Pour la première fois dans l’histoire des élections municipales, le thème du logement aura figuré parmi les grandes questions pour lesquelles les candidats se seront senti obligés d’articuler des propositions. La raison en est simple : partout sur le territoire ou presque, certes avec des degrés de gravité différents, se loger est difficile. Aucune de nos onze métropoles n’échappe à ce phénomène et les villes moyennes de France, en devenant plus prisées que jamais par la population, les ont rejointes pour la plupart au nombre des territoires tendus. Enfin, les communes rurbaines ou rurales, que les ménages imaginent volontiers comme lieux d’habitat heureux, ne disposent pas non plus de réponses suffisantes et en souffrent. Le pays n’avait pas vu venir ce mal qui a fini par contaminer tout l’hexagone et l’outre-mer. C’est au point que l’adage « Maire bâtisseur, maire battu » ne semble plus d’actualité et que les électeurs, sans abandonner leurs paradoxes et leurs injonctions contradictoires, attendent des solutions pour abonder l’offre, fût-ce par la construction de nouveaux programmes, si possible pas dans leur champ de vision…
On voit ainsi les futurs élus ou ceux qui souhaitent renouveler leur mandat ne négliger aucun de leurs pouvoirs pour inventer une politique à part entière et faire feu de tout bois, production privée, quotas de logements sociaux, outils de régulation des meublés de tourisme, de la vacance, des résidences secondaires, des loyers, de l’habitat indigne… La fiscalité locale constitue aussi un moyen d’action puissant, dont l’usage est scruté par les administrés alors qu’ils ne s’y intéressaient guère lors des précédentes élections. La palette des prérogatives et surtout le recours qui y est fait se sont élargis au fil des ans et la future loi de décentralisation, qui sera déposée sur le bureau du Sénat après les municipales, promet d’en rajouter. Les électeurs ne s’y trompent pas. À Paris, à Lyon, à Toulouse, à Marseille, le logement pourrait bien compter parmi les tout premiers critères de choix des maires et les programmes sont à cet égard clivants.
Pourtant, l’essentiel n’est pas dit dans les discours publics, ou en tout cas pas avec la clarté requise. Le problème de tous les maires de France au cours du mandat à venir sera l’obsolescence technique des immeubles qui constituent le parc de nos cœurs de villes, quelle que soit leur importance, des capitales régionales aux villages. Ce qui fait le charme de nos communes, leur profondeur historique, y compris celles qui ont dû se reconstruire après la guerre ou des épisodes destructeurs naturels, est aussi la cause de leur fragilité. Le sujet est à la fois microéconomique, concernant les habitants d’un immeuble, d’un groupe d’immeubles ou d’un quartier, et macroéconomique tant il touche d’habitations et de ménages. Ce phénomène a d’ailleurs trois dimensions, qui se cumulent. Celle du vieillissement pur et simple de bâtis datant de plusieurs siècles à plusieurs dizaines d’années, celle de la contreperformance environnementale et celle de la menace urgente du fait du dérèglement climatique à des endroits de plus en plus nombreux du territoire.
Sur le dernier point, le désarroi des élus s’exprime déjà, et le temps est loin où n’étaient concernées que quelques communes, éveillant la compassion de la nation, pour le reste assez indifférente au malheur d’un village situé au bord d’une rivière de plus en plus souvent en crue ou exposé aux feux de la forêt la plus proche. On sait ainsi que le retrait-gonflement des argiles touche désormais un tiers du territoire, que le recul du trait de côte menace 450 000 habitations à l’échéance 2050, que la fragilisation du sous-sol et le bouleversement de l’écosystème par la construction des infrastructures de transport, tellement désirées, affectent toutes nos grandes villes. Les malheurs individuels et collectifs sont mis sous nos yeux par les médias, et nous ne détournons plus les yeux quand la maison brûle – pour reprendre la formule choc du Président Chirac. Dans le même paradigme, la nécessité de rehausser les performances écologiques de nos communes ne fait plus de doute, pour contrer et anticiper les évolutions du climat et leurs conséquences. La végétalisation des espaces publics et des façades ou des toits, la création d’îlots de fraîcheur et la déminéralisation des villes, l’isolation thermique contre le froid et la chaleur, le développement des mobilités douces et propres, tous ces efforts vont coûter et pourtant il va falloir les déployer sans plus attendre. Les finances du bloc communal ne peuvent qu’être très éprouvées par ces actions, des plus urgentes aux moins pressantes. On voit mal comment les impôts et taxes locaux n’augmenteraient pas dans ces conditions…
Et puis il y a la péremption de nos immeubles privés, notamment en copropriété en cœur de commune, et de nos bâtiments publics. Nous avons vécu avec la conviction que l’immeuble était éternel et ne bougeait pas. Nous n’avons collectivement absolument pas pourvu à pérenniser notre habitat. Nous avons procrastiné, sans conscience que nous dévalorisions notre patrimoine commun. Les syndics ont tous l’expérience de ces travaux conseillés et refusés « puisqu’ils n’étaient pas vraiment nécessaires », renvoyés d’assemblée générale en assemblée générale, de ces ravalements votés in extremis parce que la mairie a adressé une injonction de faire, menaçant de décréter un arrêté de péril.
Le chantier que les maires ont face à eux est vertigineux et relève du cauchemar. Les maires et leurs administrés. Les fonds publics, qui ne sont jamais que des fonds privés collectés, et l’épargne ou la capacité d’endettement des ménages vont être mis à contribution dans les années qui viennent à un point que nous ne soupçonnons pas. Les élus locaux vont devoir porter cet élan, le catalyser, par d’ambitieuses opérations de rénovation, de reconstruction parfois, par la mobilisation des moyens nécessaires et l’ingénierie financière la plus adaptée. Ces projections ne figurent pas dans les programmes, ou dans bien peu d’entre eux, probablement parce qu’ils ne feraient pas rêver et aussi parce que, quel que soit le candidat et sa sensibilité, elles vont s’imposer et ne sont pas matière à différenciation. Néanmoins, cette action pour l’avenir de nos communes et le patrimoine des générations futures est l’une des plus honorables qui soient. Les maires qui l’engageront avec volontarisme auront bien mérité de leurs habitants et auront accompli l’une de leurs missions cardinales, travailler à l’éternité de nos villes et de nos villages.


















