Touche pas à mon Molière

L’annonce récente d’une réécriture des pièces de Molière a suscité une levée de boucliers dans les milieux intellectuels. C’est un tweet de France Culture qui a déclenché les hostilités : « Des jeunes auteurs et autrices vont réécrire les pièces de Molière pour que les élèves puissent y avoir accès plus facilement, ou du moins, d’une manière nouvelle. La langue de Molière est-elle devenue trop ardue pour les écoliers d’aujourd’hui ? »  Présenté comme cela, la crainte peut paraître légitime de sacrifier l’exigence sur l’autel de l’accessibilité.

Le centre de théâtre francophone en Pologne Drameducation propose, depuis 2011, une réécriture de pièces de théâtre pour un public de jeunes qui apprennent le français et des formations pour les enseignants de FLE ( français langue étrangère) : « En partenariat avec la Comédie-Française, l’initiative 10 sur 10 […] invite des jeunes auteurs et autrices francophones à réécrire les pièces de Molière pour que les élèves puissent y avoir accès plus facilement, ou du moins, d’une manière nouvelle […]. L’objectif de l’initiative pédagogique 10 sur 10 est de permettre à dix auteurs et autrices francophones de proposer, grâce à Molière, de nouvelles pièces destinées essentiellement à l’enseignement du français en langue étrangère (FLE) ». L’initiative est louable mais la petite provocation du tweet de France Culture, qui en s’interrogeant sur la supposée trop grande complexité de la langue de Molière pour la jeunesse d’aujourd’hui, a réveillé les gardiens du temple.

A gauche comme à droite, on a crié à l’abêtissement et à la capitulation démagogique.

Cédant à l’air du temps, le centre International de Théâtre francophone contribuerait ainsi à l’ère du vide dans lequel les précieuses ridicules s’incarneraient en des youtubeuses écervelées. A défaut d’aborder sérieusement la langue de Molière, on la saborderait à coups de banalités postmodernes. Autrement dit, si tu ne peux aller à Molière, Molière viendra à toi dans l’immédiateté d’un langage débarrassé de sa désuétude et de son historicité.  Sous prétexte (feint ou réel) de démocratiser la culture, on offrirait un Molière low cost aux élèves de milieux modestes et on garderait le Molière authentique pour la jeunesse privilégiée. A chacun son Molière ! Accablant constat d’une démission intellectuelle devant laquelle les tenants de la vraie culture se flattent de résister et au regard de quoi ils nous invitent à ne pas aller se noyer en quelque abyme de vacuité ou de méprisante condescendance.

Nous voilà averti : cautionner une réécriture des pièces de Molière nous enverra ipso facto, au mieux dans le camp des naïfs qui pensent que, de cette réécriture, pourrait naître l’envie d’aller goûter l’original et au pire dans celui des intellectuels pseudo-philanthropes qui, sous couvert de bonnes intentions, se délectent de se tenir à bonne distance de la bêtise ordinaire.  Au risque de passer pour un défenseur, voire un acteur, de l’abrutissement généralisé, Pascal Escola, professeur de littérature des XVIIème et XVIIIème siècle, donne la réplique : « Il s’agit de travailler avec des élèves à une comparaison, de confronter la scène de Molière à ce qu’un dramaturge d’aujourd’hui a voulu en faire ».  Molière n’aurait-il en effet rien à suggérer à notre modernité ? Comment aurait-il dépeint la futilité de notre époque dominée par les réseaux sociaux ? D’aucuns pensent sans doute que de tels sujets ne méritent pas une ligne du grand dramaturge.  Des youtubeuses vous dites ? Trop vulgaires !  Mais on n’aura bien peu appris du comique de Molière si on s’offusque de voir les précieuses s’incarner en youtubeuses et autres influenceuses ; ne confondons pas le contexte avec le texte, ni la valeur esthétique d’un tableau avec son modèle : observation ne vaut pas adhésion. Car à ce jeu-là, on aura tôt fait de réécrire l’histoire : Harpagon ? Trop avare ! Tartuffe ? Trop hypocrite !  Quand aux précieuses, non, vraiment, trop ridicules ou trop snobs !! Les archétypes dépeints par Molière ont beau avoir une part d’universel, leurs incarnations au théâtre sont celles de son époque et il ne pouvait pas deviner les futurs points d’encrage. Ne confondons pas non plus, le dispositif ou le médium utilisé et son contenu : A l’instar du livre qui n’empêche pas la mauvaise littérature, le dispositif vidéo utilisé par ceux qu’on appelle les youtubeurs, n’empêche pas, à l’inverse, quelques pépites d’humour, au milieu, certes, d’un océan de niaiseries.  La plupart de ceux qui ont dénoncé le procédé sans même attendre de voir le résultat, risquent finalement de ressembler, comme dirait Sollers, aux prudes précieuses qui veulent régenter le langage : « Nous serons par nos lois les juges des ouvrages. – Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis. – Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis. – Nous chercherons partout à trouver à redire, – Et ne verrons que nous qui sache bien écrire » (Les femmes savantes, III,2 v.921-926).

Dénoncer l’appauvrissement de la langue peut s’entendre ; il suffit de passer quelques heures devant son poste de télévision pour mesurer l’ampleur des dégâts.

Faut-il pour autant suspecter systématiquement toute tentative intertextuelle d’adaptation, de transposition ou de création d’être le reflet de la terreur simplificatrice ?

Ce serait méconnaitre l’histoire de la littérature en général et du Théâtre en particulier. Faut-il bannir la variation de Jacques le Fataliste par Kundera (Jacques et son maître) ? Devrait-on en vouloir à Sartre d’avoir donné son Electre ? Que penser de l’influence non reconnue mais néanmoins perceptible de Molière chez Marivaux (l’école des femmes vs l’école des mères) ? Rappellera-t-on le commandeur de Molière pour aller quereller celui du Don Giovanni de Mozart et Da Ponte ? Devrait-on enfin accuser Molière lui-même d’avoir proposé un Avare proche de celui de la Marmite de Plaute (poète comique latin, 254–184) ?

Quand Kouam Tawa, poète et dramaturge d’origine camerounaise, écrit son Dom Juan ou le compte à rebours, il ne cède ni à la démagogie à la mode, ni à l’effacement de l’œuvre originale, mais son Molière répond à ses questions : qu’est-ce que la polygamie aujourd’hui en Afrique (Chez Molière, Dom Juan ne se contente pas de courir les femmes, il les épouse), ou comment comprendre, je cite, la question de la justice immanente à la fin de la pièce qui est une vision animiste du monde » ?

A l’heure de la cancel culture qui se donne pour mission d’effacer et de réduire au silence tout ce qui ne rentre pas dans le nouveau politiquement correct (voir sur ce sujet l’interview d’Elisabeth Badinter dans l’Express), un autre danger nous guette, qui est le revers de l’autre : ne plus être autorisé à prolonger le dialogue avec les auteurs morts. Par peur de l’effacement, on risque de disqualifier d’emblée le prolongement !  

Vincent Millet
Enseignant à Tours