François Guizot, critique acerbe de Bonaparte et du système bonapartiste

Dans cet article, Matthieu Creson rappelle comment François Guizot (1787-1874) dressa, dans l’un des chapitres de son ouvrage Des moyens de gouvernement et d’opposition (1821) un réquisitoire accablant contre « Buonaparte » et le « buonapartisme », dont l’ampleur des méfaits doit être clairement perçue selon Guizot par la jeune génération si celle-ci souhaite se doter d’institutions réellement libres et modernes. Retour sur un texte écrit voilà deux siècles, et dont la substance est encore riche d’enseignements aujourd’hui.     

 Historien (son ouvrage le plus connu reste son Histoire de la civilisation en Europe, parue en 1828), auteur d’une riche œuvre de philosophie politique, député de Lisieux en 1830, avant de devenir ministre de l’Intérieur, de l’Instruction publique, des Affaires étrangères, puis président du Conseil en 1847, Guizot reste notamment célèbre pour sa fameuse formule « Enrichissez-vous ! », prononcée devant la Chambre des députés le 1er mars 1843 – formule d’ailleurs généralement citée hors contexte, et qui mériterait qu’on en rétablisse le sens exact une fois pour toutes. On sait peut-être moins que Guizot fut un critique particulièrement acerbe de « Buonaparte » et de son système de gouvernement, notamment dans le chapitre XI (« De Buonaparte et du buonapartisme ») de son ouvrage intitulé Des moyens de gouvernement et d’opposition (1821). En quoi cette critique consiste-t-elle au juste et pourquoi était-elle nécessaire dans le contexte de l’époque selon Guizot ? En quoi l’existence de cette critique mérite-t-elle par ailleurs d’être rappelée en cette année marquée par le bicentenaire de la mort de Napoléon ?     

Que faire du souvenir de Bonaparte ? 

Guizot commence par constater dans ce chapitre « l’empire (que Bonaparte) a exercé sur l’imagination des peuples, l’ébranlement qu’il a donné aux esprits », ainsi que « les sentiments et les idées dont il a fait un besoin et une habitude »1. En somme, l’héritage de Bonaparte est aussi et peut-être même avant tout d’ordre moral : il a fait naître dans l’esprit des Français des représentations, des comportements et des attentes qui ne disparaîtront pas, tant s’en faut, avec sa mort. « La France ne peut plus ni le désirer, ni le craindre. Elle le subit encore. L’oubliât-elle même, elle porterait encore l’empreinte de sa main » (p. 201). Guizot s’efforce ainsi de faire tomber Bonaparte de son piédestal moral, car la permanence de son souvenir constitue selon lui un obstacle sur le chemin de l’établissement d’institutions libres et d’un gouvernement légitime. Or le meilleur moyen de saper l’autorité quasi-divine de Napoléon consiste déjà pour Guizot à ne pas s’abstenir de le juger, quand bien même le jugement porté sur sa personne ou son action serait erroné. Guizot écrit en effet de Napoléon : « De tels hommes sont déchus dès qu’on se permet de les juger. C’est à cause de cela que, pour mon compte, je suis charmé qu’on juge Buonaparte, même à tort, car il faut que Buonaparte soit déchu » (p. 202). 

Pour Guizot, ceux d’entre la jeune génération qui sont entrés en politique après la chute de Napoléon doivent apprendre à ne pas vivre dans la dépendance de son souvenir, lequel nous paralyse et nous empêche d’œuvrer à l’élaboration d’un gouvernement véritablement moderne (Ibid.). 

« Buonaparte et son système, écrit-il, n’ont rien de commun avec les destinées qui les attendent. Des institutions libres, des mœurs légales et fortes, les pensées et les sentiments du citoyen, c’est là ce dont ils ont besoin, ce qui doit les occuper » (Ibid.). Pour Guizot, la jeune génération ne doit pas chercher à perpétuer l’héritage napoléonien, mais tenter au contraire de s’y soustraire le plus possible. « Que la jeune génération, que tous les hommes que rien n’y oblige ne donnent pas dans ce piège. Qu’ils pensent à eux-mêmes, vivent pour leur compte, et marchent librement vers leur avenir » (p. 203).  

Ce qui ne veut pas dire que Guizot ne considérât pas Bonaparte comme un « grand homme » ; le Premier consul devenu Empereur, écrit Guizot, « excellait dans le discernement et l’emploi des moyens » (p. 206) ; « il faisait preuve, ajoute-t-il, du bon sens le plus ingénieux et le plus ferme en poursuivant des résultats chimériques ou criminels » (p. 206)2. Les fins poursuivies par Bonaparte étaient donc illusoires, mauvaises, voire mortifères, mais, aux yeux de Guizot, les moyens qu’il sut mettre en œuvre pour tenter de les atteindre furent frappés au coin de l’intelligence et du bon sens.    

Mais selon Guizot, ses compatriotes restent encore trop indulgents vis-à-vis de Bonaparte et de son action, et ils acceptent trop facilement la tendance des dirigeants politiques en général à se dérober aux normes du droit commun. « Il faut que les peuples deviennent plus exigeants, écrit-il, c’est-à-dire qu’ils soient libres, et obligent la supériorité à subir elle-même la loi de la justice et de la raison » (p. 204).  

Un peu plus loin dans le même chapitre, Guizot envisage finalement le souvenir de Napoléon moins comme un frein à la créations d’institutions nouvelles, que comme l’occasion pour les Français de se rendre pleinement compte de l’étendue des méfaits du système bonapartiste et d’en identifier et d’en comprendre les causes sous-jacentes. « La France ne sait pas encore, tant s’en faut, tout le mal que lui a fait Buonaparte. Il ne pèse plus sur elle, ne désole plus ses familles, ne ferme plus les mers à son activité, ne lui interdit plus, sur son gouvernement, tout jugement et toute pensée, n’élève plus entre elle et l’Europe ce mur d’airain que la guerre et la désolation avaient seules droit de franchir » (p. 208). Même si cette époque est révolue, le souvenir de Bonaparte, constate Guizot, est toujours présent et vivace. Quelle peut donc être la fonction salutaire du souvenir de Bonaparte ? À cette question, Guizot répond ceci : « il faut que la France s’en souvienne ; il faut, pour son propre bien, qu’elle n’oublie point tout ce mal et qu’elle en reconnaisse les causes ; il faut que tous les vices du système impérial se dévoilent à ses yeux, qu’elle apprenne à les voir, à les juger, à les haïr » (p. 208-209).          

Cette charge contre Napoléon s’appuie notamment sur l’idée – que l’on trouve déjà notamment chez Germaine de Staël – selon laquelle sa politique n’aurait eu finalement d’autre fin que lui-même.

Guizot reconnaît certes les mérites de Bonaparte en tant que restaurateur de l’ordre au sortir de la Révolution. Mais il l’accuse d’avoir, dans un second temps, pris la place de l’idéal révolutionnaire et d’avoir réduit la France tout entière à sa propre personne. Louis XIV aurait dit : « L’État, c’est moi » ; de la même manière, Napoléon aurait pu dire : « La France, c’est moi ». « Tant que Bonaparte n’a fait qu’épurer et régler la révolution, écrit Guizot, il a servi la France. Dès qu’il a prétendu se substituer lui-même à la révolution, dès qu’il n’a vu en nous que des machines de guerre et de servitude contre l’Europe et contre nous-mêmes, dès qu’il a voulu que toute justice, toute vérité, tout droit, toute force, toute France fût en lui et en lui seul, il s’est montré le plus illégitime comme le plus fatal des usurpateurs, car il a usurpé et compromis tout ensemble la liberté et le pouvoir, le trône et la patrie » (p. 209).  

Il convient donc moins, pour Guizot, de se défaire du souvenir de Bonaparte en tant que tel que d’en faire usage à bon escient : lui seul pourra en effet conduire les Français vers davantage de lucidité sur les effets du gouvernement impérial, et, partant, à se libérer des chaînes morales qui les ont oppressés. « Il faut que la présence, que les effets d’un système de gouvernement libre et national viennent chaque jour déposer contre Buonaparte, portent chaque jour un coup à sa mémoire et le poussent chaque jour d’un pas hors de l’esprit des peuples » (Ibid.). Cela dit, Guizot ne plaide pas nécessairement pour le rejet en bloc de l’action de Bonaparte, mais plutôt en faveur de sa réévaluation raisonnable, de manière à pouvoir distinguer ses aspects salutaires de ses conséquences néfastes et regrettables. « Apprenez vous-mêmes, ajoute-il, à discerner, dans la politique de Buonaparte, ce qu’il y a eu de légitime et de coupable, d’utile et de funeste, d’habile et d’insensé » (p. 210).   

L’État-spectacle et la société apathique 

Si Guizot est aussi sévère dans son réquisitoire contre Bonaparte (ce qui ne l’empêche pas de le considérer comme « grand », comme il le dit lui-même dans le texte en question), c’est parce que l’un des principaux méfaits de sa politique est d’avoir conduit les Français à accepter, voire à aimer la tyrannie, du moment que celle-ci se présentât sous les oripeaux de la « grandeur » ; il est à redouter, pense Guizot, que les Français continueront à attendre du pouvoir qu’il fasse montre de sa grandeur en toutes circonstances. Les Français doivent donc pour Guizot se libérer de l’emprise qu’exerce encore sur eux Bonaparte, et cesser de tolérer l’arbitraire despotique, fût-il dissimulé sous le masque de la grandeur ou du prestige. « Buonaparte était grand, poursuit Guizot, et il a donné à la France le besoin comme l’habitude de la grandeur dans le pouvoir. Et ce besoin est si réel, si puissant, qu’il est aujourd’hui l’un des périls de la liberté, qu’il possède et aveugle beaucoup d’hommes au point de leur faire goûter la force pour la force, et le despotisme pour lui-même, quand le despotisme et la force se présentent avec grandeur » (p. 204).  

Ainsi, loin d’avoir favorisé l’émergence d’une véritable société de liberté et de responsabilité individuelles au sortir de la Révolution, Bonaparte s’est employé à faire naître ou renaître une société de la mise en scène permanente du pouvoir politique, se donnant perpétuellement en spectacle tout en prenant soin de rabaisser les individus au rang de témoins purement passifs. Guizot considère ainsi Bonaparte comme responsable des comportements et des attentes contradictoires des Français de son temps : en transformant ces derniers en adulateurs inconditionnels de la magnificence impériale, Bonaparte a développé chez eux une intense exigence de voir le pouvoir politique donner une image de lui-même toujours plus spectaculaire, tout en les « (éloignant) de la vie laborieuse du citoyen » (p. 207). Devenus impétueux dans la sphère publique, par leur souci de voir l’État donner constamment la démonstration de sa grandeur, ils sont devenus indolents et désœuvrés dans la sphère privée. « Buonaparte, écrit Guizot, nous a fait contracter les habitudes et les besoins en apparence les plus contraires. En faisant pour nous de la politique un grand spectacle, il nous réduisait soigneusement au simple rôle de spectateurs. Tous ceux qu’il n’engageait pas à sa suite et n’associait pas à son action, n’étaient là que pour regarder. Il s’était, en quelque sorte, chargé de nos plaisirs, mais à condition qu’il ferait seul nos affaires. De là, ce mélange d’ardeur et de mollesse, de goût pour le mouvement et de paresse dans l’action ; de là cette soif d’émotions et cette antipathie pour tout effort, qui sont aujourd’hui, dans l’ordre politique, l’état moral de la France » (Ibid.). Et Guizot d’ajouter : « Buonaparte a commis ce crime de nous exalter et de nous énerver tout ensemble, de nous inspirer en même temps le goût du désœuvrement politique et l’aversion de l’ennui » (Ibid.). 

Dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps (parus entre 1858 et 1867 en huit tomes), Guizot reviendra sur Napoléon et sur les conséquences de sa politique.

Il y confesse avoir appris à mieux juger l’Empereur grâce à son expérience acquise en politique. Ainsi lui reconnaît-il les qualités suivantes : « génie incomparablement actif et puissant, admirable par son horreur du désordre, par ses profonds instincts de gouvernement, et par son énergique et efficace rapidité dans la reconstruction de la charpente sociale »3. « Mais, ajoute-t-il, génie sans mesure et sans frein, qui n’acceptait ni de Dieu, ni des hommes, aucune limite à ses désirs ni à ses volontés, et qui par là demeurait révolutionnaire en combattant la révolution » (p. 4). L’ « hubris » est donc pour Guizot le grand péché de Bonaparte, dont il dénonce l’ « orgueil impie » (Ibid.). Guizot reconnaît toujours volontiers dans ses Mémoires la « grandeur » de Bonaparte, tout en écrivant : « En rendant hommage à sa grandeur, je ne regrette pas de ne l’avoir appréciée que tard et quand il n’était plus ; il y avait pour moi, sous l’Empire, trop d’arrogance dans la force et trop de dédain du droit, trop de révolution et trop peu de liberté » (p. 5). 

Concernant la campagne de 1814, « ce chef-d’œuvre continu d’habileté et d’héroïsme du chef comme des soldats, (qui) n’en porta pas moins l’empreinte de la fausse pensée et de la fausse situation de l’Empereur » (p. 24), Guizot souligne combien Napoléon, après avoir causé « l’épuisement moral et matériel du pays », ne rencontra alors aucun véritable obstacle sur sa route. « Il n’y avait point d’enthousiasme pour sa défense et peu de confiance dans son succès ; mais personne ne tentait rien contre lui » (p. 24). Et Guizot d’insister sur l’état de confusion et d’indolence qui régnait alors parmi les Français, habitués depuis trop longtemps à déléguer à l’Empereur jusqu’à la conduite de leur propre existence. « On n’a jamais vu une telle inertie publique au milieu de tant d’anxiété nationale, écrit-il, ni des mécontents s’abstenant à ce point de toute action, ni des agents si empressés à désavouer leur maître en restant si dociles à le servir. C’était une nation de spectateurs harassés, qui avaient perdu toute habitude d’intervenir eux-mêmes dans leur propre sort, et qui ne savaient quel dénouement ils devaient désirer ou craindre à ce drame terrible dont ils étaient l’enjeu » (p. 24-25). 

En regrettant ici que l’Empereur ait largement détruit, à des fins personnelles aussi démesurées que bien souvent insensées, les énergies productives de la société, Guizot mérite donc bien d’être rattaché à la tradition intellectuelle du libéralisme, qui tient que l’État n’a pas à se substituer aux individus dans les décisions et les actions qui relèvent ou devraient relever de leur propre sphère d’autonomie privée. Il nous rappelle aussi l’importance de juger, selon des critères non pas passionnels mais rationnels, l’action de personnages aussi importants dans notre histoire que Napoléon. Ce qui ne signifie pas qu’une fois les pièces du dossier rassemblées, on n’ait pas le droit de juger rétrospectivement et avec force les travers fondamentaux du régime impérial. C’est ce qu’a fait Guizot dans le chapitre en question du livre Des moyens de gouvernement et d’opposition, lequel chapitre constitue sans doute, avec certains textes signés Germaine de Staël ou Benjamin Constant, l’une des critiques les plus radicales de Napoléon sous l’angle libéral. 

Matthieu Creson
Enseignant, chercheur (en histoire de l’art), diplômé en lettres, en philosophie et en commerce

  1. 1 François Guizot, Des moyens de gouvernement, Paris, Belin, 1987, p. 201.
  2. 2 Concernant les fins recherchées par Bonaparte, Guizot écrit : « Buonaparte, cet infatigable mais savant corrupteur de toutes choses, s’est presque toujours proposé un but coupable ou insensé, tantôt l’asservissement de la France, tantôt la conquête du monde ; mais c’est dans le but que se concentrait et s’épuisait, pour ainsi dire, sa folie » (Ibid., p. 206).
  3. 3 François Guizot, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, Paris, Michel Lévy Frères, 1858, t. 1, p. 4.