Au fond, la question posée par le tout récent rapport du Sénat n’est pas seulement celle de la gouvernance de l’AEFE (Agence pour l’enseignement français à l’étranger) ou de la place des groupes privés dans le développement du réseau.
Elle est en fait beaucoup plus exigeante. Que représente aujourd’hui l’école française à l’étranger ?
S’il ne s’agit que d’une offre éducative internationale de qualité, alors peu importe, au fond, qui l’opère, qui l’investit ou qui en tire les bénéfices, dès lors que les programmes sont respectés.
Mais si les lycées français à l’étranger sont autre chose — s’ils incarnent une certaine idée de la France, de la République et de l’universalisme — alors la réponse est toute autre. Depuis plus d’un siècle, la France ne diffuse pas uniquement une langue ou un diplôme.
Elle transmet une conception de l’émancipation par le savoir, de la liberté de conscience, de la raison critique, de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la laïcité, de la citoyenneté et de l’accès de chacun à la connaissance. Cette promesse républicaine dépasse les frontières nationales.
Elle appartient désormais à un patrimoine partagé. Des centaines de milliers de familles, françaises comme étrangères, choisissent ces établissements non parce qu’ils sont français, mais parce qu’ils portent une certaine idée de l’école : une école qui forme des citoyens autant qu’elle prépare des étudiants ; une école qui enseigne les sciences sans renoncer aux humanités ; une école qui fait dialoguer les cultures sans renoncer à ses principes.
En cela, le réseau des lycées français à l’étranger est devenu un bien commun mondial. Comme tous les biens communs, il produit des bénéfices qui dépassent largement ceux qui le financent ou le fréquentent.Il renforce la francophonie, nourrit la coopération scientifique, crée des liens durables entre les peuples, contribue à la stabilité démocratique en diffusant l’esprit critique et les valeurs de l’État de droit, participe à la diplomatie française sans jamais se réduire à un instrument diplomatique.
En cela sa valeur est collective et c’est précisément pour cette raison qu’il ne peut être abandonné aux seules logiques du marché. Car le marché ne protège pas spontanément un bien commun : il investit là où la rentabilité est attendue.
La République, elle, doit être présente là où l’intérêt général l’exige : c’est toute la différence.
Le véritable débat n’est donc pas celui du public contre le privé. Il est celui de la responsabilité politique.Quelle part de ce bien commun voulons-nous continuer à porter collectivement ? Quelle part acceptons-nous de déléguer ? Jusqu’où l’État peut-il externaliser l’un de ses principaux instruments d’influence sans en altérer progressivement la nature ?
Ces questions dépassent largement le cas des lycées français à l’étranger. Elles concernent notre conception même de la puissance publique. À l’heure où l’Europe cherche à retrouver sa souveraineté industrielle, énergétique et technologique, la France ne peut accepter une forme de désarmement éducatif.
Car l’éducation est probablement la plus durable des politiques de puissance. Ses effets se mesurent non pas en années, mais en générations. Nous devons donc retrouver une ambition fidèle à notre histoire en préservant un pilotage public fort, en investisant davantage dans l’AEFE, en confortant les établissements en gestion directe, en garantissant une gouvernance exemplaire, en assurant la mixité sociale, en protégeant les personnels et en faisant de l’exigence pédagogique la première boussole de notre action.
C’est à cette condition que la France continuera d’offrir au monde davantage qu’un label. Elle offrira une promesse : la promesse qu’une République n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle considère l’éducation non comme un coût, ni comme un marché, mais comme le premier de ses biens communs.
Et c’est précisément parce que ce bien commun appartient désormais, par son rayonnement, au patrimoine intellectuel et démocratique mondial que la France a le devoir de demeurer, pleinement et durablement, son premier garant.
Yannick TRIGANCE
Secrétaire national PS Education
Conseiller régional Ile-de-France


















