergence, désormais irrémédiable, entre d’une part la culture « progressiste » telle qu’elle a émergé dans les années 70 et 80, fondée sur la tendance à tout rapporter à la « race » et au genre, et, d’autre part, la culture conservatrice, dont le renouveau fut incarné en son temps par Ronald Reagan, avant que Donal Trump ne tentât de lui donner une impulsion nouvelle durant sa présidence. 

Certes, il a toujours existé aux États-Unis une nette opposition entre démocrates et républicains, ce qui fut sans doute, remarquons-le, un signe de vitalité de la démocratie américaine : c’est en effet dans les pays autoritaires, à plus forte raison totalitaires, que le parti au pouvoir ne trouve pas face à lui un ou plusieurs vrais partis d’opposition, à même d’exprimer sans retenue, fût-ce parfois avec excès, une critique de la politique gouvernementale conduite. Toutefois, cela n’avait pas empêché démocrates et républicains d’entreprendre de définir une politique dite « bipartisane », lorsque l’intérêt de la nation était en jeu. À cet égard, l’Amérique actuelle est tout autre : chacun des deux partis s’est définitivement distancé de l’autre, non plus sur un plan quantitatif – à propos de questions telles que : faut-il plus ou moins de liberté économique ? Faut-il plus ou moins de réglementations et de fiscalité ? Faut-il plus ou moins d’intervention de l’État dans l’économie ? – mais bien plutôt qualitatif. Sous l’impulsion des idées « woke » (mot signifiant « éveillé »), initialement défendues dans les campus américains à partir années 70 et 80, les démocrates ont fini par faire de l’ « antiracisme » idéologique et du combat pour la « justice sociale » la pierre angulaire de leur représentation sociologique du réel et, partant des politiques prônées et mises en œuvre par eux dans le dessein d’éradiquer les maux de la société américaine. Car pour l’ultragauche américaine, de plus en plus influente à l’intérieur du Parti démocrate, l’origine fondamentale des ratages et des insuffisances de cette société serait ni plus ni moins assimilable à l’hégémonie séculaire et sans partage de la figure du « mâle blanc occidental et hétérosexuel », la culture, non pas seulement américaine mais occidentale dans son ensemble, méritant dès lors d’être passée au crible de la « déconstruction » (concept phare de ce qu’on appelle outre-Atlantique la French theory, c’est-à-dire la philosophie dite « postmoderne » incarnée par un Michel Foucault ou un Jacques Derrida, source à laquelle une grande part des milieux académiques américains n’a cessé de s’abreuver).  

Dans son ouvrage Illiberal Education (1991), l’essayiste Dinesh D’Souza constatait que nombre de campus américains étaient devenus, pour recourir à la phrase de la politologue Abigail Thernstrom, « des îlots de répression au milieu d’un océan de liberté ». L’enseignement des classiques de la philosophie et de la littérature occidentales – pourtant conçu jusqu’alors comme la base même de l’émancipation intellectuelle de l’individu – avait fini par être relégué à l’arrière-plan du programme de certaines universités au motif qu’il serait le produit des préjugés racistes et sexistes de l’Occident. « Décolonisons les arts et la culture ! », continuent ainsi de s’exclamer, en Amérique comme de plus en plus en Europe, des collectifs d’artistes ou d’universitaires, pour qui (ainsi que le dit la militante féministe et « décoloniale » Françoise Vergès1) « les Blancs doivent apprendre à renoncer à leurs privilèges ».  

L’Amérique d’aujourd’hui peut-elle désormais se concevoir, au rebours de ce que constatait Dinesh D’Souza au début des années 90, comme « des îlots de liberté au milieu d’un océan de répression » ? 

Jadis essentiellement cantonné aux milieux universitaires, le politiquement correct n’a cessé depuis lors de gagner des pans entiers de la société américaine, débordant largement le cadre des milieux académiques, des médias « mainstream » et de Hollywood, pour s’étendre désormais aux départements des ressources humaines de plusieurs grands groupes privés, dont la « culture d’entreprise » ne doit laisser aucun doute quant à l’ambition affichée de promouvoir ce que le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté (voir son essai La Révolution racialiste, Paris, Les Presses de la Cité, 2021) appelle le « régime diversitaire ».  

Précisons que l’on peut très bien souhaiter voir la diversité s’épanouir davantage, dans l’entreprise comme dans le reste de la société civile, sans pour autant adhérer aux présupposés du système diversitaire, lequel entend réintroduire paradoxalement dans le fonctionnement des organisation des critères comme la « race » ou le genre, là où on avait pu initialement penser qu’une des vertus de la civilisation occidentale tenait précisément au fait qu’on n’enfermât plus un individu dans une catégorie sociale quelle qu’elle fût, et qu’on le laissât enfin libre d’être l’architecte de sa propre destinée. Mais les apôtres de la société « inclusive » abhorrent plus que tout l’individualisme libéral et l’esprit universaliste des Lumières, lesquels ne seraient pour eux que le masque de la volonté de puissance inhérente à « l’homme blanc occidental ». 

On peut dès lors se demander comment l’Amérique sortira de cette « crise civilisationnelle » sans précédent, à laquelle elle se trouve confrontée depuis plusieurs années ? Verra-t-on apparaître un mouvement comparable à celui du Tea Party, qui avait émergé en réaction à la reprise de la croissance du Big Governementà la suite de la crise économique de la fin des années 2000 ? Ou bien la culture du « wokisme » et de l’« intersectionnalité » achèvera-t-elle d’imposer sa domination idéologique sans partage sur l’ensemble de la société, au point de reléguer aux oubliettes de l’histoire les principes fondamentaux de la Révolution américaine, sur lesquels les États-Unis avaient été fondés depuis leur création ?  

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

1 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/10/07/decoloniser-les-arts-les-blancs-doivent-apprendre-a-renoncer-a-leurs-privileges_5366002_3212.html