Cet article est aussi disponible sur Questions Géopolitiques – Le carnet des masters en géopolitique de la FASSED et explore pourquoi la province irakienne de Bassora présente un paradoxe saisissant : tout en constituant le poumon de la production pétrolière nationale, elle concentre les manifestations les plus aiguës de privation et de pauvreté dans ce pays.

Un Irakien observe une usine de traitement de gaz et de produits pétrochimiques en feu dans la région d’Al-Zoubaïr, riche en pétrole, dans la province de Bassora, lors de l’invasion de l’Irak menée par les États-Unis en mars 2003 (photographie de Tom Stoddart).
Plus de 40 % de ses habitants vivent ainsi dans des conditions précaires, sans logement décent ni accès aux services essentiels, tandis que le taux de chômage dépasse les 20 %. Cette dissociation entre rente pétrolière et dépossession économique, matérielle, politique et symbolique, est fondamentale. Loin de se résumer à des revendications éphémères, les soulèvements répétés à Bassora doivent en effet être lus comme autant de tentatives de rééquilibrage d’un système jugé profondément inique et corrompu. La vengeance, à cet égard, est une grammaire politique cruciale qui façonne des cibles, des modes d’action et la temporalité de ces révoltes, offrant donc un cadre d’analyse clé pour comprendre les conflits au sein des économies dites extractives.
L’économie politique du pétrole révèle au moins trois mécanismes distincts à Bassora. Premièrement, la rente pétrolière engendre une dépendance systémique : l’État privilégie l’exportation d’hydrocarbures au détriment de la diversification économique, fragilisant les institutions et réduisant les capacités d’investissement. Malgré la production de plus de 70 % du brut irakien, les infrastructures essentielles – eau, assainissement, électricité, transport – sont obsolètes depuis des décennies, faute de financements suffisants et de capacités institutionnelles adéquates. Deuxièmement, la centralisation de la rente a créé de profonds déséquilibres. Bassora supporte ainsi les coûts écologiques et sociétaux de l’extraction pétrolière, dont les gains sont cependant captés par Bagdad, emblème d’un conflit centre-périphérie où la province ne contrôle ni la commercialisation ni l’allocation des revenus. Troisièmement, l’industrie pétrolière opère comme un dispositif de pouvoir qui hiérarchise les territoires et expose les habitants, le pétrole étant une composante clé des rapports entre État et communautés.
Contrairement aux théories classiques suggérant que la rente achèterait la paix sociale, Bassora reste le théâtre d’incessantes révoltes. L’effondrement des infrastructures, outre la perception d’un accaparement indu de la rente, a engendré une dispersion de l’autorité et un profond sentiment de colère. Depuis 2015, les révoltes sont avant tout matérielles, réaction à la dégradation de la situation locale, et visent une réparation des déséquilibres et abus issus des logiques extractives. Ces soulèvements, déclenchés par des incidents tels le manque d’eau, les coupures de courant et la pollution, expriment un ressentiment tantôt modéré (blocages de bâtiments), tantôt plus radical (sabotages d’infrastructures).
Historiquement, Bassora formait le cœur battant de l’économie irakienne. Mais le secteur du pétrole n’y emploie qu’une fraction restreinte de la population, les revenus finissant réorientés vers d’autres projets lancés par l’État central. L’infrastructure rend la province vulnérable aux désordres environnementaux et géopolitiques, parmi lesquels une crise climatique exacerbée par l’extraction et qui rend la vie quotidienne irrespirable au sens propre comme figuré. L’incertitude écologique est devenue constitutive de la « condition basraouie » elle-même et n’est pas sans nourrir d’âpres désirs de revanche. Le pétrole a désarmé la jeunesse, exclue des perspectives économiques et d’une allocation équitable des revenus de la rente, ce qui accéléré l’urbanisation informelle ainsi que le délitement des structures de pouvoir. Bassora apparaît comme l’actrice malheureuse d’un théâtre pétro-politique où le cumul d’inégalités et de souffrances a rendu l’existence impossible.
Les soulèvements populaires sont un cycle contestataire récurrent. La phase 2015-2022 fut ainsi marquée par des révoltes initiées au travers d’une série de pénuries chroniques ayant culminé dans des attaques contre les institutions et les installations pétrolières. La colère s’est focalisée sur ces installations, faute d’une médiation crédible. La récurrence des manifestations traduit quant à elle une crise structurelle, à savoir une négation des besoins élémentaires de la population par un État qui a abandonné Bassora en laissant place à une violence de plus en plus destructrice.
La colère des manifestants n’est ni nouvelle, ni improvisée. Chaque année, ils obstruent tactiquement les infrastructures, routes et ponts, et s’en prennent aux intérêts des majors pétrolières pour mieux les punir de ces méfaits. On a vu aussi comment les plateformes numériques ont facilité leur coordination en rendant visible l’omniprésence de l’injustice et en dénonçant un statu quo qui rend la vie suffocante. Ce ciblage des lieux associés au pouvoir renvoie à la perception d’une collusion entre élites et industrie extractive. Ce n’est pas tant la rente en elle-même que la pauvreté extrême qu’elle a causée qui est attaquée. Au fil du temps, le déficit patent de redistribution des bienfaits supposés du pétrole a fini par éroder toute confiance.
Ces logiques délétères ont donc pavé la voie à une vengeance nourrie par des décennies d’inégalités et d’humiliations. Dès les années 1930, soulignons que les travailleurs de la province constataient qu’ils ne tireraient aucun profit de cette exploitation, tandis que la nationalisation du secteur pétrolier et l’emprise du parti Baath marginalisaient Bassora, ses revenus servant principalement à financer l’armée et de grands projets nationaux au détriment des investissements provinciaux. Puis la répression féroce du régime renforça l’identification de l’État central, des entreprises et des élites comme coupables du déclin du gouvernorat, qui paya un lourd tribut à la guerre contre l’Iran également (1980-1988). La vengeance a en quelque sorte mué en seule issue possible, transformant les révoltes en espaces de rétribution contre un système de privation objectivement intolérable.
Dans une économie rentière comme celle qui prévaut en Irak, la vengeance exprime une volonté de restitution collective, causée par des injustices qui n’ont jamais été réparées. À Bassora, ces injustices sont les effets directs d’une trajectoire qui a sacrifié la province sur l’autel de calculs égoïstes, internes et externes. Des décennies durant, la province ne cessa de dénoncer son effacement à la fois identitaire et politique au sein d’un ensemble irakien à l’origine façonné de manière arbitraire. Ce sentiment d’une infériorité imposée par Bagdad et par l’extérieur, de même que la rancœur face à la passivité des autorités et à l’enrichissement d’autres territoires, ont été des moteurs de politisation et de rébellion.
De cet abaissement de Bassora est née une réponse visant à « mettre à plat » un rapport de force asymétrique, ciblant la logique extractive en lui infligeant des dommages de plus en plus grands dans l’espoir d’un changement tangible. La vengeance a agi tel un principe organisateur face à une autorité discréditée, autour de trois fonctions : expressive (rendre visible la province), performative (dire que l’extraction a un coût) et identitaire (restaurer la dignité et affirmer une autonomie régionale).
La vengeance n’est pas un excès irrationnel mais un mode d’action politique, en effet, un langage pétri de codes et de pratiques. Ici, les récits de privations ont librement circulé et validé la notion d’une riposte nécessaire à un désenchantement légitime, compensant le défaut de gouvernance et traduisant l’incapacité pour les protestataires de recourir aux institutions officielles pour faire état de leur insatisfaction. Autrement dit, la vengeance a permis à Bassora de recouvrer un semblant de liberté et de fierté.
Dans l’absolu, le cas de Bassora ne fait pas exception au « régime de vengeance » ayant pris le pas en Irak depuis le printemps 2003, caractérisé par une confiscation généralisée, une érosion des institutions et des révoltes orchestrées comme autant de représailles. La vengeance est le chaînon manquant des études relatives à la violence politique dans ce pays. À Bassora, la concentration des installations pétrolières a suscité une dépendance infinie et subordonné l’économie du gouvernorat à une activité qui ignore pour l’essentiel sa main-d’œuvre et ses besoins les plus cruciaux. Une hypercentralisation du pouvoir a de plus creusé le fossé entre les coûts de l’extraction et les bénéfices inexistants pour la population de Bassora, qui porte toute la charge d’externalités négatives sans retombées positives.
Pareille privation transforme l’extraction en un double conflit. En premier lieu, la précarité est invivable car cumulative. Au niveau institutionnel, une rente financière centralisée et la dispersion des prérogatives façonnent de surcroît un vide politique. Dans ce contexte, l’État est visible, mais uniquement à travers une industrie captée par des intérêts privés. La vengeance transfigure donc la dépossession en action collective lorsqu’une telle crise devient incompatible avec toute existence décente.
Ajoutons que le lien de causalité entre extraction, spoliation et représailles offre un cadre d’analyse fécond quant aux racines profondes des révoltes populaires à Bassora et dans d’autres environnements extractifs de ce type. Les désirs de vengeance constituent des indicateurs du défaut de légitimité des États rentiers et la situation à Bassora confirme bien des hypothèses déjà développées concernant les asymétries, la dépendance et la désinstitutionalisation qui sapent les incitations à l’investissement. Aujourd’hui, certains soulèvements hybrides, qui impliquent des acteurs miliciens en particulier, attirent aussi l’attention sur l’impératif d’un réexamen de la thèse de la « malédiction des ressources », à la lumière des affects politiques notamment.
La primauté de la vengeance associant étroitement extraction et mobilisation politique à Bassora invite à requalifier les révoltes qui éclatent, ici et là, dans les systèmes rentiers. Il est nécessaire, à ce titre, de conceptualiser cette vengeance afin de ne pas la réduire à une déviance, et de reconnaître qu’elle articule une économie politique complexe. Sur un plan empirique, la configuration de Bassora rappelle aussi la centralité du pétrole dans la production d’une fragilité endémique car les infrastructures pétrolières fonctionnent, in fine, comme des instruments de domination. Une question se pose dès lors : les révoltes liées à la rente permettent-elles de distinguer les formes émergentes d’une souveraineté plus localisée et fondée sur les représailles comme répertoire d’action et de construction ou reconstruction paradoxale d’une autorité lorsque celle-ci s’est morcelée, pour ne pas dire tout simplement effondrée ?
Références bibliographiques disponibles sur Rente pétrolière et représailles dans la province irakienne de Bassora – Questions Géopolitiques
Myriam Benraad
Professeure à l’Université d’Exeter, spécialiste du Moyen-Orient











