Un salarié payé au salaire médian touche 2 190 euros nets par mois. Pour lui verser cette somme, son employeur débourse environ 65 % de plus. Entre les deux, cotisations, CSG et CRDS prélèvent une part du fruit de son travail que peu de pays réclament. Selon l’OCDE, le coin socio-fiscal atteignait en 2025 47,2 % du coût du travail en France pour un célibataire au salaire moyen, contre 35,1 % en moyenne dans les pays membres. Nous sommes sur le podium de la taxation du travail. Et nous finançons ainsi, pour une large part, une assurance maladie ouverte à toute personne qui réside en France, sans lien direct avec l’emploi.
Sortir de trente ans de rustines
Notre système est le produit de trente ans de rustines : exonérations Balladur en 1993, allègements Fillon en 2003, CICE en 2013, converti en baisse pérenne de cotisations en 2019; chaque gouvernement a ajouté son étage pour corriger un édifice qu’il ne voulait pas reprendre. Les allègements généraux coûtent aujourd’hui 77 milliards d’euros par an, presque quatre fois plus qu’en 2014 selon la Cour des comptes. Concentrés autour du Smic, ils tassent la hiérarchie salariale à ce niveau, chaque euro d’augmentation coûte bien plus d’un euro à l’employeur et rapporte bien moins d’un euro au salarié. Face à l’érosion du pouvoir d’achat, l’État a répondu par des primes, des chèques et des compléments de revenu. Il casse les jambes des travailleurs d’un côté et leur distribue des béquilles de l’autre.
Notre « choc du net »« choc du net », proposé avec Génération Libre, vise à sortir de cette logique. La mesure peut tenir en une ligne : baisser de 32 % les prélèvements salariaux sur les revenus d’activité (cotisations vieillesse et retraite complémentaire, CSG et CRDS) et de 10 % les cotisations patronales, uniformément, à tous les niveaux de salaire. Pour le salarié, la part prélevée sur son brut passe d’environ 22 % à 15 %. L’asymétrie entre les deux baisses est voulue, car la priorité va au salaire net, avant la compétitivité-coût. Aucun nouveau seuil, aucun guichet, aucune condition de ressources : le gain apparaît sur la fiche de paie le mois suivant. Au Smic, le salaire net augmente de 128 euros par mois. Au salaire médian, de 214 à 235 euros selon les hypothèses, soit autour de 10 %. À deux Smic, de 295 à 341 euros.
Pourquoi une baisse uniforme plutôt qu’un énième dispositif ciblé ? Parce que le ciblage est précisément ce qui a produit le maquis actuel. Chaque barème dégressif crée des effets de seuil, chaque exonération conditionnelle appelle un contrôle, chaque exception en justifie une autre. Une baisse proportionnelle ne touche pas à l’architecture des barèmes, n’introduit aucune distorsion nouvelle entre niveaux de qualification et profite à tous, y compris aux classes moyennes qui portent l’essentiel de l’effort contributif sans jamais être éligibles à rien.
La baisse des prélèvements salariaux est mécanique : elle passe directement du brut au net. La baisse des cotisations patronales réduit d’abord le coût du travail ; sa transmission aux salaires dépend de la négociation, de la concurrence entre employeurs et du caractère contributif des cotisations concernées. Les travaux d’Antoine Bozio, Thomas Breda, Julien Grenet et Arthur Guillouzouic montrent qu’elle est forte lorsque le salarié perçoit un lien entre ce qu’il verse et ce qu’il recevra, faible dans le cas contraire. Au Smic, elle est nulle, parce que le plancher légal bloque tout ajustement. Le salarié payé au minimum gagne donc un peu moins que celui qui se situe juste au-dessus. Il faut y lire un argument de plus pour desserrer l’étau d’un salaire minimum qui fige la distribution, pas une raison de renoncer à la baisse.
Une réforme financée, pas un chèque de plus
La mesure aurait également le mérite d’agir sur l’emploi. La baisse du coût du travail créerait environ 110 000 emplois en régime de croisière, en particulier dans l’industrie manufacturière. Le coût horaire de l’économie marchande reculerait de 44,3 à environ 43,2 euros et l’écart de cotisations avec l’Allemagne passerait de 8,1 à 5,6 points de masse salariale. Le surcroît de revenu soutiendrait la consommation, d’autant que les ménages modestes en dépensent une part élevée. Cela ne suffira pas à retourner le marché du travail français, mais le mouvement va dans le bon sens.
Reste le coût : il atteint 88 milliards d’euros bruts, tous secteurs confondus. Les recettes induites et les moindres dépenses sociales en couvrent environ un quart. Le solde, de l’ordre de 65 milliards par an, doit être financé euro pour euro, sans dette ni impôt nouveau.
Les gisements existent. Les subventions directes de l’État aux entreprises atteignent 7 milliards et Bpifrance y ajoute 41 milliards de prêts et de garanties, autant de guichets par lesquels l’État se substitue au marché. Le reprofilage des allègements généraux au-dessus de 1,6 Smic, que la baisse uniforme rend largement redondants, libère 15 milliards. Le rapport Bozio-Wasmer a d’ailleurs établi que les allègements accordés au-delà de 2 à 2,5 Smic n’ont pas d’effet significatif sur l’emploi. Le crédit d’impôt recherche coûte 7,7 milliards, le crédit d’impôt pour l’emploi à domicile 6,8 milliards, les taux réduits de TVA sur la restauration, l’hébergement et les travaux environ 5 milliardsLa cohérence se doit d’être claire : substituer à une mosaïque d’aides ciblées, conditionnelles et captées par ceux qui savent les solliciter une baisse universelle et lisible du coût du travail. Ainsi, les entreprises gagnent en compétitivité sans passer par un quelconque guichet.
Ces arbitrages ont un prix politique et supposent une réforme de méthode. Tant que le budget de l’État et celui de la Sécurité sociale seront votés séparément, les économies de l’un ne financeront jamais proprement les baisses de l’autre. Fusionner le PLF et le PLFSS en un texte unique en est la condition.
Au fond, l’enjeu dépasse le pouvoir d’achat. Il touche à la manière dont nous finançons la solidarité. Faire peser sur le seul travail des prestations devenues universelles pénalise ceux qui produisent et affaiblit la compétitivité du pays. Le travail est devenu la variable d’ajustement de notre modèle social. Il doit redevenir ce qui enrichit ceux qui l’exercent.
Hugo Spring-Ragain,
économiste, directeur des études de Génération Libre
















