Dans un contexte de compétition technologique accrue entre grandes puissances, la maîtrise des technologies critiques conditionne désormais la capacité d’action économique, sécuritaire et politique des États. Pour Matthias Wachter, la souveraineté technologique de l’Europe ne relève pas de l’autarcie, mais de la possibilité de préserver son autonomie stratégique et son influence dans un ordre international marqué par l’intensification des rivalités 1
LA SOUVERAINETÉ SIGNIFIE CAPACITÉ D’ACTION, NON AUTARCIE
La technologie est devenue un instrument central de la puissance. Elle conditionne la force économique, les capacités militaires et la liberté d’action politique. Pour l’Europe, et tout particulièrement pour l’Allemagne et la France, une question décisive s’impose : dans un monde où la maîtrise technologique détermine de plus en plus l’influence géopolitique, notre souveraineté est-elle encore pleine et entière ?
La notion de souveraineté technologique est fréquemment mal comprise. Certains l’assimilent à une forme d’autarcie. D’autres y voient l’expression d’une politique industrielle protectionniste. Ces interprétations sont réductrices.
La souveraineté technologique ne consiste pas à tout produire soi-même. Elle renvoie à la capacité d’agir en toutes circonstances, sur les plans économique, politique et sécuritaire. Un État souverain ne peut être exposé au chantage d’acteurs isolés. Il maîtrise les technologies critiques, est en mesure, si nécessaire, de les développer lui-même ou de diversifier ses sources d’approvisionnement, et conserve le contrôle stratégique de leur utilisation.
Du point de vue allemand, cette distinction est fondamentale. Ouverture et souveraineté ne s’opposent pas. Bien au contraire : une véritable ouverture repose sur des capacités propres et solides.
L’UKRAINE, RÉVÉLATRICE DU DANGER STRATÉGIQUE DE LA DÉPENDANCE
La guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine a mis en lumière une réalité inconfortable : en matière de sécurité, l’Europe demeure plus dépendante qu’elle ne l’imaginait.
Le soutien militaire apporté à l’Ukraine en fournit une démonstration particulièrement claire. Les États européens contribuent de manière significative à l’effort collectif. Toutefois, certaines capacités essentielles resteraient indisponibles à une échelle suffisante sans l’appui des États-Unis. C’est notamment le cas du renseignement satellitaire, des communications stratégiques, de la conduite numérique des opérations, du renseignement d’origine électromagnétique ou encore des systèmes informatiques militaires hautement intégrés.
Ni l’Allemagne, ni la France, ni même l’Europe dans son ensemble ne sont aujourd’hui en mesure de se substituer pleinement aux États-Unis dans ces domaines. Il ne s’agit pas d’une appréciation politique, mais d’un constat stratégique.
ÉTATS-UNIS : LE RÔLE STRUCTURANT DU MILITAIRE DANS L’INNOVATION
La prééminence technologique américaine n’a rien de fortuit. Elle résulte d’un système d’innovation construit patiemment sur plusieurs décennies, fondé sur la cohérence stratégique et la continuité des investissements.
Les États-Unis consacrent des moyens considérables et durables à la recherche et à l’enseignement supérieur. Les universités y jouent un double rôle : moteurs de l’innovation et pôles d’attraction des talents internationaux.
À cela s’ajoute un écosystème privé sans équivalent. Capital-risque abondant, culture entrepreneuriale affirmée et forte tolérance au risque favorisent l’émergence rapide de technologies nouvelles et leur passage à l’échelle industrielle.
Le rôle du secteur militaire, souvent sous-estimé en Europe, est central dans cette dynamique. Le Département de la Défense n’est pas seulement un utilisateur de technologies émergentes ; il en est l’un des principaux développeurs et financeurs. Il agit à la fois comme investisseur stratégique de long terme et comme client de référence, offrant des débouchés stables et structurants.
Des domaines tels que les lanceurs réutilisables, l’intelligence artificielle, les drones, les semi-conducteurs, les infrastructures Internet ou les architectures cloud ont été fortement stimulés par la demande militaire. Les grandes entreprises technologiques collaborent étroitement avec les autorités de sécurité, et les innovations issues du secteur civil sont de plus en plus adaptées à des applications de défense.
Cette imbrication étroite entre défense et industrie de haute technologie confère aux États-Unis un avantage structurel durable en matière d’innovation. La politique technologique américaine s’inscrit dans un récit stratégique explicite : la primauté technologique est la condition du leadership mondial. En Europe, un récit d’une telle clarté ne s’est, à ce stade, imposé que de manière partielle.
La dépendance technologique se traduit mécaniquement par une dépendance sécuritaire. Celui qui ne maîtrise pas les technologies critiques voit sa capacité autonome de gestion des crises limitée. Dès lors, la souveraineté technologique apparaît non comme un objectif abstrait, mais comme une condition essentielle de la capacité d’action géopolitique.
EUROPE : RÉGULER PLUTÔT QUE PRODUIRE
La politique européenne d’innovation s’inscrit traditionnellement dans une logique différente. Elle accorde une place centrale à la régulation, à la protection des valeurs sociétales et à des architectures institutionnelles complexes.
Ce modèle n’est pas dénué de forces : il favorise la stabilité, nourrit la confiance et accompagne l’acceptabilité sociale du progrès technologique. Toutefois, dans un contexte de compétition mondiale accrue, il révèle aussi des fragilités structurelles.
Les dynamiques d’innovation y sont souvent plus lentes. Les processus décisionnels demeurent fragmentés. Les priorités varient d’un État membre à l’autre. Les programmes se superposent sans toujours s’inscrire dans une stratégie unifiée. Surtout, l’Europe tend à réguler avant même que les marchés ne soient pleinement constitués.
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle en offre une illustration significative : il instaure des exigences élevées avant même l’émergence d’écosystèmes d’IA capables d’atteindre une masse critique, ce qui alourdit la charge pesant sur les start-up et les entreprises européennes dans la compétition internationale.
Or, l’Union semble tirer des enseignements limités de ces expériences. Le projet d’EU Space Act, s’il était adopté en l’état, risquerait d’ajouter de nouvelles contraintes à l’écosystème spatial européen, au moment même où celui-ci accuse déjà un retard notable face aux États-Unis.
Tandis que les États-Unis privilégient la concurrence, l’accès au capital et la montée en puissance rapide des technologies, l’Europe cherche fréquemment à concilier simultanément innovation, régulation, durabilité et transformation sociétale. Cette ambition globale est légitime, mais elle se traduit trop souvent par une accumulation de complexités plutôt que par une accélération. Le risque est alors clair : perdre en vitesse et, à terme, en pertinence technologique.
POURQUOI LES INITIATIVES EUROPÉENNES PEINENT À RÉDUIRE LE RETARD
L’Europe ne souffre ni d’un déficit de stratégies ni d’un manque de programmes. Les feuilles de route se multiplient, les annonces politiques également. Pourtant, malgré cette densité d’initiatives, l’écart technologique avec les États-Unis se résorbe à peine.
Plusieurs facteurs structurels expliquent cette difficulté. La fragmentation politique ralentit la prise de décision et complique la mise en œuvre cohérente des projets. Les intérêts nationaux divergents entravent la concentration des moyens. Le capital-risque demeure insuffisant pour soutenir la montée en puissance rapide d’entreprises technologiques capables de s’imposer à l’échelle mondiale. Par ailleurs, les investissements privés en recherche et développement restent nettement inférieurs à ceux des grands groupes technologiques américains. Enfin, la régulation intervient fréquemment en amont de la phase de marché, ce qui peut freiner l’expérimentation et la croissance.
Les conséquences sont visibles. Dans des domaines stratégiques comme l’intelligence artificielle, la majorité des modèles de référence provient aujourd’hui des États-Unis. L’Europe demeure ainsi dépendante sur des segments clés des chaînes de valeur technologiques, y compris dans des infrastructures et des couches logicielles décisives.
PROGRAMME APOLLO : ARCHÉTYPE D’UNE POLITIQUE D’INNOVATION STRATÉGIQUE
Le programme Apollo ne se résumait pas à une ambition spatiale. Il constituait un vaste programme d’innovation stratégique, dont les retombées ont dépassé de loin l’objectif initial de conquête lunaire.
La réussite de l’alunissage exigea le développement de technologies entièrement nouvelles : ordinateurs miniaturisés, méthodes pionnières d’ingénierie logicielle, matériaux innovants, procédés de fabrication d’une précision inédite. L’ampleur du défi imposait de repousser simultanément les frontières scientifiques, industrielles et organisationnelles.
Ces avancées ne sont pas restées confinées au secteur spatial. Elles ont irrigué de nombreuses industries civiles, de l’aéronautique à la médecine, en passant par l’informatique. Le progrès technologique n’y fut pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une mission politique clairement définie, soutenue par un financement durable et portée par une mobilisation collective.
L’Europe, à ce stade, ne dispose que rarement de projets d’ampleur comparable, structurés autour d’objectifs stratégiques explicites et inscrits dans la durée.
DÉPENDANCES DANS LES TECHNOLOGIES CLÉS
La souveraineté technologique se joue aujourd’hui dans un nombre restreint de domaines centraux : microélectronique, intelligence artificielle, infrastructures de cloud et de données, réseaux de communication, nouveaux matériaux, systèmes spatiaux et satellitaires.
Les chaînes de valeur mondiales accroissent l’efficacité, mais elles engendrent également des dépendances. La souveraineté implique dès lors une diversification stratégique et la maîtrise des segments critiques, plutôt qu’une production nationale intégrale.
SOUVERAINETÉ NUMÉRIQUE : UNE CAPACITÉ D’AUTODÉTERMINATION
La souveraineté numérique ne se confond pas avec l’indépendance technologique. Elle renvoie avant tout à une capacité d’autodétermination.
Un État souverain peut recourir à des technologies étrangères sans renoncer au contrôle de ses données, de sa sécurité ou de ses processus décisionnels. La question essentielle n’est donc pas l’origine des technologies utilisées, mais la préservation de la capacité d’action et du contrôle stratégique qui en découle.
DONNÉES ET PLATEFORMES : NOUVEAUX FONDEMENTS DE LA PUISSANCE
Les données constituent la ressource stratégique centrale de l’économie numérique. Elles alimentent l’intelligence artificielle, soutiennent l’émergence de nouveaux modèles économiques et structurent l’innovation industrielle.
L’Europe a identifié très tôt le potentiel des espaces de données industriels coopératifs comme levier de création de valeur et d’autonomie. Toutefois, les marchés de plateformes obéissent à une logique de concentration et de montée en échelle mondiale. Sans taille de marché suffisante ni mise en œuvre rapide, aucune alternative crédible ne peut s’imposer durablement.
HYPERSCALERS, OPEN SOURCE ET ILLUSION DE SOUVERAINETÉ
Les standards ouverts et les solutions open source peuvent contribuer à réduire certaines dépendances technologiques.
Cependant, le risque d’une souveraineté illusoire demeure. Des technologies peuvent être qualifiées de « souveraines » alors même que subsistent des dépendances critiques, qu’il s’agisse d’infrastructures, de composants essentiels ou de capacités de maintenance.
La souveraineté technologique exige dès lors une transparence sur les chaînes de dépendance, une gouvernance clairement définie et une capacité effective de contrôle.
OPTIONS STRATÉGIQUES POUR L’EUROPE
L’Europe doit définir des priorités technologiques explicites et concentrer ses ressources sur un nombre limité de domaines stratégiques. La dispersion des moyens affaiblit l’impact ; la focalisation est une condition d’efficacité.
L’État a également vocation à jouer un rôle plus affirmé d’investisseur stratégique et de client de référence. La commande publique peut structurer des marchés, sécuriser des débouchés et accélérer l’innovation, en particulier dans les secteurs de la sécurité et de la défense.
La montée en puissance industrielle doit devenir un objectif politique assumé. L’Europe dispose d’excellentes capacités de recherche, mais peine encore à transformer ces atouts en champions technologiques d’envergure mondiale. Dans cette perspective, les alliances industrielles, notamment franco-allemandes, sont déterminantes pour atteindre une taille critique, mutualiser les compétences et réduire la fragmentation.
Enfin, la régulation demeure indispensable. Elle doit toutefois être conçue de manière à accompagner l’innovation et à préserver la rapidité d’exécution, plutôt qu’à en freiner le développement.
UNE RESPONSABILITÉ FRANCO-ALLEMANDE
L’Allemagne et la France portent une responsabilité particulière. L’Allemagne apporte capacité industrielle et ingénierie ; la France dispose de grands programmes stratégiques et d’une forte capacité d’action étatique. Ensemble, elles pourraient repositionner stratégiquement l’Europe. La souveraineté technologique est aussi un projet d’intégration européenne.
SEULE LA SOUVERAINETÉ GARANTIT LA LIBERTÉ D’ACTION
L’Europe n’est pas confrontée à une alternative entre mondialisation et souveraineté. L’enjeu consiste au contraire à sécuriser l’ouverture par la consolidation de ses propres capacités.
La souveraineté technologique ne relève ni du repli ni de l’isolement. Elle renvoie à la liberté de choix, à la résilience face aux chocs et à la capacité d’action des démocraties dans un environnement marqué par la compétition stratégique.
Une dépendance technologique durable se traduit, à terme, par une érosion de l’influence politique. À l’inverse, le développement de capacités propres permet de construire des partenariats équilibrés et de peser dans la définition des règles du jeu international.
La souveraineté technologique n’est donc pas une fin en soi. Elle constitue la condition pour que l’Europe puisse préserver ses valeurs, défendre son modèle démocratique et assumer pleinement son rôle dans le monde, en toute autonomie.
Matthias Wachter,
Co-directeur Innovation, Sécurité et Technologies Fédération de l’Industrie Allemande (BDI)
- Cet article reflète l’opinion personnelle de son auteur. ↩



















