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dans International, N°1118

La politique de santé de Donald Trump : entre liberté individuelle et défiance scientifique

Serge PapiernikParSerge Papiernik
30 septembre 2026
La politique de santé de Donald Trump : entre liberté individuelle et défiance scientifique
Analyse

À mi-mandat de son second mandat, Donald Trump imprime une inflexion majeure à la politique de santé américaine. En réduisant le rôle fédéral, en fragilisant l’autorité scientifique et en accentuant les tensions avec le monde universitaire, son administration remet en question un modèle longtemps fondé sur l’alliance entre recherche, innovation et puissance publique.

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a engagé une transformation profonde de la politique de santé américaine. Elle traduit une conception du rôle de l’État, de la liberté individuelle, de l’expertise scientifique et de la place du marché dans l’organisation des soins.

Pour un lecteur européen, ces réformes peuvent apparaître comme une remise en cause de l’État social. Pour une partie de l’opinion américaine, elles incarnent au contraire le retour à une conception ancienne de la responsabilité personnelle et de la limitation du pouvoir fédéral. Ayant exercé pendant quarante ans dans le système de santé américain, en Floride, dont une partie comme enseignant au Mount Sinai Medical Center de Miami Beach, j’ai pu observer de l’intérieur cette tension entre deux cultures sanitaires profondément différentes.

Cette expérience éclaire les contradictions d’un modèle partagé entre innovation médicale et inégalités d’accès aux soins,

puissance scientifique et défiance envers les institutions, dynamisme privé et affaiblissement de la santé publique.

DEUX VISIONS OPPOSÉES DE LA SANTÉ

Pour la plupart des Européens, et plus particulièrement pour les Français, la santé est un droit fondamental garanti par la collectivité : l’accès aux soins ne doit pas dépendre principalement des ressources de chacun.

L’histoire américaine est différente. Les États-Unis se sont construits autour d’une méfiance historique envers un pouvoir fédéral jugé trop envahissant. La santé y a longtemps été considérée comme relevant d’abord de la responsabilité individuelle et de la relation entre le patient, son médecin et son assureur. Medicare et Medicaid, instaurés dans les années 1960, ont créé deux piliers publics essentiels ; l’Affordable Care Act a ensuite élargi l’accès à la couverture, notamment par l’assurance privée et l’extension de Medicaid dans certains États. Mais ces évolutions n’ont jamais effacé la méfiance américaine envers Washington.

Donald Trump s’inscrit dans cette tradition. Ses partisans voient dans les programmes fédéraux une dépendance coûteuse ; ses détracteurs rappellent que les États-Unis dépensent plus que tous les autres pays développés pour des résultats sanitaires souvent inférieurs.

LA RÉDUCTION DU RÔLE FÉDÉRAL

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a entrepris de redéfinir la place du gouvernement fédéral dans le système de santé américain. Cette orientation ne rompt pas avec la tradition conservatrice ; elle l’approfondit. Elle repose sur l’idée que Washington intervient dans des domaines qui devraient relever d’abord des États, des professionnels, des assureurs et des citoyens. Medicaid, programme public financé conjointement par l’État fédéral et les États, assure une couverture médicale aux Américains les plus modestes et à certaines populations vulnérables. Il en est l’exemple le plus direct.

La réduction du rôle fédéral n’est pas une abstraction budgétaire : elle a des conséquences directes pour les patients. En diminuant les aides permettant d’acheter une assurance privée sur les plateformes de l’Affordable Care Act, l’administration Trump a entraîné une perte de couverture pour plusieurs millions d’Américains. Lorsque les plus modestes ou les plus jeunes quittent le marché de l’assurance, le risque se concentre sur ceux qui restent. Les primes augmentent fortement, parfois jusqu’à doubler ; ceux qui perdent leur assurance renoncent aux soins. C’est l’une des conséquences les plus brutales du recul fédéral¹ 1.

ROBERT F. KENNEDY JR. ET LE MOUVEMENT MAHA

L’une des évolutions les plus préoccupantes du second mandat est l’influence acquise par Robert F. Kennedy Jr. et le mouvement Make America Healthy Again. Elle repose sur un constat réel : malgré des dépenses de santé supérieures à celles de tous les autres pays développés, les États-Unis conservent une forte prévalence de l’obésité, du diabète, des maladies cardiovasculaires et d’autres pathologies chroniques.

Mais ce constat juste a servi de point d’appui à une remise en cause des fondements de la santé publique américaine. Au lieu de renforcer la prévention sur des bases scientifiques solides, l’administration a politisé plusieurs institutions sanitaires. Des experts ont été écartés ou marginalisés au profit de responsables choisis davantage pour leur loyauté politique que pour leur autorité scientifique.

Comme professionnel de santé ayant exercé aux États-Unis, cette évolution me paraît particulièrement grave. La santé publique ne peut fonctionner si les recommandations médicales deviennent des marqueurs idéologiques. Les recommandations vaccinales fédérales ont été modifiées ou rendues plus ambiguës, tandis que certains États ont assoupli leurs exigences vaccinales pour l’entrée à l’école.

La rougeole en est l’exemple le plus frappant. Le CDC recensait 2 134 cas confirmés aux États-Unis au 25 juin 2026, après 2 288 cas sur l’ensemble de l’année 2025, niveau le plus élevé depuis plusieurs décennies. Voir réapparaître des maladies évitables par la vaccination n’est pas un simple débat politique. C’est un échec de santé publique²2.

Le mouvement Make America Healthy Again a raison d’interroger les causes profondes des maladies chroniques. Mais lorsque cette ambition affaiblit les institutions scientifiques et sème le doute sur des recommandations vaccinales éprouvées, elle devient une politique de défiance envers l’expertise médicale.

LA DÉFIANCE ENVERS LA SCIENCE

L’un des traits les plus préoccupants de la politique sanitaire du second mandat tient à la place accordée à l’expertise scientifique. Les CDC, la FDA et les NIH ont longtemps été les piliers de la santé publique américaine. Leur autorité est aujourd’hui fragilisée par une défiance politique croissante envers les experts.

Lorsque les recommandations scientifiques sont reçues comme des prises de position idéologiques, la science perd de son autorité, mais la capacité de l’État à protéger sa population s’affaiblit aussi.

RECHERCHE BIOMÉDICALE ET FINANCEMENTS PRIVÉS

L’impact le plus durable du second mandat pourrait concerner la recherche biomédicale. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la puissance scientifique américaine repose sur un partenariat étroit entre l’État fédéral, les National Institutes of Health, la National Science Foundation, les universités, les centres hospitalo-universitaires et l’industrie privée. Ce financement public constitue l’un des socles de l’innovation médicale : selon le Brennan Center for Justice, il représente près de 200 milliards de dollars par an pour la recherche et le développement, tandis que les NIH et la NSF supervisent plus de 50 milliards de dollars de subventions annuelles.

Les coupes et gels décidés ou proposés par l’administration Trump ne touchent pas seulement quelques universités prestigieuses. En 2025, plus de 3 milliards de dollars de subventions déjà approuvés par le NIH et la NSF ont été gelés ou supprimés, et le projet budgétaire pour 2026 prévoyait 44 milliards de dollars de coupes supplémentaires, soit 22 % du financement fédéral de la recherche scientifique. Harvard Medical School, où plus de 350 subventions et contrats fédéraux représentant environ 230 millions de dollars ont été interrompus, n’en est qu’un exemple visible³3.

Le risque est double : désorganiser des laboratoires, retarder des essais cliniques et fragiliser des carrières scientifiques, mais aussi pousser les universités vers une dépendance accrue aux laboratoires pharmaceutiques, aux biotechnologies et aux grandes fondations. Ces partenariats sont nécessaires, mais un déséquilibre croissant pourrait privilégier les projets immédiatement rentables au détriment de la recherche fondamentale.

LES ALERTES SANITAIRES RÉCENTES

Les débats sur la réorganisation des agences fédérales ont pris une dimension particulière lors de plusieurs alertes sanitaires récentes. Les cas de hantavirus aux États-Unis et les résurgences d’Ebola rappellent que les maladies infectieuses émergentes demeurent une menace permanente dans un monde globalisé. Cette inquiétude dépasse les frontières américaines. Les coupes imposées à l’USAID ont touché des programmes essentiels de lutte contre le VIH, le paludisme et la mortalité maternelle, en particulier en Afrique. Selon une étude publiée dans The Lancet, leur maintien pourrait entraîner plus de 14 millions de décès supplémentaires d’ici 2030⁴4.

Ces réductions affaiblissent les systèmes de soins des pays dépendants de l’aide américaine, mais aussi la capacité collective à détecter et contenir les épidémies. Elles ravivent une question : les institutions fédérales disposent-elles encore des moyens nécessaires pour détecter une menace, coordonner les États et mobiliser rapidement les ressources indispensables ?

L’épisode du hantavirus a été, à cet égard, révélateur. La gestion des patients exposés, des cas-contacts et des personnes potentiellement infectées a donné l’image d’une réponse confuse. Cette impression a d’autant plus frappé que nombre d’experts expérimentés avaient été congédiés ou avaient quitté les agences. En santé publique, la redondance apparente des dispositifs de surveillance n’est pas un luxe bureaucratique : c’est une garantie de sécurité.

PROFIT ET SANTÉ PUBLIQUE

C’est probablement ici que se situe le débat le plus fondamental. Deux conceptions du progrès médical s’opposent : l’une privilégie les mécanismes du marché, l’innovation privée et la réduction du rôle fédéral ; l’autre insiste sur la nécessité d’un investissement public capable de corriger les inégalités de santé.

Mais cette logique a aussi un coût social. Les coupes visant des recherches associées à la diversité, à l’équité, aux minorités ou aux questions de genre ont fragilisé des travaux portant sur les populations les plus exposées aux inégalités de santé. Une étude citée par l’Université de Californie à San Diego a montré que les interruptions de subventions du NIH ont touché de manière disproportionnée les chercheurs issus de minorités, les femmes et les chercheurs LGBTQ+, notamment lorsque leurs travaux portaient sur les disparités de santé.

Cette évolution s’inscrit dans un recul plus large des protections fédérales. Dans plusieurs États conservateurs, la santé reproductive des femmes a été fortement restreinte. En Floride, l’avortement est désormais interdit après six semaines de grossesse, ce qui revient, dans la pratique, à le rendre inaccessible pour de nombreuses femmes. Au Texas, l’interdiction est encore plus stricte et ne laisse subsister que des exceptions médicales très limitées⁵5.

Ses détracteurs considèrent donc qu’elle privilégie les critères économiques et idéologiques à court terme au détriment d’investissements publics dont les bénéfices sanitaires n’apparaissent qu’après des années, notamment pour la prévention, les maladies rares, les minorités et la santé des femmes.

UN ENJEU DE PUISSANCE MONDIALE

Les choix opérés en matière de politique sanitaire dépassent le seul domaine de la santé. La recherche biomédicale, les biotechnologies, la génomique et l’intelligence artificielle appliquée à la médecine sont devenues des instruments de puissance économique, technologique et géopolitique.

Depuis plus de soixante-dix ans, les États-Unis dominent les sciences de la vie grâce à un modèle associant investissement fédéral, universités d’excellence, hôpitaux universitaires et innovation industrielle. En 2024, les dépenses américaines de recherche ont approché 993 milliards de dollars, dont près de 19 % provenaient du gouvernement fédéral. Les universités restent particulièrement dépendantes de ce soutien public, qui finance plus de la moitié de la recherche académique américaine.

Or cet avantage repose aussi sur les hommes et les femmes qui font vivre les laboratoires. Depuis 2025, plus de 7 800 subventions auraient été supprimées, 25 000 scientifiques ou personnels liés à la recherche auraient perdu leur emploi, et plus de 10 000 titulaires de doctorats en sciences, technologie, ingénierie ou mathématiques auraient quitté l’administration fédérale. Pour les jeunes chercheurs, l’incertitude devient un facteur d’exil ou de renoncement⁶6.

Dans le même temps, la Chine investit massivement dans les biotechnologies, la médecine de précision et l’intelligence artificielle médicale. Affaiblir les agences fédérales, décourager les chercheurs ou rendre les financements imprévisibles n’est donc pas seulement un risque sanitaire. C’est un risque stratégique : celui de voir les États-Unis perdre une partie de l’avance scientifique qui fonde leur puissance médicale.

À mi-mandat de son second mandat, le bilan sanitaire de Donald Trump apparaît déjà préoccupant. Sa politique a fragilisé plusieurs piliers de la santé publique américaine : accès à l’assurance privée, recommandations vaccinales, agences fédérales et financement de la recherche biomédicale. Les conséquences sont concrètes : pertes de couverture, primes plus élevées et retour de maladies infectieuses que l’on croyait largement contrôlées.

L’enjeu dépasse les seules réformes administratives. Il touche à la capacité des États-Unis à protéger leur population, à maintenir la confiance dans la science et à préserver le modèle de recherche qui a fait leur puissance médicale. Pour l’instant, cette politique donne moins l’image d’une réforme efficace que celle d’un affaiblissement des instruments qui permettent à un pays de prévenir, soigner et innover.

Serge PAPIERNIK,
Professionnel de santé ayant exercé pendant quarante ans en Floride
Ancien enseignant au Mount Sinai Medical Center de Miami Beach
Ancien président de l’Alliance Française de Miami
Ancien vice-président de la Fédération des Alliances Françaises des États-Unis

 

  1. KFF, « 2026 ACA Marketplace Enrollment, Premiums, and Deductibles », 2026 ; Reuters, 23 décembre 2025. ↩
  2. CDC, « Fast Facts: Chronic Conditions », 26 mai 2026 ; CDC, « Measles Cases and Outbreaks », 26 juin 2026. ↩
  3. Brennan Center for Justice, 14 mai 2026 ; Harvard Medical School, « Threats to Research Funding », 2026. ↩
  4. Reuters, 1er juillet 2025 ; The Lancet, étude sur l’USAID et la mortalité mondiale, 2025. ↩
  5. UC San Diego Today, 6 mai 2026 ; KFF, « Abortion in the United States Dashboard », 2026. ↩
  6. Scientific American, 16 juin 2026 ; Science, article sur les départs de plus de 10 000 STEM Ph. D., 2026. ↩
Serge Papiernik

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