En adoptant, le 23 juin, sa position sur le projet d’euro numérique (€N), la commission économique et monétaire du Parlement européen a franchi une étape décisive. Les négociations qui s’ouvrent désormais avec le Conseil engagent bien davantage qu’une réforme des moyens de paiement : elles concernent la capacité de l’Union européenne à préserver sa souveraineté monétaire à l’ère numérique[1].
La souveraineté et la compétitivité de l’Union européenne (UE) sont aujourd’hui confrontées à une transformation profonde des systèmes de paiement. Les paiements numériques ont largement dépassé l’usage des espèces, tandis que les infrastructures permettant leur fonctionnement sont, pour une large part, contrôlées par des acteurs non européens. Six transactions par carte sur dix dans l’UE transitent par les réseaux Visa et Mastercard, auxquels s’ajoute la domination croissante d’Apple Pay et de Google Pay dans les paiements mobiles. Cette situation soulève un enjeu qui dépasse largement la seule concurrence économique : celui de la souveraineté monétaire européenne.
Une dépendance qui fragilise la souveraineté européenne
Le système monétaire européen repose aujourd’hui sur deux formes de monnaie publique émises par la Banque centrale européenne – les billets et les réserves détenues par les banques commerciales – tandis que les paiements du quotidien reposent principalement sur de la monnaie bancaire privée. À mesure que les espèces reculent, le risque apparaît de voir disparaître, dans les usages quotidiens, la présence de la monnaie publique au profit de solutions privées, souvent contrôlées par des acteurs étrangers.
Cette dépendance présente plusieurs risques. Elle accroît le coût des paiements pour les acteurs européens, favorise la captation des données et de la valeur ajoutée par des entreprises extra-européennes et expose l’UE à des risques géopolitiques. Les sanctions extraterritoriales américaines ont montré que les infrastructures de paiement pouvaient être utilisées comme des instruments de puissance. Dans un monde où les infrastructures numériques deviennent un élément essentiel de la souveraineté, l’Europe ne peut ignorer cette évolution.
L’Union européenne a pourtant construit un cadre performant pour les paiements. L’espace unique de paiement en euros (SEPA), le développement des paiements instantanés avec TIPS et les différentes réformes des services de paiement ont permis d’améliorer l’intégration du marché européen. Mais ces avancées ne répondent pas entièrement au défi posé par la numérisation croissante de la monnaie.
Parallèlement, les autres grandes puissances avancent rapidement. En Chine, les plateformes privées ont profondément transformé les paiements avant que les autorités ne développent le yuan numérique. Aux États-Unis, les réseaux de cartes et les grandes entreprises technologiques confortent leur domination mondiale. L’Europe ne peut rester durablement en dehors et dépendante de ces infrastructures.
L’euro numérique, une réponse à la révolution des paiements
C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet d’€N porté par la Banque centrale européenne. Son objectif n’est pas de créer une nouvelle monnaie mais de permettre à la monnaie publique d’exister également sous une forme numérique. L’€N constituerait ainsi un complément aux billets, destiné aux paiements de détail et accessible à l’ensemble des citoyens européens.
Contrairement à certaines idées reçues, il ne s’agirait ni d’une cryptomonnaie ni d’un actif d’investissement. Il prendrait la forme d’un portefeuille numérique distribué par les banques et les prestataires de paiement. Les billets continueraient naturellement de circuler ; l’€N viendrait simplement prolonger leur usage dans une économie où les paiements sont de plus en plus dématérialisés.
Le projet prévoit plusieurs garanties destinées à préserver l’équilibre du système financier. Les montants pouvant être détenus seraient plafonnés afin d’éviter une fuite des dépôts bancaires. L’€N ne serait pas rémunéré afin de ne pas concurrencer les produits d’épargne. Les paiements hors ligne offriraient un niveau élevé de confidentialité, tandis que la Banque centrale n’aurait pas accès aux données individuelles des paiements en ligne.
Le débat politique porte aujourd’hui sur les modalités de cette mise en œuvre : équilibre entre intervention publique et rôle des banques, protection de la vie privée, interopérabilité avec les systèmes existants, calendrier de déploiement et accessibilité pour tous les citoyens. Le vote de la position du Parlement le 23 juin, de la commission économique et monétaire du Parlement européen constitue une étape importante puisqu’il ouvre la voie aux négociations entre le Parlement et le Conseil afin d’aboutir à un cadre législatif commun.
Un choix politique pour l’Europe
Face à ce projet, plusieurs initiatives privées se développent également, au premier rang desquelles Wero, porté par plusieurs grandes banques européennes. Ces solutions représentent un progrès important pour renforcer l’autonomie européenne dans les paiements. Elles ne répondent cependant pas à l’ensemble des enjeux de souveraineté. Reposant sur de la monnaie bancaire commerciale, elles ne peuvent se substituer à une monnaie publique émise par la Banque centrale ni offrir les mêmes garanties en matière de stabilité, de confiance et d’indépendance stratégique.
Les critiques formulées à l’encontre de l’€N concernent principalement le risque d’affaiblissement des banques, le coût du projet, la protection de la vie privée ou encore les choix technologiques retenus. Ces objections méritent d’être prises en considération, mais elles ne remettent pas en cause la logique d’ensemble. Les plafonds de détention limitent les risques pour les banques ; les garanties de confidentialité répondent aux préoccupations des citoyens ; et l’€N est conçu pour compléter les solutions privées plutôt que pour les remplacer.
Le véritable enjeu réside donc dans la complémentarité entre acteurs publics et privés. Le système monétaire européen repose depuis toujours sur cette articulation : la Banque centrale garantit la monnaie tandis que les établissements financiers assurent sa distribution et développent les services de paiement. L’€N s’inscrit pleinement dans cette logique en fournissant une infrastructure commune sur laquelle les acteurs privés pourront continuer à innover.
Au-delà de ses aspects techniques, l’€N constitue avant tout un choix politique. Trois options s’offrent à l’Union européenne : accepter une dépendance croissante à l’égard des infrastructures étrangères ; s’en remettre exclusivement à des initiatives privées, sans garantie complète de souveraineté ; ou développer une monnaie publique numérique complémentaire des innovations du secteur privé. Cette dernière voie est la seule qui permette de concilier innovation, sécurité, intégration du marché intérieur et autonomie stratégique.
Vingt-cinq ans après la création des billets en euros, l’Union européenne est confrontée à une nouvelle étape de son intégration monétaire. Dans une économie où les paiements deviennent essentiellement numériques, préserver la confiance dans la monnaie unique suppose désormais de maîtriser également les infrastructures qui permettent son utilisation. L’€N apparaît ainsi tant comme une innovation technologique que comme un instrument appelé à renforcer durablement la souveraineté monétaire européenne.
Pervenche Berès,
Présidente de l’Association Europe-Finances_Régulations (AEFR)



















